La professionnalisation, pour suite à donner. (Le « mythe » etc.2)

Le billet intitulé le mythe de la professionnalisation suscite beaucoup de réactions. J’en suis heureux, cela prouve l’importance du thème. Séjournant pendant quelques jours à New York, pour mon travail de recherche de géographe, avec un programme chargé,  je ne peux trouver le temps d’écrire comme je le voudrais la suite de mon argumentaire. J’assure tous les lecteurs du blog que je remédierai à cela la semaine prochaine. Mais, je me dois de préciser rapidement deux ou trois points, en commentaire des commentaires qui m’ont été adressés. Je répète d’abord, pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté, que je suis favorable à ce que les universités préparent (aussi) les étudiants à l’insertion professionnelle. Le : (aussi), pour signaler qu’en revanche, je ne suis pas enclin à considérer qu’il s’agit de leur seule mission de formation et de transmission des savoirs.

Je préfère d’ailleurs en ce qui me concerne parler d’insertion dans un parcours professionnel et d’activités. Ceci pour insister sur 4 choses.

1. Toutes les activités ne sont pas des professions au sens en général restreint où on l’entend en France. Il existe en particulier de nouveaux champs d’exercice de métiers, de plus en plus nombreux (ceux de la culture, des métiers de l’infographie, des services aux particuliers et aux entreprises, de la création, du conseil, du développent durable et équitable etc) où les individus devront créer leur propre champ d’intervention . Bien loin de s’insérer dans une carrière professionnelle stabilisée, ils devront (c’est une contrainte mais aussi un attrait de la chose) inventer leur avenir et sa viabilité économique. Cela se prépare, et pas forcement par des stages, loin de là, d’autant que cette viabilité économique peut être envisagée de plusieurs manières. Qui, par exemple, sensibilise les étudiants aux systèmes d’entreprises alternatives (coopératives, groupements divers etc) qui expriment de nouvelles manières d’aborder la « réussite » d’une activité?

2. Le temps des carrières homogènes est derrière nous (sans doute même pour une large part de la fonction publique). Bien des  individus devront changer d’activité(s), sans que cela soit forcement un problème, au demeurant. De même, bien des professions jusqu’il y a peu sanctuarisées sont désormais soumises à des contraintes de flexibilité importantes. Je connais ainsi de nombreux jeunes ingénieurs issus de grandes écoles, qui sont totalement déconcertés lorsque, à la sortie de leur cursus, ils ne trouvent dans les premiers temps, qui peuvent durer (!), que des missions d’ingénierie courtes, réalisés dans des sociétés de prestations de services qui se voient confier des dossiers par de grandes entreprises qui externalisent ainsi, par exemple, une partie de leurs bureaux d’études.Très souvent ces choses sont sinon occultées du moins euphémisées dans les cursus. Il faut donc qu’on sensibilise nos étudiants à cela — là encore les formes classiques de professionnalisation s’avèrent souvent illusoires.

3. le point 2, ci-dessus, rend encore plus importante l’idée que nous devons miser non seulement sur la préparation initiale à l’insertion, mais aussi et peut être même surtout sur la formation tout au long de la vie. Et là c’est peu dire que nous avons du pain sur la planche. J’y reviendrai dans mon prochain billet. Je me permets simplement de souligner que je suis frappé, à la New York University où je travaille ces jours-ci, de l’insistance mise sur la « formation continue ». L’offre de la NYU est colossale en la matière et pour le coup très « professionnelle » (« Vocational Courses », payants), alors que la formation de bachelor et de master (fort réputée) est très « académique ». On retrouve là un des fondements des systèmes universitaires anglo-américains, qui misent plutôt sur les compétences génériques et générales en matière de formation initiale et qui travaillent les compétences professionnelles dans d’autres cadres. Il s’agit d’un modèle qui me parait au moins devoir être analysé, afin de nourrir notre propre discussion. Ne serait-ce que pour réfléchir aux raisons de la discrétion des universités françaises, qui confine à l’absence, sur le terrain de la formation continue, dont on sait par ailleurs l’importance du financement (puisque je crois savoir que le budget consolidé de la formation continue en France est très substantiel).

