Face aux constats du médiateur de la République : innovons!

Le médiateur de la république, Jean-Paul Delevoye, vient de livrer, le 21 mars 2011, son rapport annuel (le dernier sous cette appellation puisque la fonction va être englobée dans la nouvelle instance de défense des droits). Une fois de plus ce rapport est une plongée pertinente dans la France d’aujourd’hui et dans ses malaises. La révélation de ceux-ci, au demeurant, ne pourra surprendre que ceux qui vivent dans leur bulle, tant il est vrai que la simple observation attentive de la vie quotidienne conduit nécessairement à des constats proches de ceux du médiateur.

Jean-Paul Delevoye, qui est devenu en novembre dernier président du Conseil Economique, Social et Environnemental vise juste quand, à l’occasion notamment de ses déclarations accompagnant la publication du rapport, il s’inquiète en particulier des conséquences de trois évolutions : à savoir, le consumérisme, l’exclusion par la réussite, le primat des normes et des procédures sur les contenus des actions. Trois tendances qui me paraissent avoir des implications dans la réflexion que l’on doit mener en matière d’enseignement supérieur, ce qui justifie que je m’y arrête dans ce billet.

La première dérive pousse chacun à devenir un consommateur utilitariste de services publics, considérés désormais comme des services à la personne. D’où une agressivité de plus en plus manifeste lorsque l’on estime que sa demande individuelle — légitime, forcement légitime — n’est pas satisfaite. Comment comprendre qu’une institution n’apporte pas de réponse à une exigence de l’individu-souverain? Cette irritation est bien sûr amplifiée par une longue tradition de désinvolture des services publics envers la satisfaction des besoins des usagers, elle est aussi accentuée par la complexité des procédures et des démarches que lesdits services semblent inventer pour mettre à distance les demandeurs.

Mais ne nous y trompons pas, cet utilitarisme consumériste excède de beaucoup l’ancienne insatisfaction face à une prestation insuffisante ou trop longtemps différée. Il révèle que le modèle de la relation client-service tend à devenir dominant et que c’est à l’aune d’un individu tout à la fois demandeur et consommateur de droits que sont appréciés les services publics. Je n’ai pas même besoin d’insister sur le fait que nous vivons dans les universités et les écoles tous les signes de cette évolution. Pourtant, je pense qu’il serait possible de sortir de ce modèle consumériste, (que nous entretenons parfois, cela dit) sans pour autant recycler la vision obsolète de l’administration publique à la française des services collectifs, que les partis de gauche continuent souvent de mettre en avant. Il s’agirait de construire une autre approche de l’échange de ce bien commun que constitue le savoir, à travers une conception renouvelée de l’université.

La seconde et troisième tendances signalées par le médiateur nous font passer du côté du point de vue de la puissance publique. La seconde consiste à ne prendre en considération les individus qu’en tant qu’ils sont indexables dans une nomenclature très restreinte de profils de réussite — l’école et l’enseignement supérieur étant des modèles de services fondés sur l’exclusion forcenée par la réussite. Ce travers se conjugue au troisième, qui pousse à définir des normes et des procédures standards de plus en en plus spécialisées et sophistiquées, dont le respect devient une impérieuse nécessité qui l’emporte sur l’élémentaire considération de la personne et même sur la prise en compte des objectifs substantiels de l’action.

Le constat du médiateur est implacable. Mais il ne faut pas chercher un coupable unique de cette évolution, car nous sommes tous responsables. Nous avons depuis 30 ans, par nos actes répétés et nos choix réitérés, construit collectivement cet environnement utilitariste, sélectif et normatif. Nous n’avons pas seulement consenti, nous avons agi et validé de telles inflexions. Les « politiques » ne sont donc pas les seuls pianistes sur lesquels il faudrait tirer. Chaque citoyen, ce qui est bien logique dans une société démocratique, chaque institution a participé, à sa manière, de et à ce repli sur soi individualiste. Il ne s’agit pas là d’un jugement moral, notons-le bien, mais d’un constat de sociologie politique qui exprime une dynamique sociale particulièrement puissante.

