Les poncifs sur les grandes écoles ont la vie dure…

Dans l’espace d’une semaine nous aurons encore eu droit à un feu nourri de stéréotypes sur les grandes écoles.

Ce fut d’abord Madame Eva Joly, qui semble découvrir les Ecoles comme naguère elle découvrait l’Ecologie, et qui propose, comme mesure phare de création de valeur dans l’enseignement supérieur, de les « supprimer » purement et simplement…

Cette conception à géométrie variable des bienfaits de la biodiversité ne laisse pas de me surprendre. Biodiversité, que de crimes (contre l’esprit) on commet en ton nom !  indispensable dans les écosystèmes naturels, te voici mal absolu dans les écosystèmes universitaires… Sérieusement : n’est-il pas navrant, le spectable de personnalités sympathiques et courageuses cédant à la tentation de diagnostics simplistes et faciles ? Comme si le courage et la lucidité politique ne consistaient pas, au contraire, à écarter par principe les clichés démagogues pour reconnaître la valeur et l’intérêt de la Nation là où ils se trouvent.

Beaucoup peuvent être saisis d’un frisson désagréable, en découvrant Madame Eva Joly, qu’ils ont jadis connue juriste rigoureuse, infatigable, admirable, soudain capable de se muer en Fouquier-Tinville au prétoire de l’enseignement supérieur, administrant des sentences sommaires et expéditives sur des bases aussi minces… En l’entendant vouer aux gémonies, sans autre forme de procès, des écoles qui forment des milliers d’ingénieurs et de cadres pour l’industrie, au motif que quelques « brebis galeuses », parmi leurs diplômés, administreraient des banques… En l’entendant affirmer, au mépris des statistiques, que les écoles sont des instruments d’exclusion.

Dans un autre ordre d’idées, j’extrais du récent ouvrage d’entretien cosigné par Monsieur Axel Kahn et Madame Valérie Pécresse (cf. dépêche AEF n°149892), cette autre affirmation à l’emporte-pièce : « le point fort des universités et que les grandes écoles ne donnent pas, à quelques exceptions près (…) c’est la formation par la recherche et à la recherche« . Il me semblait pourtant que les données publiées par un certain ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, attestaient de la part importante prise par les écoles dans les projets lauréats des investissements d’avenir. Cette observation se réconcilie assez mal avec le constat d’une recherche à caractère symbolique ou « exceptionnel » dans les dites écoles, sauf à donner un autre sens à « l’exception ».

Pour comble, entendons l’interlocuteur de madame la Ministre, qui n’a pas, lui, l’excuse d’un certain éloignement du terrain, « partager cet avis » et déplorer qu’ « alors que, dans le monde entier, le docteur d’université est le diplômé de plus haut rang recherché par les secteurs public et privé, les sociétés en France ont l’habitude de recruter en priorité, pour des fonctions de niveau élevé, des ingénieurs de grandes écoles« . Quel commentaire pour le moins surprenant ! Quand on sait par exemple que l’immense majorité de responsables des secteurs publics et privés aux USA détient uniquement un diplôme de bachelor, de master ou bien un MBA ! Et l’on fera en outre observer à notre collègue, qu’une sous-population non négligeable « d’ingénieurs de grandes écoles », ne lui en déplaise, détient aussi un diplôme de docteur (environ 10% dans mon école, soit une proportion voisine de la proportion nationale entre les flux de doctorats et les flux de masters).

Notre pays n’est-il pas en droit d’attendre, de la part de responsables qui briguent des fonctions éminentes ou les détiennent, des analyses et des propositions moins marquées par des représentations idéologiques ou des préjugés à la vie dure ? Les relayer ou les entretenir ne crée certainement pas le contexte serein et confiant, prélude indispensable à une coopération renforcée et respectueuse entre les universités et les grandes écoles que nous appelons tous de nos voeux.