4. Enfin, ne devons-nous pas aussi donner à nos étudiants une vision moins étroite de l’insertion en insistant sur les possibilités offertes de par l’Europe et le vaste monde?

Dernière petite remarque. Je donne acte à des lecteurs-commentateurs que le titre « Le mythe de la professionnalisation » peut être mal interprété. J’ai voulu en fait attirer l’attention sur une question que je crois centrale, ce qui m’a conduit à forcer un peu le trait, j’en conviens. Si mythe il y a, à mes yeux, c’est celui du stage et de sa portée. Je continue de penser que la manière dont nous concevons le « stage en entreprise » (qui est désormais intégré au cursus du collège, en attendant l’école primaire???), nous empêche collectivement d’innover en matière de préparation à l’insertion. Le stage est une réponse biaisée (ne serait-ce que parce que la plupart des stages ne se déroulent pas en entreprise, comme le fait justement remarquer un lecteur) et « paresseuse » (encore un trait un peu fort, sans doute!), que nous avons tous, un jour ou l’autre, moi le premier, privilégiée. Mais aujourd’hui je persiste et signe : il importe de sortir de ce stéréotype formatif.

A suivre…

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Article du on lundi, janvier 31st, 2011 at 18:55 dans la rubrique Débats. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

4 commentaires “La professionnalisation, pour suite à donner. (Le « mythe » etc.2)”

  1. anne e liebmann dit:

    Bonjour !

    Voilà une initiative étudiante :
    http://assodoctopolis.wordpress.com/

    Seul point, l’Université Paris Ouest ne semble pas être impliquée dans l’organisation réelle de l’insertion …

    Vaste chantier où il y a X choses à réaliser …

    A bientôt,

    Anne E Liebmann

  2. pdubois dit:

    Bonsoir Michel. Je viens de relire vos deux chroniques sur la professionnalisation ainsi que tous les commentaires. Ils sont de qualité. Vous allez être étonnés : autant je ne partage pas votre enthousiame pour les IDEX, autant je partage vos analyses sur la professionnalisation (seul le titre est évidemment « just », prononciation new-yorkaise).

    1. Les universités doivent certes préparer à l’insertion professionnelle, mais elles ne sont pas responsables de l’état du marché du travail ; elles n’ont surtout pas à devenir une filiale de Pôle Emploi. Quand le marché est déprimé, quand il n’y a pas suffisamment d’emplois pour tous les diplômés qui sortent du supérieur – ce qui est le cas actuellement – les universités n’en sont aucunement responsables. Il faut le dire et le redire, surtout, comme vous le signalez justement, quand le recrutement dans l’emploi public bat de l’aile !

    2. Les employeurs ne recrutent pas des diplômés prêts à l’emploi. D’accord. Vous avez d’autant plus raison qu’ils ne participent aucunement au financement de l’offre de formation du supérieur (ce qui est un problème mais un autre problème qu’il faudra un jour aborder). Dommage cependant que vous mettiez en avant l’opération Phenix : c’est une opération de com’ de grandes entreprises. Combien de diplômés recrutés ? 500 tout au plus, bref une arnaque !

    Une étude de la DEPP avait montré les 4 critères de recrutement des entreprises : le niveau d’études (bac+2 à bac+5), la grande spécialité (elles savent faire la différence entre un scientifique et un gestionnaire), le degré de professionnalisation de la formation (d’accord avec vous sur la sélection à l’entrée des filières professionelles, gages soit-disant de qualité) et type d’institution (grandes écoles ou universités) mais les entreprises étaient tout à fait sensibles aux qualités des diplômés universitaires. 4 grands critères seulement : alors pourquoi de telles spécialisations des licences et des masters ? Elles sont inutiles sauf à faire plaisir à leurs responsables enseignants (ils insistent sur les débouchés mais sont incapables de les prouver).

    3. Il faut donc simplifier l’offre de formation, ne pas l’hyper-spécialiser. Tout cela est inutile et coûteux. Il ne faut pas oublier ce que vous dites avec raison : la formation est aussi faite après l’embauche et il y a la formation tout au long de la vie.

