L’hybridation des MOOC, c’est maintenant (ou pas)

DiplomaAujourd’hui, et comme souvent d’ailleurs, je vais faire un petit billet où je me fais avocat de l’intégration des MOOC dans les cursus, pour au moins deux raisons. Tout d’abord, les institutions n’investiront pas indéfiniment dans leur conception en absence de modèle économique viable. Ensuite, les faibles taux de certification sont également à mettre au compte de la difficulté inhérente au fait de mobiliser sur plusieurs semaines des internautes en dehors de tout cadre contraignant. Il me faut dénoncer avec F. Amadieu et A. Tricot (dans leur bouquin Apprendre avec le Numérique) le mythe selon lequel l’accès à la connaissance par le numérique rend autonome, voir autodidacte. L’absence de coût associé à l’inscription et de cadre contraignant dans la majorité des inscriptions nécessite d’importantes compétences d’auto-régulation. Les concepteurs de MOOC peuvent davantage instrumenter l’autonomie, mais ils ne pourront pas faire disparaître le fait qu’il n’y a pas de coût à abandonner une formation gratuite. Il est impossible d’étendre à tous la logique du tutorat en absence de frais d’inscription. Il nous faut donc réfléchir aux manières d’étendre un cadre contraignant ou semi-contraignant selon les différents contextes dans lesquels un MOOC pourrait être intégré.

Des limites de la mutualisation des ressources

Les institutions d’enseignement supérieur offrent une opportunité de fournir ce cadre contraignant. C’est la raison pour laquelle la désinstitutionnalisation de l’éducation telle que la propose le philosophe I. Illich dans Deschooling Society me semble un projet aussi utopique que dangereux. Bien que j’adhère à la mutualisation des ressources telle que la propose Illich à la fin de son ouvrage, je rejoins les critiques que le sociologue Dumazedier faisait au philosophe quant à son projet de désinstitutionnalisation de l’éducation au profit d’un écosystème de ressources et de services géré de manière communautaire : Illich a écrit un bon brûlot, mais n’a tout simplement pas vraiment réfléchi avec le regard du sociologue sur les conséquences de ses propositions sur la structure sociale.

Pour reprendre les termes de V. Glickman, penser que la seule mise en ligne de MOOC permettrait de régler les problèmes d’accès à l’enseignement supérieur, dans les pays du Sud par exemple, relève d’un “bluff technologique” congruent de toute émergence d’une nouvelle technologie. Mes recherches ont sans surprise corroboré ces résultats, rares sont ceux qui se sont saisis des MOOC pour se forger un cursus complet, et parmi eux, les étudiants étaient anecdotiques. La reconnaissance croissante des certificats et des diplômes qui en seraient issus pourrait faire évoluer sensiblement la situation, mais pour le moment l’obtention de diplômes reconnus basés sur des MOOC nécessite malgré tout un investissement conséquent de la part des apprenants, ce qui dans cet usage ne distingue pas tellement les MOOC de la formation à distance classique telle qu’elle est délivrée à l’Open University par exemple.

De la même manière que l’enthousiasme pour le e-learning du début des années 2000 a conduit à un retour vers l’hybridation en formation, l’enthousiasme pour les MOOC doit être suivi d’une réflexion sur l’intégration au sein des cursus, je ne le dirai jamais asssez. La différence avec la situation précédente tient à la logique de mutualisation traditionnellement associée aux ressources éducatives libres, qui couplée avec la structuration de la formation à distance, offre de nouvelles opportunités. Cette question d’une articulation fine entre une logique de production mutualisée, et l’instauration d’une logique d’autoformation au sein de l’institution a été initiée en France dès les années 1960 par Bertrand Schwartz dans l’Education Demain, même si l’on peut faire remonter l’idée, en poussant un peu mémé dans les orties, au Rapport Condorcet sur l’instruction publique (1792). Cet ancien directeur de l’Ecole des Mines de Nancy a cherché à formaliser un système mêlant à la fois ressources partagées à l’échelle nationale, et dynamiques locales.

Les problèmes de logistique qu’induisent inévitablement le passage à l’échelle d’un système d’échange de ressources comme celui que propose feu M. Schwartz, entre établissements d’enseignement, bibliothèques et diapothèques, constituent l’un des freins les plus évidents d’un tel projet. Les barrières géographiques ne sont plus d’actualité avec l’essor d’Internet et l’abondance des ressources et formations gratuites impose de relancer la réflexion. Cela nous mène à la deuxième composante de l’Open Education : l’agentivité de l’apprenant. Une réflexion sur les curriculums dans l’enseignement supérieur est indissociable d’une réflexion sur l’agentivité des étudiants, avec notamment la notion de contrat d’apprentissage (cf. Malcolm Knowles, pour les intimes).

Contrats d’apprentissage

Les contrats d’apprentissage, signés entre l’institution et l’étudiant, portent sur les contenus, les mode de validation; ils ont connu un succès retentissant au sein des années 70. L’introduction de ces contrats dans la formation initiale – qui va bien au-delà d’un simple choix au sein d’électifs – s’est heurtée à un certain nombre d’obstacles. Par ailleurs, la réflexion sur l’émancipation en formation initiale qu’on a vu se développer en France au cours des dernières années au sein de colloques, de numéros spécialisés de revue ne laissent qu’une place dérisoire pour ne pas dire inexistante aux évolutions de l’offre de cours en ligne. Alors que la question est au coeur de la bataille qui se joue actuellement. Pour parler comme mes cousins argentins, c’est la qu’est la « papa ».

