Quelques idées au passage…

La lourde de tâche de finalisation des dossiers que l’université de Lyon propose dans le cadre des investissements d’avenir m’a soustrait depuis quelques temps à ce blog. Je m’en excuse auprès des lecteurs, mais tout agenda possède une limite qu’on ne peut dépasser : celle du temps disponible à la réflexion et à l’écriture. Je vais tenter dans les prochaines semaines de revenir à une plus grande régularité de livraison des textes. En attendant, et pour relancer la discussion,  je propose, une fois n’est pas coutume,  d’organiser ce billet autour de commentaires brefs, en forme de réaction à trois informations. Le sujets évoqués ont déjà été abordés et le seront encore, tant ils se situent au cœur des débats que j’estime indispensables de mener.


1. Le déni de la formation

J’ai récemment pu lire une dépêche qui m’a interloqué. L’association Qualité de la Science Française (QSF) a publié un communiqué consacré à la décision du Ministère de mettre en place un 10eme mois de bourse. QSF s’en émeut, non sur le principe, mais au motif que cette mise en place s’accompagnerait d’une augmentation de la durée des semestres de licence. Et l’association de développer l’argumentaire suivant :

« Quoi qu’il en soit, une telle mesure revient de fait à une simple réduction du temps consacré à la recherche. QSF estime que le temps destiné à la recherche constitue aujourd’hui le problème central du métier d’universitaire et qu’il ne peut y avoir de véritable enseignement supérieur qui ne soit nourri par l’étude et la recherche fondamentale. Un universitaire allemand dispose d’au moins quatre mois par an, pendant lesquels il n’a ni cours ni examens, contre les deux mois d’un universitaire français (vacances comprises). Le temps que l’universitaire consacre à la recherche, et à la production scientifique, y compris les congrès et échanges internationaux, est une condition de la qualité de son enseignement. Vouloir réduire encore ce temps déjà restreint, en diluant l’enseignement sur un mois de plus, ne signifie pas améliorer la qualité du service offert aux étudiants, mais au contraire contribuer à la secondarisation de l’université, que QSF refuse. »

Je dois avouer que ce communiqué m’a laissé béant. Je trouve qu’on peut y lire tout à la fois une véritable condescendance par rapport à la licence, un incapacité à envisager qu’on puisse faire évoluer un cursus et les pratiques afférentes et, surtout, une dévalorisation de la formation. Celle-ci n’est ici envisagée que comme une perte de temps par rapport à la seule activité noble : la recherche. Avec de telles attitudes, il ne faut sans doute pas aller chercher très loin pour comprendre les difficultés qu’on peut avoir en matière de réflexion sur l’enseignement supérieur, d’innovation pédagogique et de créativité dans le domaine de l’enseignement. Il ne faut pas non plus s’étonner, à lire de telles déclarations énoncées par des universitaires qui s’estiment dépositaires de l’excellence, du discrédit qui pèse sur les universités et leurs usages dans le domaine de la formation. Je trouve difficile d’admettre que des scientifiques puissent à ce point dédaigner leur mission éducative et recycler encore aujourd’hui en 2011 l’idée que le modèle superlatif d’excellence est celui du chercheur sans enseignement. A ce tarif là, d’ailleurs, et compte tenu du désintérêt manifeste que mes collègues semblent avoir pour la formation et de la fréquence des pratiques de désengagement de l’enseignement, c’est à se demander pourquoi la science française n’est pas la meilleure du monde?  Et si la qualité de la recherche n’était pas aussi en rapport avec la capacité à la faire vivre à travers l’investissement de chacun dans l’acte pédagogique? Quand celui-ci sera-t-il vraiment pris en compte et intégré tant dans les carrières et dans les systèmes évaluatifs? Combien de temps allons nous continuer à faire la sourde oreille aux aspirations légitimes des étudiants en la matière?

