Apprentissage et emplois d’avenir : une concurrence fort limitée

Ayant été longuement interviewé par Célia Coste qui réalisait pour Centre Inffo un dossier sur Apprentissage et Emplois d’Avenir, je reproduis ici l’article dans lequel il est possible de retrouver mes positions très honnêtement retranscrites, même si je suis considéré comme un économiste, ce que je n’ai jamais prétendu être.

Un an et demi après la mise en place des emplois d’avenir par le gouvernement, le dispositif a rencontré un véritable succès sur le terrain. Dans le même temps, l’apprentissage n’a jamais autant chuté depuis des années. Simple coïncidence ou conséquence mécanique…

 L’Inffo s’est intéressé à la possible mise en concurrence des deux contrats.

 “Il y a pu y avoir une concurrence entre les deux dispositifs, mais je ne m’en plains pas, c’est bon pour les jeunes. Ce qui m’importe, c’est qu’il y ait plus de formation pour eux.”  Interviewé sur RMC dans l’émission de Jean-Jacques Bourdin, le président de la République l’admet à demi-mot. Les emplois d’avenir ont contribué à la baisse de l’apprentissage.

Pour la première fois, ce contrat d’alternance a affiché des résultats à la baisse. 385 000 bénéficiaires à la fin d’année 2013 contre 414 000 en 20121, soit une baisse de 7 % sur le “stock”. Et les chiffres du début de l’année ne sont pas très réconfortants.

La publication mensuelle de la Dares affiche un taux de 19 % de contrats d’apprentissage en moins en janvier par rapport au même mois de l’année précédente.

Dans le même temps, les emplois d’avenir ont explosé. L’objectif des 100 000 contrats fixé en 2013 par le gouvernement aurait même été atteint, comme s’en est félicité François Hollande au mois de mars devant des jeunes bénéficiaires conviés à l’Élysée. Optimisme affiché, pourtant les chiffres de la Dares relativisent ce constat : 75 000 entrées ont été recensées l’année précédente.

Continuer les efforts

Il n’en demeure pas moins que les emplois aidés pour les jeunes ont connu une forte accélération. Et pas question pour le gouvernement de relâcher ses efforts. À ce titre, François Rebsamen souhaite continuer leur déploiement. “Les emplois d’avenir sont un réel succès. La cible est de 40 000, hors renouvellement pour le premier semestre.”.  Dans un discours prononcé devant des acteurs territoriaux de l’État, le 28 avril dernier, le ministre du Travail évoquait les difficultés que rencontre l’alternance. Maintenir le cap malgré les mauvais résultats et faire preuve de lucidité dans le constat. “Je souhaite que vous vous appuyiez sur cette gouvernance État-Régionpartenairessociaux pour […]  relancer l’alternance. Ce sera une de nos priorités des prochaines semaines, pour réussir la rentrée de l’apprentissage.”

Des emplois… sans avenir ?

Le candidat Hollande avait promis de faire de l’emploi des jeunes un de ses chevaux de bataille. Les emplois d’avenir avaient été mis en place pour remplir cet objectif. Créés par la loi du 26 octobre 2012, ils s’adressent aux jeunes âgés de 16 à 25 ans peu ou pas qualifiés, à qui l’on propose une solution d’emploi et une ouverture à une qualification.

Du côté de l’opposition, ce dispositif ne fait pas l’unanimité. Gérard Cherpion, député UMP (rapporteur de la loi alternance du 28 juillet 2011), voit en lui un “écran de fumée” installé pour masquer le problème du chômage des jeunes, mais qui ne s’inscrit pas dans une dynamique durable d’insertion dans le milieu professionnel. “Les emplois d’avenir n’offrent pas d’avenir ! C’est une solution purement mécanique pour faire baisser le chômage des jeunes. Le gouvernement est obsédé par l’inversion de la courbe du chômage, c’est le seul objectif en matière d’emploi des jeunes. Cela conduit à mener une politique totalement artificielle.”

Une position également défendue par Bertrand Martinot, ancien délégué général à l’emploi et à la formation professionnelle et auteur d’une note pour l’Institut Montaigne sur l’apprentissage.“On peut claquer des doigts et créer 100 000 emplois d’avenir. C’est plus compliqué pour 100 000 apprentis. Pourtant, la façon la plus intelligente d’insérer les jeunes, c’est par l’apprentissage. Les emplois d’avenir n’ont aucune efficacité sur le long terme.”

Pas les mêmes secteurs

Pourtant, peut-on réellement parler de concurrence pour des dispositifs foncièrement si différents ? “Les emplois d’avenir ne concernent pas les mêmes secteurs que l’apprentissage. Dans ce contexte, je ne suis pas sûr qu’il soit pertinent de parler d’influence de l’un sur l’autre” décrypte Michel Abhervé, économiste spécialisé dans les questions sociales.