L’idée n’est pas d’offrir une liberté complète sous prétexte qu’on fait du numérique. Cette liberté de choix doit être encadrée, pensée, c’est le principe du contrat d’apprentissage; le choix des méthodes de formation n’est pas à l’entière discrétion de l’étudiant. De la même manière que le nombre d’électifs au sein d’une formation universitaires est limité, le nombre de choix de formations en ligne doit être limité – même si le choix peut être très important – si l’on veut que ce système dispose d’un tant soit peu de crédibilité. Le gros du défi est d’accréditer des formations en ligne (comme toujours). La problématique de la qualité est une question récurrente dans la formation à distance, mais le problème n’est pas qu’une question de qualité. Le travail de recensement et d’évaluation de la qualité des ressources menées notamment dans des bibliothèques de ressources numériques comme les UNT, serait un point de départ, mais insuffisant au regard de la construction de parcours pédagogiques.

Comme nous l’avons vu dans le cas des MOOC, c’est aussi une question de cible et d’objectif pédagogique. Il faut donc mettre en place un système qui permette de valider la qualité pédagogique mais aussi d’identifier le type de formation pour que les choix soit faits de manière pertinente. La question n’est pas nouvelle dans la formation des adultes, l’exemple le plus récent, avec la possibilité de se former à partir de FOAD recensées au sein du RNCP marque sans doute une évolution de la question. On doit faire la même chose dans le Sup. L’inscription à un tel registre doit être sérieuse, mais ne doit pas relever du parcours du combattant, et dépendre de la capacité d’une équipe pédagogique d’aller au bout d’une démarche laborieuse de labellisation de sa formation.

Voilà, j’en suis là de mes réflexions. Je vais conclure sur une note moyennement optimiste. J’ai le sentiment que c’est pas demain la veille qu’on aura enfin un système de cours en ligne qu’on pourra intégrer facilement et de manière formelle dans un cursus. Et c’est bien dommage, car j’ai l’impression qu’ils avancent plus vite que nous sur ces questions outre-Atlantique, voire même outre-Manche ….

3 Comments

Filed under Non classé

3 Responses to L’hybridation des MOOC, c’est maintenant (ou pas)

  1. Sur un modèle de classe inversée, chez BetterStudy, nous proposons un cours de comptabilité suisse en ligne avec un accompagnement à distance de nos formateurs et formatrices. Selon les options choisies par l’apprenant-e, un cours privé ou en petit groupe en présentiel est organisé.

    Pour nos formations longues et techniques, nous pensons qu’un modèle hybride permet de motiver et soutenir nos apprenants-es jusqu’à l’obtention de leur diplôme (qui est délivré en partenariat avec une école traditionnelle à Genève).

    En sus de ce modèle pédagogique, nous proposons notre plateforme à des écoles supérieures et centres de formation professionnelle.

    Nous ne sommes un MOOC parce que nous offrons nos cours de comptabilité en ligne à un nombre limité d’apprenants-es (donc rien de massif), mais nous nous sommes intégrés dans des cursus de formation officiel à plusieurs niveaux :

    1. Etat de Genève (département de l’instruction publique) : utilisation comme un soutien d’apprentissage complémentaire à un enseignement collectif

    2. Executive MBA HEG Genève : préparation en amont pour les prérequis

    3. Bachelor in business administration HEG Genève : utilisation pour avancer dans le cours au fil du semestre

    4. Haute école de travail social à Genève : préparation en amont de directeurs-trices d’institution sociales et éducatives à la comptabilité

    5. Des écoles de commerce privées utilisent aussi notre plateforme d’apprentissage jusqu’à construire un cours autour de notre dispositif en ligne et offre un accompagnement.

    Nous souhaitons étendre ce modèle hybride qui fait maintenant de plus en plus de sens aux yeux des responsables de modules et de formation tant dans l’enseignement supérieure que dans la formation professionnelle, notamment auprès des adultes, en tout cas dans une partie de la Suisse.

  2. Fedon

    Votre analyse concerne exclusivement l’hybridation des MOOC dans la formation initiale. Avez-vous une réflexion de même nature sur l’hybridation avec le formation continue ou, de manière plus large, avec la gestion des parcours professionnels qui intègre la FTLV (Formation Tout au Long de la Vie)?
    Par ailleurs que pensez-vous de la stratégie de LinkedIn qui vient d’acquérir à prix d’or (1,5 Md$) une plate-forme de formations, et qui semble avoir des accords avec Coursera (lors d’une inscription à un cours sur cette plate-forme j’ai découvert que les certificats étaient directement validés sur les profils LinkedIn de ceux qui les avaient obtenus)?

    • matthieu-cisel

      Malheureusement, ma réflexion est essentiellement centrée sur le supérieur, et mon avis ne vaut pas plus qu’un autre sur la FTLV. Le rachat de Lynda par Linkedin, et celui de LinkedIn par Microsoft reste l’un des événements majeurs de ces dernières années, dont je peine à percevoir l’ampleur des impacts.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>