Le « système licence » : 1. Et si l’on osait vraiment ?

Je sors d’une période de travail intense consacrée quasi exclusivement aux investissements d’avenir et notamment à la finalisation du projet « initiative d’excellence » lyonnais que je coordonne. Ceci m’a longtemps éloigné de ce blog, ce que je regrette, car j’avais pris goût à l’exercice. J’y reviens donc ce jour, pour de nouveau aborder la question du cycle licence.

Et ce parce que la conférence des présidents d’université a traité lors de son récent colloque annuel, qui s’est tenu à Toulouse (les 11, 12 et 13 mai 2011), du « système licence », avec la volonté, inscrite dans le titre, d’oser — Une ambition : la licence. Oser la cohérence, oser la réussite, oser l’innovation. Ce colloque, tout a fait bien venu, s’est fondé sur un très solide travail d’identification des problèmes.

C’est Daniel Filatre, le président de l’Université de Toulouse le Mirail (et sans doute un de nos meilleurs spécialistes de la question universitaire) qui a conduit remarquablement le groupe de préparation du colloque et a ouvert le débat en en posant très clairement les enjeux. Je vais en reprendre quelques-uns, dans des billets successifs. Daniel Filatre a tout d’abord rappelé que, dans un contexte où seul 1 bachelier sur 2 entre en licence générale, il est nécessaire de concevoir le premier cycle d’enseignement supérieur comme un système complexe. Je pense qu’il s’agit là d’une prémisse indispensable  à toute réflexion.

A mon sens, il n’existe pas aujourd’hui de véritable intégrité du cycle licence (qui est juste harmonisé, encore que de manière assez superficielle et formelle, par l’insertion de presque toutes les voies de formation post-bac dans le cadre du LMD). Au sein du dit cycle, cohabitent, bon gré mal gré, des parcours que le sens commun comme l’Institution hiérarchisent très fortement : les CPGE, les filières universitaires de santé, les IUT, les STS, le parcours de licence stricto sensu (tout en bas de ce « classement » de notoriété). Notons aussi l’existence d’autres voies, de plus en plus nombreuses (notamment celles des écoles de management, des écoles à premier cycle intégré, des écoles dépendant d’autres ministères, des officines privées diverses et variées) — dernière « sous-famille », assez hétérogène, pour ne pas dire hétéroclite, qui prend une importance croissante, ce qui me paraît d’ailleurs problématique, à bien des égards.

On le sait, et quoi qu’en disent certains discours lénifiants, la concurrence fait rage entre ces différents cursus — tous marqués au demeurant, par un taux d’échec important de certains élèves et étudiants, notamment ceux titulaires des bacs technologiques et professionnels. Manière de dire au passage que l’échec en cycle licence n’est pas l’apanage, loin de là, des seuls parcours généralistes universitaires. On échoue aussi ailleurs, et dans les mêmes proportions, ou peu s’en faut — quand ce n’est pas plus intensément encore. Dans ce contexte, il est donc curieux de constater que cet échec ne soit imputé réellement qu’à l’université. Sans doute cela traduit-il cette défiance atavique de bon nombre d’acteurs (médiatiques, politiques et publics) vis à vis de l’institution universitaire, en tant que telle.

Mais revenons à cette idée du système licence. En employant cette expression, on postule qu’il faut parvenir à penser globalement une réalité qu’on approche traditionnellement de manière trop fractionnée. Il s’agirait donc de sortir d’une situation anomalique de la France  (anomalie bien connue, qui voit le premier cycle constituer le « maillon faible » du système d’enseignement supérieur) en se dotant d’une vraie capacité de diagnostic et d’action sur l’ensemble, alors mis en cohérence, des voies de formation menant au niveau L.

