Quelques mots sur les neurosciences pour l’apprentissage chez l’adulte

Depuis quelques années, les neurosciences ont pris une place importante dans les discours sur l’éducation et la formation, et, par ricochet, dans le champ des technologies éducatives. On notera par exemple qu’un neuroscientifique renommé, Stanislas Dehaene, préside encore à ce jour (enfin, il me semble) le conseil scientifique de l’éducation. L’engouement actuel pour les neurosciences se double d’une certaine confusion eu égard à ce que ce terme recouvre. Par ailleurs, cet engouement s’accompagne dans le domaine de l’éducation de la propagation de ce que l’on qualifie parfois de neuro-mythes (Gros et al., 2018), contre-vérités scientifiques ou approximations qui suscitent facilement l’adhésion du fait de leur simplicité. L’exemple du cerveau gauche qui serait associé au raisonnement logique et rationnel, est un mythe connu. Les débats contemporains m’ont inspiré le billet du jour.

Stricto sensu, les neurosciences représentent la discipline qui étudie la structure et le fonctionnement du système nerveux. Les neurosciences influentes dans le domaine éducatif sont les neurosciences cognitives : celles-ci englobent les sciences cognitives, discipline qui étudie les mécanismes de la pensée, et a fortiori de la pensée humaine. Par une compréhension fine des mécanismes à l’œuvre dans notre cerveau au moment de telle ou telle tâche, étayée par les progrès de l’imagerie cérébrale, on vise par exemple à mieux comprendre le développement de l’enfant, ou certains troubles de l’apprentissage. Il faut noter, en premier lieu, que si l’imagerie cérébrale constitue une approche commune dans le champ des neurosciences, ce dernier ne s’y résume pas, et les travaux concentrés sur les seules performances des apprenants lors de tâches d’apprentissage standardisées sont légion.

En second lieu, il convient d’éviter de faire l’amalgame entre neurosciences et théories de l’apprentissage comme le behaviorisme. Au moment de l’essor du behaviorisme, les connaissances en neurosciences étaient alors bien moins développées qu’elles ne le sont aujourd’hui. Si les neurosciences ne sauraient être réduites à l’imagerie cérébrale, il n’y a pas besoin d’une IRM pour démontrer que la répétition espacée et les techniques de conditionnement opérant augmentent la rétention à long terme de l’information. Pas plus qu’il n’y a besoin d’une IRM pour entraîner un pigeon à faire du ping pong (C’est le même Skinner qui développe les machines à enseigner et qui entraîne les pigeons, soit dit en passant). On attribue ainsi souvent à tort aux neurosciences modernes des résultats issus d’un behaviorisme vieux de plus d’un demi-siècle.

Par ailleurs, il faut souligner le lien étroit qui unit cognitivisme et neurosciences. La majorité des recherches françaises liant neurosciences et éducation sont le fait de néo-piagétiens (comme le célèbre Olivier Houdé), qui travaillent, par exemple, sur la dyslexie et autres troubles « dys ». Ces équipes cherchent ainsi à fonder le développement de logiciels éducatifs pour accélérer l’apprentissage de la lecture (Potier-Watkins et al., 2020), ou pour remédier à un certain nombre de troubles comme la dyslexie. On pourra ainsi s’intéresser au logiciel Kalulu consacré à l’apprentissage de la lecture, conçu par l’équipe de S. Dehaene sur la base des principes des sciences cognitives.

D’une part, la conception de ces logiciels repose généralement sur des principes généraux de sciences cognitives – sans impliquer l’imagerie cérébrale à proprement parler (ou si rarement), d’autre part la focale reste généralement sur les apprentissages de l’enfance (ou du moins dans la plupart des travaux que je connais). Par conséquent, les travaux liant l’apprentissage instrumenté par le numérique chez l’adulte, et la dimension stricto sensu neurologique des neurosciences, sont à notre connaissance rarissimes (mais je n’ai pas fait ma thèse sur le sujet, je serai donc prudent, beaucoup de choses peuvent m’avoir échappé). Dans le champ des technologies éducatives, la focale des neurosciences cognitives reste le développement de l’enfant. Je ne sais pas trop sur quelle littérature (scientifique) se basent les personnes qui prétendent utiliser les « sciences cognitives » dans la formation d’adultes instrumentée par le numérique. Après, je ne demande qu’à ce qu’on éclaire ma lanterne.

Gros, H., Gvozdic, K., Sander, E., et Scheibling-Sève, C. (2018). Les neurosciences en éducation. Retz.

Potier Watkins, C., Caporal, J., Merville, C., Kouider, S. Dehaene, S. (2020). Accelerating reading acquisition and boosting comprehension with a cognitive science-based tablet training. Journal of Computers in Education, pp 1–30.

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