Reprenons l’examen de ces 3 dérives, bien sûr trop rapidement présentées. Elles sont puissamment à l’œuvre dans l’enseignement supérieur et la recherche. Le consumérisme individualiste est aujourd’hui en pleine expansion, chez les étudiants comme chez le personnel, lorsque l’établissement ne devient qu’une plate-forme de réalisation des ambitions, lorsque se perd jusqu’à l’idée même que l’on doit participer aux tâches collectives, lorsque l’on met sur le même plan un responsable universitaire et un « patron » d’entreprise. Nous évoquons sans cesse le service public : mais une fois le mantra récité, une fois l’utilitarisme à l’œuvre que nous reste-t-il de considération pour le bien public et ses principes?  L’arbitrage est souvent vite fait entre nos désirs à satisfaire et les exigences collectives et l’on sait quels choix sont réalisés.

Le primat écrasant de la réussite, ensuite : il n’est pas question de nier l’importance de la notion de réussite (et de celle, qui lui est associée de reconnaissance), mais il s’agit simplement d’admettre que celle-ci devient dévastatrice lorsqu’elle se mue en obsession et se conjugue à l’individualisme consumériste et au primat d’une conception étroite qui réduit considérablement le spectre de la réussite. Or en France, réussir c’est aujourd’hui encore  passer par la porte étroite de parcours scolaires très stéréotypés. Et la victoire de quelques-uns, d’une minorité générationnelle, nous le savons, se paie au prix de la stigmatisation d’un grand nombre.

Alors qu’on pourrait faire le pari que la promotion de la réussite pour tous pourrait s’accompagner aussi, parce qu’elle se fonderait sur la reconnaissance de la variété des talents et la multiplicité des formes et des modalités de succès, de la promotion des compétences les plus « extra-ordinaires », à travers quelques filières des plus sélectives. Bref on pourrait conjuguer ouverture sociale, valorisation des compétences pour le plus grand nombre et reconnaissance de l’excellence la plus spécifique.

Comme je l’ai souvent dit, la sélection ne me gène pas lorsqu’elle se déploie dans un contexte qui ne stigmatise pas l’échec. Ce qui me heurte aujourd’hui, ce n’est pas qu’on sélectionne de très bons élèves dans des parcours ad hoc (la chose peut se concevoir), mais c’est le malthusianisme du système, le caractère univoque de ce que l’on nomme le succès, le mépris dans lequel on tient, au vrai, ceux qui « échouent ». Ce qui me choque, c’est que, ce faisant, nous passons à côté des ressources et des capacités d’un grand nombre de nos jeunes. Alors que nous pourrions conjuguer élitisme et démocratisation.

La dérive normative, enfin. Qui n’a pas été frappé du fait que l’ensemble du système d’enseignement supérieur et de recherche est marqué par l’inflation procédurale et normative ? A un point tel qu’on peut se demander si l’essentiel pour un établissement ne deviendrait pas sa capacité à produire des indicateurs et à respecter des procédures. Loin de moi l’idée qu’il n’est pas nécessaire de suivre un procès et de donner des indications sur les fonctionnements d’une institution. J’ai écrit dans ce blog quelques billets en faveur de l’évaluation qui montrent que je ne suis pas rétif à ce type de démarche, pas plus que je suis un apôtre de l’absence de véritable administration de l’université, qui n’est réclamée par certains que pour s’extraire de toute règle collective.

Mais l’inflation normative actuelle, c’est autre chose, c’est une inversion de la fin et des moyens. Peu à peu, insidieusement, sous l’effet de la pression bureaucratique, le moyen procédural et normatif, l’instrument qui permet un retour dynamique sur des pratiques et des fonctionnements qui devraient rester la seule vraie finalité de l’action, se mue en objectif majeur en soi, en fin ultime. La recherche devient moyen de produire des indicateurs sur la recherche, la formation se réduit à la comptabilité des « Learning Outputs », l’insertion, au pourcentage des étudiants employés à l’issue de la formation, l’innovation au nombre de brevets déposés. En dehors de cela, plus rien n’existe, aux yeux de certains zélateurs de cette théorie néo-bureaucratique du management. Et disparaît alors toute capacité d’appréhender la dimension qualitative de nos actions.

