Apprentissage : l’urgent est de réfléchir, pas de mythifier le « modèle allemand »

Le débat sur les emplois d’avenir à l’Assemblée nationale l’a montré, de façon caricaturale : l’ensemble des interventions de l’UMP convergeait vers une affirmation simple, que certains trouvent même simpliste, et qui se résume en une phrase :  l’apprentissage est la solution à l’ensemble des difficultés rencontrées par les jeunes dans notre pays (voir Emplois d’avenir : l’amélioration du texte se poursuit en séance plénière à l’Assemblée)


On peut être surpris que ceux qui viennent, il y a quelques mois, de laisser le pouvoir qu’ils ont quitté après l’avoir exercé pendant 10 ans, préconisent une solution qu’ils n’ont guère fait progresser, comme on peut le voir quand on ne se contente pas d’affirmations, et qu’on regarde un tant soit peu les chiffres (voir Le quinquennat du recul de l’alternance

On peut être irrité quand l’apprentissage est présenté comme la solution pour les jeunes de plus faible niveau alors qu’il augmente pour les jeunes de bon niveau, et de façon très importante pour les masters, et qu’au contraire il recule, de façon significative, pour les jeunes de plus faible niveau, comme le met en évidence Claude Jeannerot dans son rapport au Sénat sur les emplois d’avenir (voir Emplois d’avenir : le rapport de Claude Jeannerot montre un texte pratiquement abouti)

On peut être agacé quand les jeunes qui veulent s’orienter vers cette solution miracle se heurtent à la difficulté, et parfois à l’impossibilité, à trouver un employeur comme le montrent les échos convergents du terrain en période de rentrée.

Et cet agacement devient de la colère quand cette situation touche des secteurs que les organisations professionnelles présentent comme étant en pénurie de main d’oeuvre et cherchant désespérément des jeunes qui accepteraient de venir travailler chez eux. Par exemple, au CFA de Vannes « Deux filières, la charcuterie et la carrosserie, n’ont pas fait le plein des inscrits, en raison surtout du manque d’employeurs à proposer des contrats en alternance. », nous indique le GREF de Bretagne (voir aussi Apprentissage : une nouvelle fois la difficulté est chez les employeurs)

On peut être interrogatif quand le nombre de places en CFA augmente, avec les coûts induits, quand le nombre d’apprentis stagne voire régresse. Quand la Faculté des Métiers de l’Essonne, réalisation emblématique inter consulaire, largement financée par la Conseil Régional d’Ile-de-France, visitée par le Ministre Thierry Repentin, a, quelques semaines après la rentrée, un millier de places disponibles, faute d’employeurs… comment ne pas ressentir un sentiment de gaspillage d’argent public.

On peut être horrifié face à des affirmations sur les taux d’insertion dans l’emploi des apprentis, améliorant systématiquement une réalité somme toute honorable (voir Pourquoi ce besoin d’exagérer les chiffres pour promouvoir l’alternance ?), si on ne prend pas en compte un phénomène important, et même massif dans certaines branches professionnelles, le taux de rupture des contrats,  qui reste anormalement élévé.

On peut être interrogatif face à l’absence de continuité des politiques publiques, créant des primes, les supprimant, les rétablissant pour les supprimer fin juin 2012 au momment précis où tous les indices montrent qu’il y aura un déficit important de contrats à la rentrée (voir  Dans l’attente des décrets, l’alternance s’inquiète, olongation des aides à l’apprentissage : pas de décret mais une annonce sur le site du Ministère, ur développer l’alternance, commençons par arrêter les primes ! et L’alternance est en forte baisse, et les primes s’arrêtent le 30 juin. Est-ce bien raisonnable ?)

