A trop regarder les étoiles…. les Business Schools (BS) ne risquent-elles pas de perdre pied ? (*)

‘ Pourquoi notre manuel de cours est-il une traduction d’un livre anglophone réalisé par des auteurs d’une BS concurrente ?
Ainsi s’exprimait une étudiante d’un programme de MBA qui se demandait si elle n’aurait pas du choisir le programme de la BS concurrente.
Une telle situation traduit, à notre sens, l’évolution connue par les BS durant ces dernières années.
La course aux accréditations (AACSB, EFMD) et la logique des classements ont conduit les BS à investir massivement dans la recherche et les étoiles. Les BS ont fait évoluer profondément leur faculté en privilégiant l’académique (doctorat, publications, etc.) et ont mis en place des systèmes de promotion avec une organisation privilégiant la recherche pour s’aligner avec les standards du secteur.
Les conséquences sont connues et l’on peut citer :
- des enseignants qui ne sont pas encouragés à publier des livres ou des cas, seuls les articles étant valorisés (notre situation d’introduction) ;
- des investissements coûteux pour le recrutement de chercheurs qui ne croisent jamais des étudiants (ni en formation initiale, ni en formation continue) ;
- des recherches déconnectées de la pédagogie ;
- des recherches déconnectées des entreprises et dont l’utilité managériale est discutable ;
- des achats d’étoiles ou l’externalisation partielle de la recherche avec pour seul motif la progression dans les classements ;
- la prééminence d’un modèle de publications anglo-saxonnes; il faut lire à ce sujet la critique récemment adressée à nos institutions par le linguiste Claude Hagège dans son dernier ouvrage[].
Que l’on ne se méprenne pas, l’auteur de ces lignes n’est pas en train de vilipender les processus d’accréditations et la recherche. Il a eu lui-même le loisir de reconnaître ‘manager par les accréditations’, celles-ci constituant de puissants leviers de changement. Il a aussi mis en place des systèmes de primes (qui ne concernaient cependant pas que les articles étoilés). Les processus de management de la qualité ont sans conteste permis d’améliorer le fonctionnement des BS.
On peut toutefois se demander si la culture du ‘A journal’ et ‘la course aux étoiles’ n’ont pas des effets pernicieux et si le balancier qui oscille entre le managérial et l’académique n’est pas allé trop loin du coté de l’abscons.
Dès lors, plusieurs questions se posent :
  • La mission d’une BS est-elle d’investir dans la publication d’articles de recherche qui ne seront lus que par quelques initiés ?
  • Quel lien réel existe-t-il entre la recherche réalisée dans les BS et la pédagogie ?
  • Quelle est la mission des BS ? Additionner les étoiles ou former de futurs entrepreneurs, des managers, innovateurs et développeurs de l’économie ?
  • La mission des BS se limite-t-elle, ce qui est déjà bien, à l’insertion professionnelle ? N’ont-elles pas aussi une mission de développement économique ?
  • N’est-il pas paradoxal que notre économie et notre balance des paiements soit dans la situation que nous connaissons avec un tel maillage de notre territoire par des BS ?
Il est bien sûr aisé de critiquer, et par la-même de feindre d’ignorer les effets d’isomorphisme et de mimétisme qu’imposent les logiques d’évaluation, les classements et les accréditations.
La clé se trouve probablement dans l’ajustement du pendule du balancier et dans la différenciation comme le suggèrent Dameron et Durand. Les BS devront à l’avenir apporter des éléments de réponse à ces questions. La réintroduction des étudiants et des entreprises au cœur des préoccupations des BS est de ce point de vue déterminante.

Comme il est d’usage de le préciser, ‘toute ressemblance avec la réalité serait totalement fortuite’ J ! http://www.amazon.fr/Contre-pens%C3%A9e-unique-Claude-Hag http://www.aacsb.edu/publications/researchreports/currentreports/

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Article du on Jeudi, mars 29th, 2012 at 11:08 dans la rubrique Alliances, Ecoles, Fusions, Université. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

8 commentaires “A trop regarder les étoiles…. les Business Schools (BS) ne risquent-elles pas de perdre pied ? (*)”

  1. emmanuel dit:

    La cohérence de processus de formation, de recherche et de transfert vers les entreprises se pose aussi pour les écoles d’ingénieurs…
    Mais n’est-ce pas l’enjeu pour tout établissement d’enseignement supérieur que d’aligner ses processus ? Et leur alignement avec la stratégie se pose aussi pour tous.
    Tous les établissements ont-ils une stratégie autre que la course aux -ex, aux A+ et aux * ? Alors que ce ne devraient être que des moyens au service d’une stratégie de valeur pour les étudiants, les entreprises et les collectivités qui les financent.
    Vaste programme :-)

  2. Luc dit:

    Cher Michel,

    Je suis tout à fait d’accord avec vous. Nous sommes tombés là dans un travers énorme de cette « société de la connaissance » : la production de connaissances (hum… j’y reviendrai) a pris le pas sur la transmission de connaissances, à cause d’organismes qui ne sont pas en capacité de comparer la qualité de la pédagogie entre les établissements. Se sont donc mis en place des indicateurs purement quantitatifs de « production » à travers les articles de recherche – lus, comme vous le disiez, par quelques initiés à travers la planète.