 La majorité des contrats conclus dans le cadre des emplois d’avenir le sont avec des collectivités territoriales et des associations à but non lucratif. Le secteur non marchand est donc prédominant en la matière. L’année dernière, 59 000 jeunes en ont bénéficié à ce titre, contre 12 000 dans le secteur marchand.

 À l’inverse, l’apprentissage n’a pas la cote dans le public. Le secteur comptabilise seulement 2,5 % des contrats de ce type. Un récent rapport de la DGAFP pointait ces mauvais résultats et avançait quelques pistes pour doper l’apprentissage dans la fonction publique. Le succès n’est pas au rendez-vous, malgré les volontés politiques affichées. Nicolas Sarkozy nous avait dit que l’État devait montrer l’exemple, se souvient Michel Abhervé. Pourtant, nous voyons bien que les chiffres de l’apprentissage public ne cessent de baisser.” L’ancien président s’était engagé dans sa campagne à développerce contrat au niveau de l’État. “J’obligerai les administrations à accueillir des apprentis ! J’en ai assez d’un État qui dit aux autres ce qu’ils doivent faire et qui ne s’applique jamais à lui-même les règles !” François Hollande a préféré miser sur les emplois d’avenir, bien mieux adaptés à l’employeur public, observe l’économiste.

La complémentarité des dispositifs

Dans le secteur marchand, si les emplois d’avenir restent à la marge, ils présentent certains intérêts dans des situations spécifiques. Ce qui leur confère, selon Michel Abhervé, une certaine complémentarité avec les contrats d’apprentissage. “Certaines entreprises peuvent se tourner vers le contrat aidé car il présente plus de souplesse. Je pense particulièrementaux nouveaux métiers qui se créent à la marge des branches. C’est pour cette raison qu’il est développé, pour le secteur marchand, dans les métiers d’avenir.” La préparation d’un diplôme, avec l’apprentissage, contribuerait à la rigidité du dispositif. Les employeurs ayant besoin de plus de souplesse peuvent se tourner vers un contrat permettant davantage de “sur-mesure”.

Mobilisation des Missions locales

Le sur-mesure, ce sont les Missions locales qui le construisent. Mobilisés par l’état, des moyens humains ont été mis à disposition pour atteindre les objectifs du gouvernement. “Il y a eu des pressions de la part des préfectures pour que nous fassions du chiffre  Elles suivaient de très près nos résultats en région. Au début de l’année, cela n’allait pas assez vite. La presse a beaucoup commenté l’incapacité du gouvernement à faire suivre d’effets les annonces faites en la matière. Nous avons donc dû mettre les bouchées doubles”, commente Philippe Jourdan, directeur de la Mission locale du bassin d’emploi de Rennes.

Et en Bretagne comme dans la majorité des territoires, les efforts ont payé. Plus de 2 500 contrats ont été signés sur l’année 2013. “Nous avons été l’une des régions les plus actives de France. Le préfet a largement contribué à cette réussite, car c’est lui qui a rendu éligibles de nombreuses branches du secteur marchand à ces emplois.”

Comme au niveau national, l’apprentissage n’a pas été épargné dans la région bretonne.“Nous sommes intervenus de manière forte sur les emplois d’avenir. Cela n’est évidemment pas sans conséquence sur la baisse de l’apprentissage. Moins de moyens ont été déployés pour l’alternance. Mais il faut préciser qu’il y avait également moins d’offres. C’est à mon sens le premier facteur qui explique la baisse.”

Assèchement du vivier des apprentis ?

Philippe Jourdan l’admet :“Oui, quelques jeunes ayant le profil pour l’apprentissage ont été orientés vers un emploi d’avenir. Mais comme je l’ai déjà dit, c’est essentiellement dû à une question d’offre.” Beaucoup de jeunes se retrouvent aujourd’hui éligibles aux deux dispositifs. Les Missions locales ont pu contribuer, par pression du chiffre, à privilégier l’un face à l’autre.

En outre, le public destinataire peut, dans une visio   plus “court-termiste”, choisir de privilégier un emploi d’avenir pour s’assurer une meilleure rémunération.  “Un jeune va toucher un Smic en emploi d’avenir, alors que la rémunération en apprentissage est moins conséquente, notamment car l’apprenti passe la moitié du temps à l’école. Cela peut contribuer à faire pencher la balance du côté des contrats aidés !”,commente Gérard Cherpion.