Bref les indicateurs ne sont plus tant les instruments de la réflexivité, du retour de l’institution sur elle-même nécessaire au progrès de ces activités, que les bases d’une arithmétique abstraite de l’efficience. Dès lors, les compétences ne sont plus tant cette objectivation de ce que l’on vise à apprendre, indispensable à la réflexion et la pratique didactiques, que les produits secs d’un apprentissage purgé de l’humain ; les articles scientifiques ne sont plus tant des contenus que des supports d’impact factor ; les procédures ne sont plus tant les cadres sécurisant de l’action, que des quasi-dogmes à vénérer.

On trouvera sans doute que j’exagère, mais je suis en-deçà de ce que le rapport du médiateur décrit et j’ajoute que je constate (et sans doute je contribue à diffuser, quoique j’en ai) ces dérives en tant que responsable d’institution, confronté à ce nouvel empire d’une normativité froide, se substituant à l’administration de la chose publique conçue comme une démarche compréhensive.

Par ailleurs, ces normes et procédures sont toujours exogènes, jamais réellement attentives aux contextes locaux, dont nous savons pourtant qu’ils sont essentiels à comprendre l’activité d’un établissement. Je me permets de redire ici que la raison pour laquelle je suis un partisan radical de l’autonomie des établissements s’explique par ma certitude que l’on ne doit pas accepter a priori l’imposition de normes uniformes. A rebours de l’idée de toutes les instances surplombantes de cadrage national, qui veulent toujours ne « voir qu’une seule tête », il faut reconnaître la variété des situations et donc des systèmes normatifs applicables.

Il est illusoire de vouloir tout mesurer à la même aune générique : il importe de promouvoir des normes contextualisées, spécifiques donc, mais pas singulières. Ce choix du spécifique signifie que l’on met en valeur des particularités, mais sans verser dans l’idée que celles-ci seraient incommensurables à toutes les autres et en veillant donc à rendre les spécificités comparables à d’autres. Dans ce cadre, l’activité normative n’est pas une férule imposée, mais un exercice compréhensif mis en œuvre par l’institution elle-même, pour donner à voir comment elle s’organise et comment elle fonctionne.

Je ne peux ici rentrer plus dans les détails, mais je ne doute pas de revenir à de nombreuses reprises sur des points évoqués dans ce billet, que je conclus, une fois de plus, par l’idée que nous devons avoir le courage de nous lancer dans une refonte totale de notre système d’enseignement supérieur et de recherche. Et ce parce que l’université peut être une institution où l’on invente de nouvelles formes de partage des biens communs que sont le savoir et la culture, s’arrachant des trois évolutions précitées. Cela prendra du temps (au moins 10 ans), cela nécessitera un large débat, cela modifiera de fond en comble l’organisation de nos territoires universitaires, mais le jeu en vaut la chandelle.

Il me semble en tout cas que tous ceux qui pensent pouvoir sortir de cette véritable crise de la culture par des méthodes d’antan (de droite plus ou moins extrême comme de gauche plus ou moins extrême) se trompent d’époque. Ce à quoi il faut parvenir c’est d’abord à un renouveau de l’intelligence qu’on peut avoir d’un monde social complètement inédit ; et à partir de cela, il importe de lancer de nouvelles manières d’agir. Bref, il devient urgent de refaire de la politique, conçue comme une activité innovante de pensée impliquée, ce à quoi je tente de m’employer dans ce blog (mais aussi dans les textes que j’écris en tant que géographe, consacrés aux nouvelles modalités d’organisation de l’urbain contemporain), et dans les actions de responsable universitaire que je mène par ailleurs, toutes fondées sur l’idée que l’expérimentation est indispensable pour définir les nouvelles perspectives. Et d’en refaire sans se contenter de dresser des constats pessimistes, mais en prenant aussi le parti de bien prendre en considération les formidables gisements d’énergie et de créativité dont recèle notre pays (et ce monde qui nous englobe), et qui sont visibles pour peu qu’on veuille ne pas se laisser sidérer par la morosité ambiante.

Be Sociable, Share!

Article du on dimanche, mars 27th, 2011 at 22:29 dans la rubrique Débats. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Both comments and pings are currently closed.

Comments are closed.