Notre système d’éducation et d’enseignement supérieur a besoin du concours de l’agrégation, d’une agrégation dite du secondaire, l’un des paradoxes sur lesquels je reviendrai. Toutes les organisations représentatives auditionnées par la commission Marois-Filâtre sur la réforme de la formation des maîtres, toutes ou presque ont souligné l’importance de l’agrégation même si leur vision sur son rôle pouvait différer. Combien d’agrégés, là encore du secondaire, jouent également un rôle majeur dans notre société et sont très attachés au modèle de formation qu’ils ont suivi ?
Laissons à d’autres les visions passéistes de ce concours pour défendre une agrégation profondément en prise avec son temps et avec les évolutions rapides de notre système d’enseignement.
A quoi sert donc l’agrégation ? J’insisterai moins sur l’importance de l’agrégation dite interne, incontestable moteur de progression et donc de cohésion du corps des enseignants de notre pays, pour me concentrer sur l’agrégation dite externe.
L’agrégation externe recouvre trois missions essentielles :
- reconnaître l’excellence disciplinaire ;
- assurer un pont entre enseignement supérieur et recherche ;
- former à la recherche.
Dans un pays où les concours jouent un rôle majeur, l’agrégation est l’un des meilleurs instruments de reconnaissance de l’excellence disciplinaire. Elle permet en effet d’appréhender les principaux champs d’une grande discipline scientifique, tout en diversifiant les angles d’attaque. Certes, tout n’est bien sûr pas parfait dans le concours actuel, qui a clairement besoin d’être un peu « dépoussiéré » mais quoiqu’il en soit, il permet de mesurer un certain nombre de qualités intellectuelles précieuses, essentielles pour des enseignants : rigueur, érudition, logique… L’agrégation revêt aussi une dimension éminemment politique. Son concours conditionne le renouvellement des savoirs et la nature de leurs applications dans notre pays.
L’agrégation est ainsi la condition de la survie à un haut niveau de disciplines technologiques un peu fragilisées par leur émiettement ; des disciplines pourtant fondamentales par exemple dans la mise en application opérationnelle de la prise en compte du développement durable. Parallèlement, certaines agrégations de langues ont une dimension cruciale. Comment sous-évaluer par exemple la nécessité d’un haut niveau de formation en arabe, sanctionnée par une agrégation ouverte chaque année, pour des raisons tant culturelles que géopolitiques ? Comment ne pas opposer à la disparition des russisants le poids majeur de la Russie et de tous les autres états issus de l’ex-Union soviétique dans les équilibres mondiaux ? Et demain, c’est bien l’enjeu auquel risquent d’être confrontés les germanistes de notre pays… L’agrégation est la marque d’une reconnaissance de tout un système, un signal porteur dès les années de lycée alors que les filières littéraires ou scientifiques stricto sensu y sont menacées.
L’agrégation est aussi une formidable passerelle entre enseignements secondaire et supérieur. Avant le bac, beaucoup d’équipes pédagogiques des différents établissements nationaux ont besoin d’agrégés. Pas bien sûr dans une quelconque position hiérarchique mais comme porteurs d’un rôle bien identifié dans des groupes d’enseignants confrontés par exemple à de grandes questions telles que la mise en œuvre efficace d’une action d’égalité des chances. Mais leur territoire s’est dans le même temps singulièrement élargi après le bac. Extension logique vers les classes préparatoires, objet croissant des attentes des jeunes et de leurs parents, où leur méthodologie et leur haut niveau disciplinaire peuvent se concrétiser au mieux. Demande aussi croissante de la part de l’ensemble du système dit post-bac, qu’illustrent bien par exemple les IUT. Mais c’est dans le reste de l’enseignement supérieur, à commencer bien sûr par les universités, que leur rôle s’est encore plus affirmé. Bon nombre d’agrégés travaillent déjà dans l’enseignement supérieur et ils y rendent des services précieux que chacun se plait à saluer. Leur mission va connaître une nouvelle étape avec la mise en œuvre du plan licence, mais aussi avec le renouvellement de la préparation de l’ensemble des concours de recrutement d’enseignants. Pour contrecarrer le mal terrible de l’Université française représenté par des taux d’échec spectaculaires lors de la licence, une seule solution porte ses fruits : un recours massif et pertinent au tutorat. Or, chacun reconnait que les agrégés sont le plus souvent les meilleurs tuteurs possibles d’étudiants déboussolés, en crise, à la dérive.
L’agrégation constitue enfin une fructueuse ouverture sur la recherche. Un agrégé a pour vocation et pour ambition d’être soit enseignant, soit enseignant-chercheur, soit même chercheur d’un organisme. Toute défense de l’agrégation digne de ce nom suppose un droit absolu pour les agrégés à pouvoir poursuivre des études doctorales, conclues par une thèse. Le mécanisme dit de report de stage doit être enfin généralisé et rendu automatique, dans et par les textes, tout comme une année d’enseignement dans un établissement d’enseignement supérieur, par exemple de monitorat, doit pouvoir entraîner la validation du stage. A cela deux raisons de fond : autant les agrégés doivent avoir la possibilité reconnue de suivre le parcours le mieux adapté à leur excellence disciplinaire, autant ils doivent pouvoir mener des recherches de manière approfondie car ils représentent d’excellents chercheurs en herbe. Les agrégés-docteurs constituent à n’en point douter l’un des profils les plus suggestifs de notre système français. Dans bon nombre de disciplines, des mathématiques à la philosophie, l’agrégation est un palier de formation quasi incontournable.
L’agrégation est généralement le seul moyen d’appréhender les enjeux globaux de grands questionnements scientifiques. Elle place au cœur du mécanisme de renouvellement des enseignants-chercheurs le lien formation/recherche, consubstantiel dans tous les pays du monde… sauf en France. L’agrégation permet aussi de croiser reconnaissance disciplinaire via un concours national de très haut niveau et reconnaissance scientifique à l’issue d’une thèse ; le tout sous la houlette de jurys composés des collègues confirmés des secteurs concernés. Deux formes d’excellence convergentes et indissociables qui préparent les jeunes de ce pays à affronter une concurrence internationale de plus en plus aguerrie pour devenir les grands scientifiques de demain.