2. L’effet territoire.

Une très intéressante étude de l’Iredu (le fameux Institut de Recherche sur l’Education) vient de paraitre : Peut-on classer les universités en fonction de leur performance d’insertion ? (Jean Bourdon, Jean-François Giret et Mathieu Goudard, février 2011, http://iredu.u-bourgogne.fr). Les auteurs analysent les premiers résultats des actions menées par les établissements universitaires en vue d’améliorer l’insertion professionnelle de leurs étudiant. Ils tentent de déterminer s’il existe une manière de mesurer la performance d’insertion des établissements. Ils partent pour ce faire du classement des universités établi par la DEGESIP du Ministère, en fonction de taux d’insertion professionnelle. Les conclusions de ce travail très solide et prudent comble et le rédacteur de ce blog et le géographe ! Pour les auteurs en effet,

« … les effets territoires prennent le pas sur ceux des établissements ».

En d’autres termes, la variabilité des taux d’insertion entre universités est sans doute explicable plus par la composition sociale des territoires de recrutement et par la structure des bassins d’emplois que par la politique spécifique d’un établissement. Notamment par ce que cet effet territoire pèse autant sur les recrutements  que sur la capacité des diplômés à trouver des emplois et des rémunérations correspondant à leur qualification. Tout ceci pour dire qu’il serait urgent de ne pas avoir de conception rudimentaire de l’insertion, pas plus que de l’évaluation des universités à partir de ce critère. De ce point de vue, on retrouve l’importance qu’il y aurait à jouir pour l’université d’indicateurs comme ceux existant pour le bac, qui calculent la valeur ajoutée d’un établissement, en fonction du contexte social dans lequel il s’inscrit. C’est un argument supplémentaire en faveur de toute mon argumentation développée dans les précédents billets en faveur d’une approche nouvelle de la professionnalisation et de l’insertion.

3. La licence, toujours.

La question de la licence semble vraiment aujourd’hui faire converger les réflexions (sauf celles de QSF, comme on vient de le constater et de quelques autres protagonistes de mauvaise volonté). Valérie Pécresse ne cesse de lancer des pistes et de proposer des lignes de piste et il faut saluer son action, même si je ne partage pas tous ses points de vue, comme les lecteurs de ce blog ont pu le constater. La Ministre vient d’insister à juste raison, à l’occasion d’une table-ronde tenue à Metz, sur l’importance de développer des dispositifs précoces de réorientation et on ne peut qu’adhérer à une telle démarche. Néanmoins, je suis de plus en plus persuadé qu’il faudrait aller bien au-delà.

Et si l’on tentait de réfléchir vraiment à ce que pourrait être un premier cycle général de licence, mis en œuvre par des composantes ad hoc des nouveaux systèmes universitaires fédéraux dont on voit çà et là les projets fleurir? Et si l’on acceptait de considérer que le travail de formation en ce premier niveau d’études supérieures est de facto différent? Ce qui ne veut pas dire indigne, ignoble, mais spécifique, engageant certes un rapport avec la recherche, mais déployé d’une autre façon que ce que l’on doit concevoir pour les masters et les doctorats. Et si au passage, on se mettait au clair en ce qui concerne cette question de la formation par la recherche vs formation à la recherche, et qu’on en tire toutes les conséquences pour l’organisation de la progression des parcours au sein du LMD? Toutes ces interrogations me laissent penser que le colloque 2011 de la CPU, organisé à Toulouse, risque d’être passionnant. Il faut espérer seulement que les débats nécessaires ne seront pas confisqués par les seules expressions des corporatismes et des idéologies de tribune.


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Article du on mardi, mars 8th, 2011 at 17:42 dans la rubrique Débats. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

3 commentaires “Quelques idées au passage…”

  1. Irnerius dit:

    Bonsoir Michel. Un retraité a bien sûr plus de temps qu’un actif pour bloguer.

    Les trois « idées au passage » que vous soumettez aujourd’hui sont centrales. Merci de les avoir mises en avant. Je me permets de les illustrer par mes propres chroniques.

