L’effet « Pres »

Sans aucun doute, les Pres, pôles de recherche et d’enseignement supérieur, créés depuis 2007, sont en passe de bouleverser le paysage universitaire français. D’abord conçus avant tout comme des instruments de coopération scientifique – ils sont nés de la loi pour la recherche de 2006 -, leur naissance a souvent suscité de l’ironie (une usine à gaz de plus !) ou/et de la méfiance. On a cru ensuite que la loi Liberté et responsabilité des universités (LRU) de 2007 allait les renvoyer rapidement au rayon des accessoires désuets avant même d’avoir servi.

Or, contre toute attente, les Pres, appuyés sur leur statut d’établissement public de coopération scintifique (EPCS), ont de l’effet.

Ils deviennent, à la faveur des actions qu’ils mènent et notamment de leur rôle dans les grandes opérations nationales comme le plan campus ou, actuellement, les investissements d’avenir, des vecteurs de convergence des établissements, des catalyseurs de réflexions et d’évolutions parfois spectaculaires. Dans ce contexte, que l’on veuille les renforcer et l’on accentue la coopération qu’ils ont instaurée ; que l’on veuille les marginaliser et l’on choisit souvent de les surpasser en intensité, puisqu’on propose alors la constitution de nouveaux établissements universitaires plus englobants. Bref, il semble qu’on ne puisse guère échapper aux logiques de mutualisation que les Pres mettent en œuvre.

Il me semble donc que les Pres ont quelques mérites. A défaut d’être toujours aussi performants qu’on pourrait le souhaiter, ils permettent de mettre en exergue (y compris lorsqu’ils ne fonctionnent pas et là c’est par défaut qu’ils agissent) quelques points significatifs.

1. Tout d’abord ils montrent, par le seul fait de la démarche de les composer à l’échelle d’un territoire pertinent (local ou régional), l’inanité du maillage actuel de l’enseignement supérieur. En territorialisant la réflexion, la constitution d’un Pres souligne l’absence flagrante de logique d’organisation cohérente de notre système universitaire. Celui-ci s’est instauré sous une double contrainte : celle de l’implosion des universités facultaires après 68 au profit de la constitution de nouvelles entités dont le périmètre a été souvent défini (dans les grandes villes françaises) par d’autres impératifs que ceux liés aux nécessités de la formation et de la recherche ; celle de la hiérarchisation explicite établie en France entre les formations « nobles » (les écoles, les filières sélectives des universités, dont la médecine et dans une moindre mesure les IUT, puis les autres formations à entrées régulées) et les formations viles (toutes celles qui ne sont pas sélectives, donc « universitaires »). Il en a résulté une atomisation qui rend incompréhensible l’ensemble et ce d’autant plus que la massification de l’enseignement supérieur est passé par là, renforçant au passage le mépris des élites pour l’université qui a assuré le plus gros de l’effort nécessaire. Bref, le Pres, en rassemblant sous une même bannière ce qui jusque-là était séparé et se concevait comme radicalement tel, souligne la facticité de ces clivages et appelle à la mise en place d’une nouvelle cohérence. Ils contribuent ainsi à faire passer le message de l’égale dignité de toutes les voies de formation et de tous les types de recherche.

2. Les Pres sont des instruments qui prouvent la possibilité d’une coopération institutionnelle entre des établissements qui jusque-là s’ignoraient, voire se concurrençaient ostensiblement, et qui trouvent désormais des terrains d’entente autour de projets collectifs. Et ce tout simplement parce que, du fait même de l’évolution des activités d’enseignement supérieur et de recherche, les universitaires, quels que soient leurs établissement d’origine, ont depuis longtemps établi des coopérations fructueuses (ce que montrent bien les évaluations actuelles de l’AERES, site par site). Parce que bien des fonctionnements au jour le jour sont déjà très « métissés » (cf. notamment, un peu partout en France au sein des principaux sites métropolitains, les écoles doctorales, les équipes de recherche, le montage de grands programmes ANR et européens, le fonctionnement des clusters, des activités internationales, des programmes de master, voire de licence, la valorisation etc.) et donc qu’un grand nombre d’établissements partagent de fait des activités et des objectifs nombreux, il semble logique de vouloir et pouvoir franchir une étape et passer de l’informel (qui a certes ses délices et ses avantages) à une formalisation pragmatique! Il paraîtrait même paradoxal de fonctionner quotidiennement de manière transversale et de continuer de croire à la fiction des établissements qui seraient autant de silos clos, sans contacts entre eux. Et d’ailleurs, là où les Pres peinent, c’est presque toujours du fait de rivalités de personnes, de volonté de certains de refuser le partage des stratégies et des moyens d’action, du choix égoïste de rejeter le principe de coopération. Il n’y a dans ces cas pratiquement jamais d’arguments rationnels, mais des rhétoriques identitaires et des discours de clôture et de protection.

