Geneviève Fioraso redonne une actualité à Roger Baudelot et Christian Establet, qui s’en seraient bien passés

On est à peu près certain que Roger Baudelot et Christian Establet ne s’attendaient pas à ce qu’une Secrétaire d’Etat socialiste, Geneviève Fioraso donne, plus de quarante ans après la parution de leur livre « L’école capitaliste en France » (Editions Maspero 1971), une nouvelle actualité aux thèses développées dans cet ouvrage

Mais en tous cas leur démonstration de la dualité entre une filière primaire/professionnel et une filière secondaire/supérieur prend une nouvelle jeunesse avec la proposition de création d’une filière d’enseignement supérieur réservée aux titulaires du bac professionnel, conduisant à un nouveau diplôme le « Brevet professionnel supérieur »,

Alors que le développement de filières professionnelles au niveau de plus en plus élevé avec la généralisation du bac professionnel, devenu le principal moyen de la démocratisation de l’accès au Baccalauréat, avec près de 200 000 diplômés chaque année (selon les chiffres commentés par Pierre Dubois dans son blog Histoires d’Universités) , et le développement important des Brevets de Techniciens Supérieurs aurait pu faire croire que cette analyse avait perdu de sa pertinence dans le système scolaire d’aujourd’hui, cette proposition la remet en plein cœur de l’actualité

Nous sommes en présence d’une mauvais réponse à une vraie question, l’échec massif à l’Université des jeunes issus de la filière professionnelle, montrant, avec cruauté pour eux, la complète inadéquation entre le contenu et les méthodes l’enseignement qui prépare au bac professionnel et les pratiques pédagogiques du premier cycle de l’Université, et entrainant un gaspillage financier considérable pour la collectivité, puisque seulement 3,5 % réussissent à l’issue de leur première année de licence, selon les chiffres donnés par la Secrétaire d’Etat

Plusieurs causes expliquent cet échec massif, et une partie tient dans la conception même du baccalauréat professionnel, avec une valorisation insuffisante des enseignements généraux avec de faibles coefficients attribués pour le français, les langues étrangères, les mathématiques et l’histoire-géographie, ce qui s’explique pour une large part par la réduction de la durée de la formation de quatre à trois ans pour des raisons essentiellement financières.

Mais indéniablement l’explication dominante tient dans l’orientation des élèves les moins autonomes vers la forme d’enseignement qui est construite pour les étudiants les plus autonomes. Les procédures sélectives mises en place dans les lycées pour les BTS et les IUT pour les DUT aboutissent à ce que la seule possibilité effectivement ouverte pour une grande partie des titulaires d’un baccalauréat professionnel de poursuivre des études soit de s’inscrire dans l’Université, aux filières non sélectives

Plutôt que de faire évoluer cette pratique, autrement que de façon homéopathique, il est inventé cette sous-filière, non parce que les employeurs ont exprimé un besoin, qui reste totalement virtuel, dont voit mal comment il pourra se positionner par rapport aux BTS et DUT, mais parce que le monde éducatif n’a imaginé comme solution que de créer une voie de garage, faute de la volonté politique de réfléchir à des solutions appropriées pour permettre à ces jeunes de poursuivre des études, avec un accompagnement individualisé, un soutien adapté, un renforcement de certaines matières … et d’affecter des moyens en cohérence avec l’augmentation conséquente du nombre de jeunes voulant poursuivre des études supérieures

Difficile de leur dire plus hypocritement que leur baccalauréat n’en est pas vraiment un, que les efforts qu’ils ont fait durant trois ans dans un enseignement professionnel qui a su le faire progresser, avec la perspective de pouvoir rejoindre la filière dite normale, n’ont servi à rien, et que l’orientation qu’ils ont plus souvent subi que choisi en fin de troisième a, contrairement à ce dont on les avait assuré, un caractère irrémédiable.

Décidemment, la relégation des classes populaires est au cœur de cette proposition, dont on peut se demander si elle se fonde sur la mauvaise conscience face à l’absurde situation actuelle, sur la volonté, illusoire, de faire des économies en voulant faire payer la formation en alternance par des entreprises qui ne la demandent pas, ou sur une profonde ignorance par ceux qui ont imaginé cette sous filière de la situation de relégation déjà vécue par ces jeunes, qui serait ainsi amplifiée par son institutionnalisation. Quant à leur promettre des passerelles leur permettant de rejoindre le vrai enseignement supérieur, qui peut penser qu’une telle promesse sera plus crédible que celle qui leur a été faite au moment de leur entrée dans l’enseignement professionnel ?

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One Response to “Geneviève Fioraso redonne une actualité à Roger Baudelot et Christian Establet, qui s’en seraient bien passés”

  1. emmanuel Says:

    En lisant le titre j’ai cru que c’était Fioraso qui avait fait une bourde d’inversion des prénoms, mais pas si sûr…

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