    4. Stages, stages, stages. Complètement d’accord avec vous. Il n’est plus aujourd’hui le sauf-conduit pour l’embauche. Les enquêtes d’insertion démontrent que le stage est un atout pour l’accès à l’emploi à plusieurs conditions car « avoir fait un stage » est désormais l’apanage de la plupart des étudiants. Ce qui compte désrmais pour les employeurs, c’est la durée des stages (stages longs), le nombre de stages et le rapport des stages avec l’emploi sur lequel l’étudiant postule.

    5. Donc – et je voudrais connaître votre analyse sur ce point – il serait stupide de professionnaliser la licence générale en y rendant le stage obligatoire comme paraît le souhaiter Valérie Pécresse dans la réforme de la licence. Ce ne seraient que des stages courts, non gratifiés et qui ne trouveraient pas demande auprès des entreprises. La licence générale n’a pas de marché du travail ; elle doit préparer au master. Point final. Engageons-nous un combat commun contre les stages dans les licences générales ?

    6. Les universités doivent s’engager dans la préparation à l’insertion professionnelle. Oui et complètement : chronique « Club de partenaires » http://blog.educpros.fr/pierredubois/2011/01/27/inex-4-club-des-partenaires/

    7. D’accord avec vous. Il y a des secteurs d’emploi qu’on oublie trop : l’économie sociale et solidaire. Chronique « Diplômés engagés » http://blog.educpros.fr/pierredubois/2011/01/30/inex-5-diplomes-engages/

    Bref, il y a certainement d’autres propos de vos analyses avec lesquels je suis d’accord mais je les oublie pour l’instant. J’aimerais tant que la « plateforme de blogs » d’EducPros se transforme en « communauté de blogueurs » qui débat et propose. Educpros n’y est pas encore prêt : nos efforts pourraient s’unir pour le lui demander ! Bien cordialement. Pierre Dubois

  3. Ludovic Payard dit:

    Il y a beaucoup de confusion dans ces questions de professionnalisation et toutes les disciplines ne sont pas égales. Comme d’habitude, l’Etat se limite à une approche unique sensée convenir à toutes les formations ce qui n’a pas de sens. Si l’on prend le cas des études de gestion, la licence générale repose depuis les origines (Wharton, 1882)sur une base solide de sciences sociales sur lesquelles on bâtit une formation économique et une, plus pratique, d’outils de gestion. Un stage de licence ne peut concerner que ces derniers afin de montrer aux étudiants comment ce qu’ils ont appris dans les livres se vit au quotidien dans l’entreprise. C’est l’apprentissage de la vie dans une autre culture organisationnelle en même temps que la transposition du savoir en expérience.L’étudiant d’une autre discipline n’ayant reçu aucunne formation pratique ne retirera donc d’un stage que l’acculturation au monde de l’entreprise. Comme il n’a rien à apporter, il n’est pas évident pour lui de trouver un stage.
    Bref, comme toujours, il vaut mieux que le savoir précède l’action.
    En revanche, un stage « manuel » est toujours utile pour faire comprendre à de futurs « cadres » ce que c’est que la pénibilité et la difficulté de travailler physiquement, pour le cas où ils auraient, un jour, des subordonnés de ce type sous leur responsabilité.
    Au final, pourquoi le ministère s’obstine-t-il à prétendre savoir mieux que les responsables de formation ce qu’il faut faire. Où est le temps béni(2002)où les arrêtés mettant en place le LMD n’imposait rien d’autre que le nombre de semestres et le nombre de crédits?

  4. bernard deforge dit:

    Je tiens à vous dire, cher Michel Lussault, que je suis totalement en accord avec votre point de vue sur la professionnalisation. C’est d’ailleurs cette position, qui est donc aussi la mienne, qui fonde l’opération Phénix. Je mettrais juste une nuance : le fait d’avoir inscrit l’insertion professionnelle dans les missions de l’université a eu l’effet positif de motiver vraiment les universités sur cette question (même si, j’en conviens, l’expression « insertion professionnelle » n’est pas de la meilleure venue).

    Bernard Deforge
    Coordinateur de l’opération Phénix

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