Il est probable, comme les échanges lors du colloque de Toulouse l’ont montré, que tous les acteurs du cycle licence, ou presque, aujourd’hui dispersés et concurrents, acceptent cette idée. Et ce même si beaucoup y adhèrent en songeant avant tout à conserver les rentes de situation acquises et en n’entrant dans le jeu de la mise en relation qu’avec la volonté de contrôler les choses et d’éviter toute dérive intempestive vers la nouveauté et la réforme véritable. En la matière, hélas, le colloque de Toulouse a permis d’entendre que le discours corporatiste restait vigoureux et prompt à resurgir

Mais alors comment passer du dispositif éclaté au système ? A mon sens deux démarches seraient envisageables. La première consisterait à œuvrer pour renforcer et expliciter les liens entre les différentes voies, sans modifier la structure d’ensemble du post-bac. Ce qui permettrait de commencer d’aborder des questions comme celle de l’orientation, de la perméabilité entre les parcours, de l’échec de certains bacheliers etc. Il s’agirait là d’une approche prudente, fondée sur un pragmatisme de bon sens, reconnaissant que de nombreux verrous existent encore et doivent être levés par le dialogue, l’écoute, l’échange. Cette politique des petits pas, déjà engagée, a le mérite de faire progresser les discussions, d’engranger quelques acquis ; mais, très lente, elle est également conservatoire et conservatrice. Elle amende, mais ne change rien sur le fond. On est toujours sur la même pente — et cela profite notamment à ces autres voies de formation que je citais précédemment.

Du coup, ne pourrait-on pas être plus volontariste ? Et si, pour reprendre au bond une des idées fortes du président de la CPU en conclusion du colloque, atteindre le même niveau d’exigence pour la licence que pour la recherche voulait aussi dire qu’il faudrait consentir aux mêmes considérables efforts de restructuration pour la licence que ceux auxquels nous avons collectivement consentis pour la recherche et son développement (dont on oublie trop vite à quel point ils ont été importants et difficiles) ?

Comment procéder ? Des propositions existent, mais qui sont décapantes et même un peu provocantes, iconoclastes, car elles rompent avec une opinion courante, un consensus. Ainsi, celle de la création d’instituts spécifiques pour le cycle licence (que Pierre Dubois promeut dans son Blog avec conviction). Pour ma part, après avoir été longtemps dubitatif, et tout en restant encore assez incertain, je commence à me demander s’il ne faudrait pas réellement envisager une chose de ce genre (sans forcement aller aussi loin que ce que Pierre Dubois réclame) et modéliser ce que cela pourrait signifier, au moins pour se faire les idées .

Le mérite de la proposition de créer des instituts universitaires pour le cycle licence, c’est qu’elle donne une dimension organisationnelle à l’idée de système. Il ne s’agit plus simplement de dialoguer et d’échanger entre cursus ; on réunit sous une même bannière des voies qui concourent à un même cycle. On prend donc au sérieux les notions de système et de cycle. Du coup, on se donne réellement les moyens de traiter frontalement un certain nombre de questions. On ne se contente plus de rendre commensurables des filières, on les fait converger, tout en maintenant une diversité des parcours dont on sait qu’elle est indispensable, compte tenu de ce que sont les élèves arrivant au bac. Le défaut d’une telle proposition tient à son caractère assez radical : elle change réellement la donne et bouleverse les équilibres actuels. Son coût politique (et symbolique) serait donc très élevé. Cela posé, on peut aussi penser que des démarches intermédiaires entre ces deux extrêmes seraient envisageables.

Pour apaiser les inquiétudes de ceux qui craignent une sortie de la licence du référentiel universitaire, précisons que ces instituts devraient être, à mes yeux, des composantes d’universités elles-mêmes réorganisées sous la forme d’universités fédérales de site. Il ne s’agit donc pas de prôner la constitution de collèges extra-universitaires, mais bien plutôt de replacer au centre des préoccupations des universités un premier cycle pensé à la fois en extension (on réfléchit à l’ensemble du périmètre) et en compréhension (on réfléchit à l’ensemble des problématiques). Ainsi, je fais le choix de considérer la totalité du cycle licence comme un véritable postbac, et donc de le frapper du sceau universitaire, et non de garder en son sein une importante partie de post-secondaire (pour reprendre une distinction importante mise en évidence par Christian Forestier). Donc il y aurait plutôt là une « réuniversitarisation » de la licence, mais dans un cadre inédit.

