Réactions à l’interview de Laurent Wauquiez sur l’apprentissage

Ayant formulé dans ce blog 10 propositions pour contribuer au développement de l’apprentissage et de l’alternance, ayant déploré la manière cavalière, et peu respectueuse des contributeurs, avec laquelle le site participatif avait cessé de fonctionner (voir « Concertation ou agitation autour de l’apprentissage et de l’alternance ? »), ayant regretté la faiblesse des propositions retenues par les spécialistes auto proclamés des « Ateliers de l’Apprentissage et de l’Alternance » (voir « Les propositions des Ateliers de l’Apprentissage et de l’Alternance déçoivent »), ayant regretté la non tenue des délais annoncé par le Secrétaire d’Etat lui même pour formuler des propositions (voir « Apprentissage et alternance : il y a urgence »), je me sens légitime pour réagir à l’interview donnée par Laurent Wauquiez à Educpros, et formuler réactions, critiques et approbations.

 D’abord pour me féliciter qu’enfin, le Secrétaire d’Etat sorte de l’auto satisfaction et de la proclamation emblématique d’objectifs pour entrer dans le vif du sujet. Et le préalable est l’acceptation des chiffres : sans le prononcer lui-même, le Secrétaire d’Etat ne conteste pas les propos d’Educpros qui mettent en avant le fait que «depuis le début de l’année, les recrutements en alternance recommencent à baisser ». Comme nous l’avons écrit à plusieurs reprises la prise en compte de chiffres tout ce qu’il y a de plus officiels, puisque publiés par le Ministère, est un préalable à la construction de solutions efficaces.

 Cela nous conduit à formuler la première critique aux propos du Secrétaire d’Etat. Celui-ci affirme « je suis lucide, il est certain que notre dispositif ne sera pas opérationnel pour la prochaine rentrée ». C’est, malheureusement, vrai. Mais, à qui la faute ? Qui a choisi de mettre en place des « Ateliers occupationnels » au lieu de commencer sans attendre l’indispensable concertation ? Qui a annoncé les propositions pour Février et ne les a formulées qu’en Mai ? Qui a nié la baisse des recrutements et donc l’urgence d’agir ? Le Secrétaire d’Etat est le responsable de ce qui conduit à perdre un an pour la mise en œuvre d’un plan pourtant affiché comme une priorité.

 Le deuxième point que nous aborderons concerne l’existence de deux contrats, apprentissage et professionnalisation. Le Secrétaire d’Etat confirme son intention de conserver les deux « Ces contrats ne s’adressent pas aux mêmes publics et n’ont pas les mêmes objectifs. Il faut les conserver tous les deux ». Ce point de vue ne nous choque pas et nous semblait sinon souhaitable, du moins inévitable (voir notre « proposition N°2 : réserver la préparation des diplômes à l’apprentissage, et lier la professionnalisation à l’acquisition de certifications professionnelles »). Mais par contre, si l’on veut sortir de la confusion relevée maintes fois sur le site des « Ateliers », il faut imposer une clarification des objectifs réciproques, et ne plus permettre que les deux formes d’alternance préparent le même diplôme.

 Le troisième point d’analyse nous verra rejoindre la position du Secrétaire d’Etat quand celui-ci manifeste ses réserves face à une proposition des groupes de travail visant à créer une troisième forme d’alternance. Les réserves de Laurent Wauquiez « sur la création d’une nouvelle voie de l’alternance, avec les stages alternants » rejoignent les nôtres, que nous avons exprimées il y a plusieurs mois (voir «Proposition N°1 : Réserver l’appellation “alternance” aux formations sous contrat de travail »). Le potentiel de confusion est suffisante pour ne pas y ajouter une nouvelle source

 Le quatrième concerne l’Education Nationale et la volonté de « secouer la poussière à l’Education Nationale ». Comme nous l’évoquions à propos de la réponse donnée par le Secrétaire d’Etat au Sénat (voir « Développer l’apprentissage ou régler des vieux comptes avec l’Education Nationale ?»), Laurent Wauquiez semble avoir un besoin irrésistible de « boucs émissaires ». Après les Régions durant la campagne électorale des élections régionales, c’est au tour de l’Education Nationale de jouer ce rôle. Il est incontestable qu’il y a des inerties, mais il est tout aussi indéniable qu’il y a des avancées significatives et que l’apprentissage est de plus en plus pris en compte dans les pratiques de l’Education Nationale, en particulier depuis la mise en place des « Lycées des Métiers », et en raison des nombreuses initiatives des Conseils Régionaux dans l’objectif de rechercher la complémentarité plutôt que d’exacerber la concurrence. Si on veut réellement développer l’apprentissage n’aurait-il pas été préférable de valoriser ces évolutions, de promouvoir les initiatives et les innovateurs, plutôt que de vilipender la « poussière », surtout dans un discours globalisant. Il aurait alors fallu changer de bouc émissaire, ou, peut-être, de façon de faire de la politique

