Ecoles et universités : les conditions de la réussite

Le rapprochement en France des Ecoles de Commerce et des Universités relève de ce que l’on appelle une tendance lourde. Les synergies sont nombreuses. L’université peut apporter son potentiel de recherche et sa visibilité internationale ; les Ecoles leur expertise en matière d’insertion professionnelle et de communication. Si besoin en était, le Financial Times souligne tout l’intérêt pour les Ecoles de travailler avec (au sein ?) des universités.
Le succès de la fusion à Strasbourg, entre la Grande Ecole (ex IECS) et l’ex IAE et le spectaculaire développement de l’EM Strasbourg (recherche, attractivité étudiante, notoriété, classements…), apporte un témoignage de l’intérêt d’une telle opération.
Mais, en management, on enseigne à nos étudiants que les modèles ne sont transposables qu’avec prudence.

Les conditions de la réussite de l’EM Strasbourg
Il convient donc dans le cas de Strasbourg de bien identifier les conditions de la réussite qui permettent de mieux comprendre le modèle développé. Il faut tout d’abord savoir que les deux institutions ayant fusionné étaient de statut universitaire (ex art. 33-art 713.9), la Chambre de Commerce qui avait créé l’IECS en 1919 ayant ‘vendu’ pour le Franc symbolique celui-ci à l’université après la deuxième guerre mondiale. Ce premier point est un élément facilitateur non négligeable. Ensuite, le succès a été rendu possible par un exceptionnel soutien des parties prenantes, à savoir les CCI, au premier rang desquelles celle de Strasbourg, la Région Alsace et la Mairie de Strasbourg. Ce soutien a été matériel, mais aussi politique. Les acteurs locaux ont eu l’intelligence collective, au-delà de leurs divergences, de comprendre que le développement de leur Ecole de Commerce était à leur yeux primordial. L’intégration de l’extension des locaux dans le plan Campus en est l’illustration. Enfin, et cela est parfois ignoré, la fusion qui a donné naissance à l’EM Strasbourg a précédé de plus d’une année la création de l’Université de Strasbourg: l’EM Strasbourg a donc eu tout le loisir de développer son plan stratégique pendant que les trois universités strasbourgeoises étaient occupées à fusionner.

Les risques d’incompatibilité Ecole et Université
Le succès et le développement de l’EM Strasbourg ne doivent pas occulter les risques d’incompatibilité entre une Ecole de Commerce et une Université.
Le premier est stratégique. Parce qu’elles sont dans un environnement extrêmement concurrentiel notamment sur le plan de l’attractivité étudiante, les Ecoles se doivent d’avoir des stratégies dynamiques et réactives. Les Universités digèrent la Loi relative aux Libertés et Responsabilités des Universités (LRU) et n’en sont pas encore au stade des projets stratégiques. La stratégie de développement d’une Ecole n’est pas obligatoirement compatible avec celle d’une université confrontée globalement à un autre environnement.
Le deuxième risque d’incompatibilité est culturel et il n’est pas des moindres. Sans caricaturer, on peut dire que les Ecoles possèdent une culture de la sélection, des droits de scolarité, de la réactivité et de la communication. Est-il nécessaire de préciser que sur ces aspects, les antinomies avec la culture dominante des universités ne sont pas mineures ? Les risques d’incompréhension et de conflits sont donc très importants.
Le troisième risque majeur porte sur la gouvernance. La gouvernance d’une Ecole (Président, Directeur Général, Conseil) est en général focalisée sur un projet stratégique de développement et sa mise en œuvre. La gouvernance d’une université est caractérisée par le fonctionnement de ses conseils (Conseil des Etudes et de la Vie Universitaire, Conseil Scientifique, Conseil d’administration) où sont représentés à la fois les différentes composantes, les différentes catégories de personnels, des étudiants et des personnalités extérieures. Le fonctionnement de ces conseils est parfois marqué par des coalitions politiques plus où moins instables et imprévisibles ayant peu à voir avec une vision stratégique. Les antinomies culturelles mentionnées ci-dessus peuvent conduire à des oppositions ‘non raisonnées’ aux projets d’une Ecole.

Les conditions du succès d’une Ecole dans une Université
La condition du succès d’une Ecole dans une Université passe donc par une autonomie stratégique et financière matérialisée par un statut garantissant la maîtrise de la stratégie (sans laquelle les accréditations [AACSB-EFMD] sont inenvisageables et la maîtrise du budget permettant à l’Ecole de mettre en œuvre son projet. Imagine-t-on une Ecole dont le budget autofinancé, en croissance forte, ne serait pas validé par son université ? Une Ecole qui devrait attendre trois ans pour créer un nouveau programme répondant aux attentes du marché ? Etc.

A défaut, ce qui a fait la spécificité, le succès et l’attractivité des Ecoles de Commerce Françaises risque fort d’être annihilée lors de l’intégration dans les Universités.

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Article du on Jeudi, septembre 22nd, 2011 at 11:23 dans la rubrique Université. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

2 commentaires “Ecoles et universités : les conditions de la réussite”

  1. Mehmanpazir dit:

    Bonjour Michel
    belle analyse qui résume le passé, le présent et ouvre la perspective avec quelques interrogations majeures.
    Pour avoir vécu les deux phases, je rajouterais avec ta permission deux conditions importantes : l’intelligence collective des acteurs de tous les jours (internes) des deux ex-institutions et deux portefeuilles de programmes complémentaires construits au fil des ans.
    amitiés

  2. Emmanuel dit:

    Une autre condition de la réussite est aussi l’ouverture de chacun des partenaires. Un directeur d’école de commerce avec un profil universitaire et un président d’université ouvert sur le monde de l’entreprise peuvent contribuer à un rapprochement réussi. Si les « managers » sont compatibles et respectueux, la réussite est possible :-)

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