J’anticipe là sur de prochains textes et je clos là ce billet, conscient d’aborder un sujet difficile et de le faire avec une proposition délicate. Mais nous entrons dans une période d’échéances électorales lourdes et il n’est jamais inutile de réfléchir de manière à stimuler l’échange d’idées et de contribuer, peut être — qui sait? — à l’inventivité politique.

Article du on Mardi, mai 17th, 2011 at 15:30 dans la rubrique Débats. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

8 commentaires “Le « système licence » : 1. Et si l’on osait vraiment ?”

  1. Revue de presse du 17 mai au 19 mai (TEST) | Le monde universitaire dit:

    […] Le blog de Michel Lussault » Blog Archive » Le « système licence » : … […]

  2. pdubois dit:

    Bonjour Michel. Vous revoilà et j’en suis fort aise ! Je n’ai pas encore digéré le fait de n’avoir pas été invité à Toulouse au colloque de la CPU, pour argumenter le projet d’Instituts d’enseignement supérieur. Mais c’est ainsi !

    J’aime, évidemment, le titre de votre chronique. « Et si l’on osait vraiment ! ». Vous mentionnez même le projet des IES. Chaque jour qui passe, je crois ce projet encore plus pertinent !

    Cf. mes trois dernières chroniques http://blog.educpros.fr/pierredubois/2011/05/18/combien-coute-un-etudiant-en-l/

    M’inviterez-vous un jour au PRES Université de Lyon pour en discuter lors d’une table ronde ? J’en serais enchanté ! Cordialement. Pierre Dubois

  3. Pierre dit:

    1) Votre proposition de « réunir sous une même bannière des voies qui concourent à un même cycle » est séduisante pour les amateurs de jardins à la française. Mais elle suppose que toutes ces voies ont le même objectif et impliquent une organisation uniforme. Ce qui est loin d’être démontré. Dans tous les pays les formations de premier niveau sont diversifiées à la fois dans les contenus et dans les formes institutionnelles.
    2) Penser globalement le « cycle licence » a suscité un quasi consensus à Toulouse dites-vous, sauf qu’à Toulouse, il n’y avait que les acteurs universitaires…Un vrai débat sur l’ensemble du premier cycle du supérieur aurait supposé que l’ensemble des acteurs soient invités.
    3) Vous écrivez « l’échec en cycle licence n’est pas l’apanage, loin de là, des seuls parcours généralistes universitaires. On échoue aussi ailleurs, et dans les mêmes proportions, ou peu s’en faut — quand ce n’est pas plus intensément encore. » Ce qui est loin d’être démontré aussi (sauf en ce qui concerne la filière médicale à l’université). Pouvez-vous donner des sources qui confirment cette affirmation ?
    4) Vous vous ralliez à la proposition de Pierre Dubois de créer des instituts de premier cycle intégrant toutes les filières de ce niveau, sauf que vous les voulez à l’intérieur des universités. N’est-ce pas une façon indirecte de dire que vous souhaitez la disparition des CPGE, voire des GE ?
    Bien cordialement

  4. Controverses Pécresse / Kahn | Histoires d'universités dit:

    […] en train de bouger : Michel Lussault, président du PRES Université de Lyon, s’interroge sur son blog “Le système Licence. Et si l’on osait vraiment ?” ”après avoir été […]

  5. stephane Démoulins dit:

    Je pense que les gens qui parlent de la licence ont une vision fausse de la réalité. A Toulouse, vous devez repasser des épreuves pour lesquelles vous avez la moyenne ; la communication ne se fait pas car tout le monde reste dans son coin et fait sa propre sauce.
    Changer l’organisation ? Oui mais pas comme vous l’entendez car ce n’est que du blabla et mettre la fourchette à gauche plutôt qu’à droite ne change rien.
    En fait vous placer les chiffres au cœur du système et n’ont pas l’étudiant et ce qu’il peut apporter à l’université. Ce ne sont pas les meilleurs étudiants qui font forcément les meilleurs chercheurs ou découvreurs/inventeurs car ils sont incapables d’avoir des idées nouvelles.
    Les chiffres sont des indicateurs qui nécessitent une interprétation quasi sociologique. Mais je ne vois que des gens qui manipulent des chiffres et qui font beaucoup de bruit pour rien.
    Si l’université veut devenir meilleure, ce qui est dans son intérêt, elle doit admettre la pluralité et faire réussir cette diversité.
    Les présidents d’université peuvent se réunir s’ils le veulent, ils ont un discours vide, non pragmatique, une vision déformée de la réalité.
    Je ne suis pas surpris que le système et que la recherche n’avancent pas quand je vois tout ce blabla comme si dessus (un élève qui me donne un devoir comme ça je lui donne 2/20 ; un élève journaliste je lui renvoie son papier en pleine figure).
    Sortez donc un peu de vos bureaux ! Ayez de vraies idées pour une fois !
    (Si vous en êtes capable ce dont je doute.)(Je ne sais pas si vous êtes titulaire d’un doctorat mais un doctorant qui se présente à moi avec aussi peu de choses intéressantes je lui dis de faire autre chose car il n’a rien à faire dans le supérieur !)

  6. Dubois dit:

    Cher Michel. Lirez-vous ce message ? Je ne sais ! Pourriez-vous me transmettre une adresse mail où vous joindre (la mienne pg.dubois@orange.fr) ?

    Ces jours-ci, je pense doublement à vous : au travail effectué pour l’IDEX université de Lyon, et à cette chronique sur la réforme de la licence (hélas interrompue).

    Et deux douches froides : l’IDEX Lyon n’est pas reconnue et l’arrêté licence a été adopté aujourd’hui au CNESER avec le soutien des organisations étudiantes. Bien à vous. Pierre Dubois

  7. L’IDEX Lyon et ses 3 blogueurs | Histoires d'universités dit:

    […] Trois des vingt blogueurs d’EducPros sont concernés très directement par l’IDEX Université de Lyon. J’observe qu’ils ”tirent à hue et à dia”. Aucune stratégie commune pour l’IDEX. Faiblesse du projet ? Premier blogueur EducPros. Michel Lussault (son blog et son portrait dans les 500 qui font le SUP), ancien président de l’université de Tours, est “la personne en charge de la coordination du projet IDEX”. Il s’est mouillé à fond pour l’IDEX et doit certainement s’interroger : déposer un 3ème projet ? J’ai beaucoup de sympathie et de respect pour Michel Lussault car il s’interroge réellement sur la réforme de la licence (chronique : “Le système Licence. Et si l’on osait vraiment ?“). […]

  8. Quick dit:

    Le problème de vos réflexions, c’est que vous n’avez aucune idée des populations étudiantes que nous recevons et des taux d’encadrement en BIATOSS dans les universités.
    Vous, qui êtes président de l’Université de Lyon, allez rencontrer les enseignants de terrain en licences! Vous y découvrirez la réalité masquée par votre vision dogmatique et vos tableaux de chiffres: étudiants sans logement, étudiants sans ressources, étudiants avec travail nocturne, étudiants avec difficultés psychologiques, étudiants stressés (et développant des stratégies court-termistes) car conscients d’être dans une filière déconsidérée…
    Tous ces comportements se retrouvent maintenant en Master…
    Quand aux « services » de l’université: un fonctionnement en boucle fermée qui ne rend plus service ni aux étudiants ni aux enseignants. Quand les enseignants en sont à organiser matériellement (établir les listes de présence et émargement, convocation, distribution des copies) et surveiller les examens, les labo trinquent.
    Allez, descendez de votre tour d’ivoire.
    Bien à vous,

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