 Pour autant, à y regarder de plus près, les profils ne sont pas les mêmes. Si les emplois d’avenir sont réservés à une population très peu ou pas qualifiée, l’apprentissage fait son nid chez les jeunes plus diplômés. “On observe une tendance de fond dans l’apprentissage : plus on avance et plus on voit des apprentis préparant un diplôme élevé. À l’inverse, 80% des jeunes en emploi d’avenir n’ont pas le bac, et ils demeurent très nombreux à ne pas avoir de diplôme du tout.”

Quel bénéfice pour les entreprises ?

Une entreprise a-t-elle plutôt intérêt à embaucher un alternant ou un jeune en emploi d’avenir ?  Si l’on se penche de plus près sur les aides accordées dans le cadre du deuxième dispositif, on réalise assez vite que ce dernier n’a pas été mis en place pour se développer dans le privé. En effet, l’aide à l’insertion professionnelle varie de 75 % du taux horaire brut dans le public à 35 % pour le secteur marchand. Cet avantage conféré aux entreprises est sensiblement comparable à celui prévu dans le cadre de l’alternance. “Pour un jeune de plus de 21 ans, le modèle économique n’est pas très différent. En revanche, les plus jeunes coûtent moins cher à l’entreprise s’ils ont le statut d’apprenti”, explique Michel Abhervé. Les employeurs peuvent avoir tendance à préférer l’apprentissage pour un jeune de moins de 18 ans, sachant qu’ils devront le rémunérer 360 euros par mois la première année.

L’autre coup porté à l’apprentissage

Si l’apprentissage a certainement pâti de l’émergence et du large déploiement des emplois d’avenir au niveau national, la baisse des contrats pourrait bien résulter de plusieurs autres facteurs.

Jean-Michel Pottier, président de la commission formation de la CGPME, s’inquiète des conséquences des coups portés depuis l’année dernière à ce dispositif d’alternance : “On a certainement asséché le vivier de recrutement de l’apprentissage en voulant tenir les objectifs fixés d’emplois d’avenir. Mais ce n’est pas la seule explication de la baisse. L’annonce de la suppression de la prime à l’apprentissage pour les entreprises de plus de 10 salariés l’été dernier a eu l’effet d’une arme de destruction massive. D’un point de vue idéologique, c’est incompréhensible. On renforce la responsabilité des entreprises en matière de formation tout en réduisant les aides, ce qui revient à ne plus reconnaître leur caractère formateur.

 Un mauvais timing pour une annonce qui aurait effectivement contribué, selon Michel Abhervé, à la baisse des entrées en apprentissage à la rentrée 2013. “Cela a eu un effet très négatif au niveau psychologique. Cette mesure était trop abrupte. On aurait pu lui préférer l’annonce de la suppression de l’exonération de charges pour les apprentis. Qui n’aurait pas eu le même effet dissuasif.”

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5 Responses to “Apprentissage et emplois d’avenir : une concurrence fort limitée”

  1. Laurent Says:

    Merci pour cette analyse Michel. Très intéressant, comme toujours.

  2. Michel Abhervé » Blog Archive » Le CNFPT toujours en retrait pour la formation qualifiante des emplois d'avenir Says:

    […] Le programme des emplois d’avenir poursuit son déploiement et ne suscite plus guère de débats si ce n’est par la récurente litanie de l’inefficacité des contrats aidés dans le secteur non marchand, appliquée sans nuance à des emplois qui, par leur durée et leur conception, doivent en éviter très largement les défauts, et une mise en évidence d’une concurrence avec l’apprentissage largement factice (voir Apprentissage et emplois d’avenir : une concurrence fort limitée) […]

  3. Michel Abhervé Says:

    Dans Actualité de la formation

    « Les emplois d’avenir concurrencent-ils l’apprentissage ? »

    sur http://www.actualite-de-la-formation.fr/Les-emplois-d-avenir-concurrencent.html?

  4. Michel Abhervé Says:

    Article signalé par l’ARTLV Poitou Charentes

    http://com.arftlv.org/t.htm?u=/e/3/22605/1225/76957/r16yzaygmmuvjvjfafuiyzumeamhpszpipg/r.aspx

  5. Michel Abhervé » Blog Archive » Emplois d'avenir : objectif atteint. Le point faible est dans la prise en charge des formations qualifiantes par le CNFPT Says:

    […] Nous formulerons pour notre part deux enseignements permettant d’améliorer ce programme. Le premier portera sur une attention accrue aux contrats signés dans le secteur marchand, dont ont en moyenne bénéficié des jeunes moins éloignés de l’emploi, pour amener la part des jeunes en ZUS, le nombre de formations qualifiantes et le taux de rupture au niveau moyen.Une vigilance d’autant plus grande doit être portée que c’est sur ce volet que les critiques de concurrence avec l’apprentissage peuvent avoir un certain fondement (voir Apprentissage et emplois d’avenir : une concurrence fort limitée) […]

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