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Article du on jeudi, mai 12th, 2011 at 22:01 dans la rubrique Enseignement supérieur. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

5 commentaires “Les poncifs sur les grandes écoles ont la vie dure…”

  1. N. Moro dit:

    La notion de « grande école » elle-même est assez large (ingénieurs, commerce, publiques, privées…) et finalement, je pense, assez floue pour le grand public.

    C’est donc un raccourci assez facile et démagogique que de s’en servir comme « tête de turc » pour tous les problèmes

    Même si l’enseignement supérieur français a ses défauts, il est amusant et affligeant de constater que certains croient qu’il suffit de tirer à vue sur les grandes écoles pour tout résoudre…

  2. Olivier dit:

    Et les poncifs des diplômés des grandes écoles sur les universités?

    Pour eux l’université
    – délivre des diplômes de bas niveau comparé aux leurs
    – se caractérise par une méconnaissance du monde du travail
    – créé des diplômés incapables de s’insérer professionnellement
    – ne fait pas de sélection

    Le reproche que vous faites aux personnalités citées dans votre article, je pourrais également vous le retourner concernant une partie des recruteurs et des responsables des grandes écoles vis-à-vis de l’université et de ses diplômés.

    Vous avez bénéficié de l’incurie et des dysfonctionnements du système dual de l’enseignement supérieur français depuis plus de quarante ans. La démocratisation de l’enseignement supérieur, vous ne l’avez pas subi de plein fouet et en plus vous bénéficiez aujourd’hui de la réforme LMD.

    Alors il est peut être légitime aujourd’hui de se poser de question sur l’organisation de l’enseignement supérieur en France et de réformes qui devront tôt au tard aussi toucher les grandes écoles, que vous le vouliez ou non…

  3. philippe.jamet dit:

    Je publie sans réserve le commentaire ci-dessus, en m’autorisant toutefois deux remarques. Premièrement, je ne saurais me sentir concerné par la critique en retour de mon lecteur, n’ayant jamais, pour ma part, propagé de commentaires caricaturaux sur les universités et leurs diplômés.

    Par ailleurs, je ne crois pas que la reprise de poncifs par des personnes qualifiées puisse être excusée au motif que d’autres personnes qualifiées ont véhiculé un jour des poncifs en sens opposé…

    La flatterie de bas instincts et la culture de rancoeurs corporatistes, véritables dangers dans une société ouverte et démocratique, doivent être débusquées et dénoncées dès qu’elles se manifestent.

  4. Olivier dit:

    Mes commentaires ne vous visaient pas en particulier.

    Vous dénoncez les corporatismes ? Je suis d’accord avec vous, il y en a dans les deux sens.

    Mon commentaire est peut être violent, il n’en demeure pas moins que c’est une réalité que je côtoie tous les jours…

    Diplômé de l’université, littéraire de formation, travaillant en entreprise après avoir démissionné de mon poste d’enseignant, je passe toujours pour certains recruteurs, managers et collègues pour un ex-prof qui n’a rien à faire dans l’entreprise plus de dix après… j’ai même été parfois sélectionné en entretien « juste pour voir »…

    Mon parcours universitaire me collera toujours à la peau tout au long de mon parcours professionnel (avec tout ce que cela implique au niveau salaire, poste, etc.) et malgré les compétences et l’expérience que je pourrais acquérir et mettre en œuvre…

    Mon CV passera toujours après les diplômés d’école parce que je n’ai pas les « bons » diplômes, le « bon » cursus, le « bon » parcours, etc…

    Mon expérience est particulière en ce sens qu’elle n’est pas forcément systématique pour tous ceux et celles qui ont eu le même parcours que moi. Néanmoins je me pose des questions : à un moment où tous font des grands discours sur les parcours individualisés, la formation tout au long de la vie, les changements de voie, etc. force est de constater que les corporatismes, les caricatures, j’ai la forte impression que les aprioris ont encore un bel avenir dans ce pays.

    Mais sur le fonds ça n’a l’air de déranger personne.

  5. - Veille EducationVeille Education dit:

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