    1. La durée de l’année universitaire pour les étudiants. Elle est trop courte, mais « 10 mois de cours » est actuellement impossible (même si on ne reprend pas le point de vue de QSF) Chronique du 10 août 2010 :http://blog.educpros.fr/pierredubois/2010/08/20/10-mois-de-cours-impossible/

    2. L’insertion et l’effet établissement. Le travail de l’IREDU est tout à fait pertinent. Mais il faut aller au-delà : Peut-on classer les universités sur leur performance d’insertion ? http://blog.educpros.fr/pierredubois/2011/02/17/peut-on-classer-les-universites/. Cette chronique m’a valu d’être évincé de l’évaluation AERES de l’université de Poitiers, prévue fin mars. Mais je m’accroche : je ne me couche jamais devant les décisions arbitraires.

    3. La licence, toujours et encore. Je viens de consacrer 6 ou 7 chroniques à la réforme de la licence (commencer par celle-ci : http://blog.educpros.fr/pierredubois/2011/03/01/la-licence-universitaire-en-chiffres/. J’ai demandé à Louis Vogel de pouvoir intervenir au colloque de la CPU de Toulouse : silence sur les ondes pour l’instant.

    A vous lire encore et encore. Bien cordialement

  2. Bertram, Wolfgang dit:

    Bonjour,

    venant du système allemand universitaire, je comprends parfaitement le point de vue
    exprimé par QSF, et si vous voulez, je pourrais vous donner plus d’explications.

    En arrivant en France, j’ai en effet constaté que les conditions pour faire de la recherche
    sont plus favorables en Allemagne qu’en France. Une raison en est le calendrier
    universitaire : les « petites vacances » sont parallèles aux vacances scolaires, ainsi
    tout père ou mère de famille en profitera pour s’occuper de sa famille (cela a un
    coté convivial et agréable, mais dans le budget de temps c’est toujours le temps
    pour faire de la recherche qui est le poste « compressible ») ; et dans les grandes
    vacances de juillet-aout les universités et instituts sont abandonnés et sans vie,
    et aussi les températures souvent un peu trop élévées pour se lancer dans un travail
    de recherche acharnée…

    Bref, il n’y a aucune période de l’année où un enseignant-chercheur peut vraiment se
    consacrer à un travail intensif de recherche. Nos collègues allemands ont ces
    périodes, et cela ne veut pas dire du tout qu’ils « méprisent » l’enseignement, ou
    qu’ils ont un « déni de formation ». Je sais qu’en France un combat pour une telle
    réorganisation de l’année sera perdu d’avance, mais je trouve injuste de votre
    part de supposer que cela ne peut refléter que de la mauvaise volonté (de QSF,
    ou de quiconque d’autre).

    Bien cordialement,
    Wolfgang Bertram (prof., maths, Université Nancy I).

  3. Patrick Lang dit:

    Bonjour,

    Ne faisant pas partie de QSF, il me semble néanmoins que votre lecture de la position de cette organisation est pour le moins tendancieuse. Vous citez vous-même: « Il ne peut y avoir de véritable enseignement supérieur qui ne soit nourri par l’étude et la recherche fondamentale »: est-ce là l’expression d’un mépris pour l’enseignement??? Au contraire: c’est parce qu’on est attaché à la qualité de l’enseignement supérieur qu’on exige (à juste titre) qu’il soit nourri par une activité de recherche digne de ce nom, et celle-ci demande du temps. Nulle part il n’est question d’un « idéal » de chercheur qui n’enseigne pas! Ceux qui méprisent l’enseignement sont ceux qui pensent qu’on peut le dispenser sur 10 mois par an, en ne faisant plus guère de recherche. Ce que réclame QSF (en invoquant l’exemple allemand, que j’ai connu en tant qu’étudiant), c’est donc un rééquilibrage des deux activités constitutives du métier d’enseignant-chercheur, et non pas, comme vous l’insinuez, la suppression du service d’enseignement. Personnellement, j’enseigne avec passion et je conçois que c’est la partie la plus noble de mon métier. Mais je souscris néanmoins à l’affirmation selon laquelle le temps dévolu à la recherche devrait être augmenté. Cordialement.

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