3. Les Pres permettent aussi de montrer tout l’intérêt de revenir à l’idée d’université généraliste (« complète » comme l’on dit dans le monde francophone), là où les partitions des années 1970-80 avaient conduit à l’éclatement en établissements amputés d’une grande part des champs de savoir. On le sait aujourd’hui, composer des universités de sciences expérimentales d’un côté, de sciences humaines et sociales de l’autre, de sciences juridiques au milieu, voire de sciences de la santé ailleurs, fut sans doute confortable pour le corporatisme universitaire et la sanctuarisation des clivages politiques, mais fut une catastrophe pour la dynamique intellectuelle et scientifique de nos universités et pour leur rayonnement social, culturel, économique. Le président de la nouvelle université de Strasbourg, Alain Beretz, née de la fusion de 3 établissements, insiste à raison sur ce bénéfice immense de la création de la nouvelle entité.

4. Il insiste aussi sur le gain en termes d’image, à la fois localement, nationalement, internationalement. La constitution d’une grande université généraliste, très identifiée à son territoire, renforce puissamment la considération que les acteurs locaux et les citoyens portent à cet établissement. A l’échelle internationale, il est possible de ne plus s’empêtrer dans des explications incompréhensibles pour tenter de faire comprendre à des collègues incrédules la « spécificité » du « modèle » français d’enseignement supérieur et de recherche. Le retour de notre pays au standard mondial de l’université publique pourrait être une des meilleures nouvelles que nous ayons eu à connaître depuis longtemps.

Bien sûr, les Pres ne règlent rien d’un certain nombre de problèmes de fond. Bien sûr, ils ne constituent pas des formes très stabilisées d’établissement. Bien sûr, ils ne sont pas suffisamment connus et appropriés par les personnels et les étudiants. Mais ils ont au moins le mérite de conforter l’idée que d’autres manières de concevoir l’organisation de l’enseignement supérieur et de la recherche, sur la base d’une forte logique territoriale, étaient envisageables. Ce n’est pas un hasard si partout en France, à la faveur des réponses à l’appel d’offre « initiative d’excellence » des grands investissements d’avenir, des projets de nouvelles universités recomposées naissent — qui, si elles étaient créées, feraient logiquement disparaitre les actuels EPCS qui auraient donc catalysé une mutation et seraient en quelque sorte victimes consentantes de leur succès. Le Pres Université de Lyon, que je préside, est ainsi porteur d’une réflexion très originale et stimulante sur la constitution, à l’horizon de 2015, de l’université fédérale de Lyon. Je ne sais ce qu’il en adviendra précisément, mais je suis sûr qu’un mouvement est lancé. Quoi de plus réjouissant que de voir l’université en marche ?

(A suivre…)

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Article du on vendredi, décembre 3rd, 2010 at 6:09 dans la rubrique Débats. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

3 commentaires “L’effet « Pres »”

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  2. Dubois dit:

    D’accord avec votre analyse et votre vision prospective : il faut aller bien au-delà des PRES et oeuvrer à la recomposition des universités par un processus de fusion.

    Il ne suffit pas pour un PRES de développer des activités et de mobiliser des ressources. Il faut un jour s’enquérir de ses résultats. Un exemple de non mesure des résultats : le PRES Paris-Est, un des plus anciens. http://blog.educpros.fr/pierredubois/2010/09/23/performance-des-pres/

    Recomposition des universités. Il me semble que nous divergons sur un point important. Je suis partisan de sortir le cycle Licence de l’université et de créer des Instituts d’enseignement supérieur dédiés à ce cycle.

    Dès lors, il pourrait y avoir entre 15 à 20 universités en France d’un effectif de 20 à 25.000 étudiants chacune. Bien sûr, il y aurait Lyon ! Lyon, auquel je n’ai pas encore consacré beaucoup de chroniques sur mon blog !

  3. Ludovic Payard dit:

    C’est bien de parler d’un modèle original, de fédération, mais il faudrait être plus précis sur la structuration de cette fédération. Combien y-a-t-il de « personnes morales » et quelles sont les responsabilités dévolues à chacune d’entre elles, lesquelles s’appellent-elles universités et comment s’appellent les autres ?
    Ce ne sont pas les questions qui manquent, à quand les réponse ?

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