 Le cinquième point d’analyse concerne l’Apprentissage dans le secteur public. A la question d’Educpros concernant l’absence de toute proposition concernant la Fonction Publique d’Etat, la réponse du Secrétaire d’Etat est évasive : ni référence aux propositions pourtant déjà anciennes du rapport de Laurent Hénart, ni surtout d’engagement que les services de l’Etat contribuent à leur mesure, ou même symboliquement, au développement de l’apprentissage. S’il y a un progrès dans le diagnostic des limites du PACTE, avec cette affirmation « Le dispositif du PACTE [Parcours d’accès aux carrières territoriales, hospitalières et de l’Etat] est trop étroit et ne fonctionne qu’avec un public très ciblé. », n’est pourtant pas encore annoncée la fin, pourtant inéluctable, d’un dispositif qui n’a jamais trouvé sa place et décline si régulièrement qu’il n’a concerné que 5 nouveaux jeunes en Mars 2010.

 Le sixième point concerne la question du portail : solution décidée dans les faits avant même l’engagement de la concertation (pseudo-concertation ?), elle s’est mise en place sans tenir compte des avis exprimant des doutes sur l’efficacité d’une telle structure et surtout sur son rapport service rendu/coût. Pierre Dubois a exprimé, après avoir testé le portail, une réaction confirmant les craintes exprimées, dans son article caustique « Laurent le Meetic » http://histoireuniversites.blog.lemonde.fr/2010/05/21/laurent-le-meetic/, déplorant au passage le gâchis que représente le lancement quasi simultané de deux portails en direction des jeunes par deux membres du gouvernement, la boussole Waka par Marc-Philippe Daubresse, et le portail de l’alternance à qui Laurent Wauquiez donne comme ambition de fonctionner comme un site de rencontres, sans qu’il semble avoir eu la moindre réflexion sur l’articulation combien nécessaire entre orientation et alternance. Comme s’il était nettement plus important de communiquer sur un nouveau portail que de mettre en place un service efficient.

 Le septième point de l’analyse concernera la communication. Sur ce point, abordé transversalement dans l’interview, il est difficile de dégager une ligne. Si le Secrétaire d’Etat évite avec raison les formules autant magnifiantes qu’inefficaces comme la « voie royale », s’il se garde, heureusement, de reprendre la très malheureuse formule de son collègue Marc-Philippe Daubresse, qualifiant l’apprentissage de « deuxième chance », il ne semble pas (pas encore) avoir fait le choix d’une communication réaliste et positive et semble encore être tenté par une communication idéalisante (par exemple, laisser croire que le jeune qui entre en CAP en apprentissage terminera avec un master en ayant fait toutes ses études en apprentissage) et/ou une communication négative vis-à-vis d’autre formules. Mais il faut acter que cette hésitation est en elle-même une évolution par rapport aux certitudes antérieures qui induisait une communication dont le décalage par rapport à le perception des jeunes et des familles rendait inopérante, voire contreproductive ce que montraient avec force les expressions dans le blog des « Ateliers »

 Le dernier point de notre réaction concerne les absences, qui sont nombreuses, et de taille. Certes une interview ne peut tout dire. Mais on attend avec impatience de connaître le point de vue du Secrétaire d’Etat et surtout ses propositions sur de sujets d’ampleur, comme l’affectation complète du produit de la Taxe d’Apprentissage à l’apprentissage, le respect des compétences des Conseils Régionaux, la mise en place d’un soutien individualisé, le développement de l’apprentissages dans les secteurs où il est peu répandu (dont l’Economie Sociale et Solidaire), le soutien à l’innovation pédagogique, la lutte contre les ruptures de contrats, l’évolution des limites d’âges pour la signature des contrats…La relecture des 10 propostions figurant dans ce blog permet d’avoir une approche des enjeux de ces différents points.

 Malgré ses limites, et ses impasses cette interview traduit une réelle avancée. Espérons que l’apprentissage ne (re) deviendra pas simplement un objet de polémique et que plus d’énergie sera consacrée dans les mois à venir à rechercher réellement les moyens de le développer qu’à mettre en cause ceux qui seraient accusées d’avoir entravé ce développement.