    Autre effet pervers : l’écriture multiple du même article. Système parfaitement maîtrisé par les anglo-saxons, il s’agit d’écrire plusieurs fois le « même » papier, en changeant légèrement le focus pour justifier d’une nouvelle production. Ceci engendre une inflation de la production, sans valeur ajoutée – ou une valeur ajoutée particulièrement limitée. D’où mes réserves initiales sur la « production » de connaissances. Un tel système a ceci de pervers qu’il engendre une reproduction en cercles concentriques et fermés de la connaissance, avec un manque d’ouverture (il faut se spécialiser, voire s’ultra-spécialiser…), et perd de vue très souvent la dimension pédagogique et pragmatique / actionnable de nos recherches (la platitude des implications managériales de bon nombre de papiers de recherche laissent rêveur quant à la connaissance que peuvent avoir certains chercheurs du monde de l’entreprise…).

    Lors d’un congrès en 2003, j’avais entendu un chef d’entreprise (un haut dirigeant du groupe Accor, me semble-t-il) et un chercheur de renommée mondiale dans son domaine expliquer qu’il était nécessaire d’écrire des ouvrages, tant managériaux que textbooks, pour diffuser la connaissance, et que ceux-ci étaient les seuls qui avaient un vrai impact social / sociétal. Les systèmes actuels sont tellement bloqués sur la seule production académique que cet impact social est de plus en plus limité, et que si l’on poursuit dans cette direction, alors à terme, seule une poignée d’établissements risque d’avoir la main sur la transmission de connaissances à travers lesdits textbooks et ouvrages managériaux. Il s’agit d’un risque patent, auquel nous devons prendre garde en essayant de faire bouger les organismes d’accréditation et les autres organismes d’évaluation (CNRS, AERES…) afin que leurs critères soient plus larges…

    Dernière chose : le business model des écoles (et universités, certaines prenant le même chemin…) développé en raison de ces contraintes et de cette attention trop extrême portée aux publications académiques (syndrome du A-Journal…) n’est à terme pas tenable, et annonce une véritable catastrophe dans le milieu, dont cependant peu semblent avoir conscience, aussi étrange que cela puisse paraître (en quelque sorte, ce sera notre crise des subprimes…). Rares sont ceux qui pointent cela du doigt. Le mimétisme stratégique en vigueur dans le secteur en est une explication lourde… toujours dicté, notamment, par les accréditations…

    Enfin, je ne résiste pas de vous suggérer la lecture d’une trilogie d’Isaac Asimov, « Le Cycle de Fondation », qui est de mon point de vue révélateur du risque qu’encourt une société comme celle que nous sommes en train de développer…

    Merci pour votre billet en tout cas, en espérant que votre renommée dans la communauté puisse aider à faire bouger les choses de manière positive…

  3. MattG dit:

    A partir du moment ou les écoles recrutent plus et mieux en fonction de classements, et à partir du moment ou les classements tiennent compte des étoiles plus que de pédagogie, alors oui, les BS regardent plus les étoiles que le reste.
    PS : toujours aussi intéressant de vous lire.

  4. Pascal Koeberlé dit:

    Bonjour,
    Dans un autre article, vous soulignez l’importance pour une BS de maîtriser sa stratégie (ce qui passe par l’autonomie stratégique et financière).

    Cependant, vous relevez ici le poids des pressions externes (accréditations, classements,…) qui, relayées par des parties prenantes, poussent les BS à se lancer dans une « course aux étoiles ».

    Dans ce contexte, quelle place reste-t-il pour le choix stratégique ? Une participation plus réelle des professeurs/des entreprises/des étudiants à la gouvernance des BS est-elle susceptible de modifier l’équilibre qui permet à certains indicateurs de performance de primer sur d’autres ?

    Cordialement.

  5. Jean Rohmer dit:

    Sur les effets pervers des classements et le manque d’originalité, voici une réflexion issue elle du monde des sciences de l’ingénieur, et non sans rapport avec le livre de Claude Hagège.
    http://plexus-logos-calx.blogspot.fr/2012/09/a0244-nous-nous-faisons-entuber-avec.html
    Continuez dans l’esprit critique!

  6. Marc du Peloux dit:

    La question aurait pu se poser il y a 15 ans, quand les 3 parisiennes se sont lancées dans la course aux accréditations. Aujourd’hui c’est juste une question de survie pour les autres institutions.
    Par ailleurs l’AACSB prend en compte les « intellectual contributions », qui incluent les études de cas, les chapitres d’ouvrages etc, et pas uniquement les articles dans les revues de recherche.

  7. François dit:

    Merci Michel pour ce billet pertinent. Il s’agit non seulement de faire revenir le balancier vers le managérial mais bien de se poser la question de la mission des BS et de leur contribution réelle à la solution des problèmes auxquels sont confrontées à la fois les entreprises et la société toute entière. La survie des BS passe toujours par la différenciation avec les universités et c’est précisement cette différenciation qui permet les meilleurs partenariats écoles-universités.
    Merci à toi, universitaire reconnu, de porter ce jugement sur la course aux étoiles et l’inutilité réelle de très nombreux papiers étoilés.
    Merci encore.

  8. Jeanne Michel dit:

    Tout cela s’applique plus largement aux universités en général, vis-à-vis
    du recrutement des enseignants chercheurs et chercheurs.

    La tentation est grande de les managers comme des équipes de football!

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