On peut être dubitatif face à la tendance de beaucoup à ramener à tout bout de champ une comparaison avec ce qui est présenté comme le « modèle allemand« , source mythique de l’inspiration moranesque (voir Première expression de Nadine Morano sur l’apprentissage : tous les poncifs et quelques pistes)

Nous pourrions continuer cette énumération, que la lecture des nombreux articles consacrés à l’apprentissage dans ce blog compléterait (on les trouve ici), qui nous conduit à penser que le principal obstacle au développement de l’apprentissage en France repose dans la mythification de celui-ci par ses supporters, chez qui l’approbation béate a remplacé l’analyse lucide, et se sont donc placés donc dans l’impossibité de mettre en place des actions cohérentes (voir Alternance : une campagne de communication à contre temps), s’inscrivant dans la durée et permettant les réelles améliorations absolument indispensables.

Dans ce contexte nous tenons à saluer l’analyse, lucide, de Claudine Romani, qui dans Bref Cereq N°221-9, daté de mai 2002, mais mis en ligne récemment, sous le titre « Pour une approche circonstanciée de l’apprentissage »

Nous sortons en effet des lieux communs et lisons avec plaisir qu' »au niveau macro-économique, il est impossible de démontrer le lien mécanique entre le développement de l’apprentissage et la diminution du chômage des jeunes »

Nous y lisons aussi pourquoi il est impossible de transférer en France ce qui se passe en Allemagne, où il est d’ailleurs noté que le système dual, qui a eu sa pleins legitimité dans un autre contexte économique, connait actuellement des signes d’essouflemnt et  où « les fondations de ce système reposent sur une forte institutionnalisation et une large reconnaissance par la société, grâce à l’implication des partenaires sociaux et à un climat de consensus. Il en découle que les qualifications obtenues bénéficient d’une bonne visibilité sur le marché du travail. De fait, le profil de l’ouvrier qualifié est valorisé dans la société allemande. « 

Si on accepte que l’organisation sociale allemande n’est pas, et ne sera jamais, l’organisation sociale française, on devrait cesser d’avoir pour référence récurente un système non transférable, et travailler à un modèle français. C’est sans doute là qu’est la véritable urgence, comme nous l’écrivions aux mois de mars et d’avril dernier ? (voir Alternance : réfléchir c’est le préalable au développement et  Apprentissage : un jour viendra le temps de la réflexion)

Alors, il n’est pas trop tard pour réfléchir, après une rentrée qui ne pourra pas être bonne, au moins au plan quantitatif

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2 Responses to “Apprentissage : l’urgent est de réfléchir, pas de mythifier le « modèle allemand »”

  1. Hervé Boniface Says:

    L’intérêt de l’exemple allemand est de montrer qu’il est matériellement possible que l’essentiel des formations professionnelles initiales se déroulent en alternance … puisque c’est ce qui se passe en Allemagne. Sauf erreur de ma part, l’autre enseignement à tirer de l’exemple allemand est que les entreprises considèrent que la formation professionnelle fait partie de leur mission, ce qui n’est, sauf exception, pas le cas en France.

    Vous aurez noté que je ne parle pas de « modèle » :-).

  2. Hervé Boniface Says:

    Taux de chômage des jeunes.

    Le taux de chômage est … un taux. Un rapport entre un numérateur et dénominateur!
    Dans les comparaisons internationales, le problème se situe au niveau du dénominateur. En effet, le dénominateur est la population active dont sont exclus les lycéens et étudiants à « temps plein », professionnels ou non. En revanche, les apprentis (et les bénéficiaires du système dual allemand) sont comptabilisés dans la population active et, donc, dans le dénominateur.

    Pour la population des jeunes (16-25 ans), il est plus pertinent de comparer le nombre de chômeurs (jeunes) à l’ensemble de la population du même âge.
    Il me semble avoir vu il y a quelques années des études basées sur ce principe. Dans ces conditions, les allemands n’obtenaient pas des résultats très différents de leurs voisins avec, notamment, un taux d’exclus des systèmes d’enseignement comparable à celui de la France.

    Donc, à mon avis, il y a bien une relation mécanique entre taux de chômage « apparent » des jeunes et taux d’apprentissage. Ce qu’il faut étudier ce sont les effets à moyen-long terme sur l’insertion ou les résultats face aux crises économiques, sans oublier les questions démographiques.

    Celà étant, la situation du Japon, citée par Claude Romani [Bref Cereq N°299-1, daté de mai 2012], mériterait une analyse approfondie.

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