Jury étrange(r)

Le jury international en charge de l’audition des projets Idex est constitué pour l’essentiel de personnalités étrangères, auxquelles il faut ajouter deux collègues expatriés dont l’avis sur les moyens d’endiguer la fuite des cerveaux sera certainement précieux. Le choix d’une composition internationale de ce jury provoque en moi trois étonnements que l’on jugera probablement naïfs.

Premièrement, je n’ai pas l’impression (mais un « benchmarking » plus sérieux permettrait de le vérifier) que le recours à des jurys multinationaux (avec une minorité de nationaux) soit une pratique très répandue dans le monde dès lors qu’il s’agit d’éclairer des choix qui engagent l’avenir d’un pays dans des réformes en profondeur et d’orienter, de fait, l’allocation de moyens relevant de la souveraineté nationale.

Observation qui vaut ce qu’elle vaut : il ne me semble pas avoir rencontré, aux Etats-Unis, pléthore d’étrangers dans des comités chargés de recommander aux autorités gouvernementales certaines orientations stratégiques ou certains choix programmatiques intéressant les politiques scientifiques et universitaires. Et je doute par ailleurs que des pays comme la Chine aient l’imprudence d’exposer au regard d’experts étrangers les données, pour certaines relativement sensibles, qui permettent d’estimer le potentiel d’innovation d’une grande université de recherche. Ceci pour ne mentionner que deux grandes puissances scientifiques, l’une de fait, l’autre en devenir.

Deuxièmement, tout en étant fondamentalement convaincu des bienfaits de l’ouverture internationale, je déplore, comme beaucoup de collègues, cet espèce de préjugé démesurément favorable envers la communauté internationale des « experts ». Comme si, par principe, ces estimés personnages (indubitablement qualifiés, ce n’est pas la question) étaient statistiquement plus clairvoyants, plus fiables et, surtout, plus visionnaires que leurs pairs français.

N’y a-t-il pas une certaine incohérence entre, d’un côté, la composition (présumée) internationale d’un jury Idex dont les choix, s’ils provoquent les effets structurants escomptés, vont fortement conditionner la recomposition du paysage français d’enseignement supérieur et, de l’autre côté, celle, pour l’essentiel nationale, des comités d’audit AERES, dont les évaluations de l’état des lieux et des projets auront lourdement pesé dans la balance des investissements d’avenir ?

Troisièmement, sur le plan cette fois-ci de la géopolitique universitaire, quelle pourrait bien être la motivation profonde de nos collègues étrangers à nous accompagner dans de bons choix, si ces bons choix ont pour résultat d’augmenter la pression concurrentielle internationale ? En effet, si les investissements d’avenir, dont les Idex sont le parachèvement ont les effets prévus, il y aura de « nouveaux entrants » dans la compétition mondiale de la connaissance, à savoir les universités d’excellence françaises, aujourd’hui assez discrètes. Posons la question autrement : a-t-on jamais vu les instances d’orientation de grandes multinationales majoritairement composées de personnalités incarnant les intérêts de la concurrence ?

Alors, je veux bien faire à nos collègues étrangers le crédit de placer l’intérêt de la science devant leur réflexe national, mais pour ce qui est de leur intérêt d’universitaire, franchement, je n’en sais rien… Le dire n’est pas instruire à leur encontre un procès en probité et en impartialité : c’est juste faire une remarque de bon sens. Quelque chose me dit qu’à leur place (mais sans doute suis-je moins vertueux !), sans aller jusqu’à suggérer de mauvais conseils, je prodiguerais, à des concurrents potentiels, de prudentes recommandations et je soutiendrais des choix débouchant sur d’inoffensives innovations

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Article du on jeudi, avril 28th, 2011 at 0:48 dans la rubrique Enseignement supérieur. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Both comments and pings are currently closed.

2 commentaires “Jury étrange(r)”

  1. Dubois dit:

    Superbe chronique critique, sans langue de bois. j’y ajouterai deux autres étonnements. Le jury devrait se dérouler logiquement en langue anglaise sur le sol français. L’université de Strasbourg s’y est préparée; la seule version de l’IDEX en ligne sur son site est en anglais. Certes, la CPU a remporté une grande « victoire » : les candidats pourront s’exprimer en français et une traduction simultanée sera assuré; mais c’est probable que certains feront les pédants et s’exprimeront dans la langue de shakespeare.

    Autre étonnement : les premiers intérêts du capital des IDEX, qui seront versés cette année, sont inscrits dans la loi de finances 2011. Ce serait donc la première fois que des experts étrangers interviendraient directement dans l’allocation du budget de l’Etat. Il me semble que c’est inconstitutionnel. Il faut s’attendre à ce que les « recalés » des IDEX déposent des QPC (questions prioritaires de constitutionnalité). donc.http://blog.educpros.fr/pierredubois/2011/03/28/deux-idex-franciliens-absurdites/

  2. Whadyasay dit:

    Personnalités étrangères ou de l’étranger ? Rappelons qu’au premier tour, le jury comportait Philippe Aghion et Philippe Gillet, français expatriés. Avec dans le cas du dernier, passage direct du cabinet de la ministre à l’EPFL. J’espère qu’au poste de directeur de cabinet, il n’était pas en charge de la lutte contre la fuite des cerveaux…