Laurent Wauquiez a, à travers ce dossier, l’occasion de changer de façon de faire et de mettre en place une pratique politique en phase avec son âge et ses ambitions. Espérons qu’il saura en saisir l’opportunité et que cela lui permettra d’améliorer le très mauvais classement qui lui a été attribué en matière de communication politique (voir Laurent Wauquiez et Fadela Amara cancres de la communication politique), et de changer l’avis exprimé à son propos par Thomas Bronnec «  alors qu’il incarne une nouvelle génération, au-delà des innovations de forme avec sa page Facebook et son profil Twitter, on aurait pu s’attendre à un changement de communication sur le fond. C’est raté »

C’est dans la capacité à incarner l’intérêt général, au-delà de la polémique politicienne, que devrait s’apprécier la modernité en politique. Pas dans l’utilisation de Facebook et de Twitter. Ce dossier permet à Laurent Wauquiez de rectifier son image. S’il la saisit ce sera tout bénéfice pour les jeunes et, par contrecoup, pour lui. La balle est dans son camp.

Et pour la saisir il doit d’abord agir, vite, très vite, pour que les chiffres de contrats signés pour la prochaine rentrée se redressent : il ne suffira certainement pas de reconduire le dispositif mis en place l’an dernier pour y arriver. Car la poursuite du mouvement à la baisse en cours rendrait fort peu crédible tout travail, même concerté, même imaginatif, pour l’avenir. Des mesures fortes sont à mettre en place d’urgence et c’est sur ce premier point que le Secrétaire d’Etat est attendu, dans un contexte budgétaire qui, à l’évidence, ne lui facilite pas la tâche.

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4 Responses to “Réactions à l’interview de Laurent Wauquiez sur l’apprentissage”

  1. Valérie la poussière - Histoires d’Universités - Blog LeMonde.fr Says:

    […] Abhervé, auteur de dix propositions pour contribuer au développement de l’alternance (blog d’EducPros), critique les points faibles et les silences dans les déclarations du Secrétaire d’Etat […]

  2. Alain Augé Says:

    Bonjour,
    Une fois de plus vous mettez au placard le contrat de professionnalisation pour glorifier le contrt d’apprentissage, seul « digne » de la préparation d’un diplôme ! Alors qu’une majorité (Sénat en tête)souhaiterait une simplification via un seul contrat d’insertion en alternance! Arrêtez de porter si haut les diplômes.La France est le pays qui diplôme le plus de jeunes et qui possède le plus de jeunes au chômage.Le diplôme(du CAP à l’ingénieur ou docteur)n’est qu’une présomption de compétences. Mais l’entreprise embauchera des gens compétents (diplômés ou non). C’est à dire des personnes qui auront su transformer leurs connaissances sur le terrain, en prenant un risque, pour les tranformer en compétences. L’essentiel est donc d’acquérir des connaissances, puis de les transformer dans l’entreprise en contrat de travail alterné.Il faut interdire d’enseigner en alternance aux enseignants n’ayant pas une expérience professionnelle significative(5 ans mini)de l’exercice du métier qu’ils ont à transmettre.

  3. mabherve Says:

    Je trouve étonnant que vous me reprochiez de mettre au placard le contrat de professionalisation quand je réponds à une interview du Secrétaire d’Etat sur l’apprentissage en traitant le même sujet que lui
    A moins que votre critique ne s’adresse essentiellement au Secrétaire d’Etat?
    Par ailleurs votre proposition « Il faut interdire d’enseigner en alternance aux enseignants n’ayant pas une expérience professionnelle significative(5 ans mini)de l’exercice du métier qu’ils ont à transmettre. » m’appaarit dangereuse par son caractère excessif. Il faut bien sur des professionells, mais il ne faut pas que des professionnels.

  4. Alain Augé Says:

    Je persiste et signe! Si vous n’avez pas exercé le métier que vous devez transmettre en tant que professionnel, faites un autre métier qu’enseignant en formation professionnelle. Un professionnel est celui qui a exercé son métier suffisamment longtemps en prenant un risque: « Si je ne suis pas compétent,je serais viré!! »
    On peut donc éliminer de l’enseignement professionnel tous ceux qui ont été recruté uniquement par concours (PLP,CAPET, Agrégation), et qui n’ont jamais travaillé réellement dans une entreprise.Moralité: il faut former les enseignants par alternance sous contrat de travail,ou revenir aux recrutements qui exigeaient au moins 5 ans d’expérience professionnele en responsabilté(concours de PTA, PT, Ch des Trx). Ce n’était pas « excessif » il y a 30 ans, et ne plus agir ainsi a signé l’arrêt de mort(Cf Henri Longeot) des formations professionnelles de l’Education nationale.

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