Scandale de la vérité

Il est étonnant de constater combien les faits dérangent dès lors qu’il s’agit des « grandes écoles ». Ils dérangent au point qu’on continue à trouver ici et là, sous la plume et dans les discours de personnes expertes, quantité de contrevérités et de présentations simplistes, quand ce ne sont pas des diatribes enflammées. Directeurs de grandes écoles, nous nous sommes accoutumés à cet environnement, il fait partie de notre lot commun. Ainsi les mauvaises herbes parsèment-elles l’univers du jardinier.

Passe encore lorsque les caricatures des grandes écoles émanent de compatriotes – car le fait est que nous en entendons rarement à l’étranger – motivés par une loyauté idéologique, aveuglés par l’ignorance ou victimes de leur confiance envers certains médias. Mais les mêmes caricatures sont proprement insupportables lorsqu’elles sont véhiculées par des spécialistes de l’enseignement supérieur, des personnes qui ont pourtant toutes les données du problèmes en main. Doublement insupportables, parce qu’elles violent la rigueur scientifique dont ces collègues devraient être les hérauts infaillibles et aussi parce qu’elles concourent à entretenir, et au plus haut niveau, des représentations héritées du passé et qui ne font que contrarier les évolutions actuelles de l’enseignement supérieur, notamment le rapprochement entre les universités et les dites écoles.

Quelques uns de ces collègues, parvenus au sommet de la carrière universitaire sont entrés en politique. Sur le sujet de l’enseignement supérieur, il conjuguent une autorité légitime et l’audience attentive de leurs concitoyens. Quelle noble responsabilité ! S’exprimant donc ex cathedra, nous sommes en droit d’attendre de leur part des propos objectifs et des analyses éclairées. Dès lors qu’ils se laissent aller à déformer la vérité, à dissimuler les faits, à entretenir les suspicions par des présentations biaisées, il y a de leur part non seulement malhonnêteté intellectuelle, mais abus de confiance.

C’est dans cet esprit que je réagis à ces quelques lignes signées d’un collègue universitaire et élu :

« 15% du budget de l’enseignement supérieur et de la recherche est consacré aux grandes écoles, c’est-à-dire à 5% des étudiants effectivement sélectionnés sur leur excellence mais où, en pratique, on ne fait que reproduire les inégalités de naissance en n’y trouvant pratiquement plus que des enfants de cadres supérieurs« .

Concis et lapidaire n’est-ce pas ? Et tellement conforme aux clichés ambiants ! A première vue, qui trouverait à y redire ? Personne, sinon peut-être les faits, très entêtés comme on le sait. Examinons donc de plus près les trois critiques faites par notre collègue : élitisme, coût et reproduction sociale.

Elitisme

Selon les statistiques officielles, les écoles représentent non pas 5%, mais près de 15% des effectifs de l’enseignement supérieur. Elles délivrent par ailleurs 40% des diplômes de rang Master en France, proportion qui s’élève à 55% dans les spécialités qui sont les leurs (elles ne sont en particulier pas concernées par les filières médicales et juridiques). Nous parlons donc d’un sujet qui ne relève nullement du domaine minoritaire et élitiste, comme le suggère notre collègue élu, mais va même jusqu’à concerner, pour certaines filières, une majorité d’étudiants du supérieur.

Coûts

Quant à la question des coûts. Ah, l’éternelle question des coûts ! Cette interminable  controverse autour du luxe des grandes écoles, qui va droit au cœur d’un peuple épris d’égalité. Ce même peuple aux oreilles rebattues de l’impérieuse nécessité pour nos établissements d’enseignement supérieur de concurrencer des universités internationales dont le niveau d’opulence et de sélection est sans commune mesure avec celui de nos écoles… Soit : si ces dernières ont moins de distance à parcourir pour affronter la concurrence selon les critères de moyens et de sélection, n’y a-t-il pas comme un parfum d’incohérence à les en blâmer ?

La question n’est-elle pas avant tout de savoir si ces moyens sont bien utilisés ? La question de l’opulence (supposée) n’est-elle pas une manière habile d’éluder celle, non moins troublante, du gaspillage (avéré) ? Les écoles ont des moyens certes, sans doute pas à la hauteur des fantasmes de leurs détracteurs ou de leurs directeurs, mais des moyens à la hauteur de leur performance. Or, la performance  budgétaire, érigée en principe par la Loi d’Orientation des Lois de Finances (LOLF), est plus que jamais à l’ordre du jour. De ce point de vue, il semblerait bien (une étude rigoureuse à ce sujet serait du plus haut intérêt) que le coût effectif du diplôme de Master soit, dans les filières universitaires, substantiellement supérieur et non pas inférieur à ce qu’il est dans les filières écoles. Ces dernières opèreraient donc un emploi sensiblement plus performant des fonds mobilisés (notamment publics), l’obtention d’un diplôme de rang Master et d’un emploi étant unanimement considérée comme une mesure légitime de la performance des formations supérieures.

Ainsi, l’argumentaire habituel de qui s’insurge du coût supposé de la formation des « élites » mériterait d’être renversé, en ce sens que les comptables publics et les contribuables devraient plutôt nourrir des inquiétudes, ce qu’ils font d’ailleurs, et de plus en plus, sur l’engorgement de certaines filières universitaires globalement budgétivores et peu diplômantes.

Ouverture sociale

Lorsqu’il brocarde la « reproduction des élites » par les grandes écoles, notre collègue passe sous silence la publication du livre blanc sous la direction de Chantal Dardelet (lesrapports.ladocumentationfrancaise.fr/BRP/104000672/0000.pdf) qui a permis de mieux faire connaître les avancées réelles des grandes écoles en termes d’ouverture sociale. On y apprenait notamment que plus de la moitié des élèves inscrits dans les écoles étaient issus de filières autres que les classes préparatoires.

Il convient aussi de mentionner les efforts considérables réalisés par les grandes écoles pour intégrer une plus grande proportion d’étudiants boursiers. A titre d’exemple, 39% des élèves-ingénieurs (hors apprentis) bénéficient aujourd’hui d’un régime de bourse à l’Ecole des Mines de Saint-Etienne.

Il est vrai que les catégories socio-professionnelles favorisées restent surreprésentées dans l’enseignement supérieur, mais ce phénomène n’est nullement confiné aux grandes écoles. Au niveau Master, le seul où la comparaison entre universités et grandes écoles ait véritablement un sens, la proportion des catégories supérieures est du même ordre de grandeur quelle que soit la filière. Il est particulièrement éloquent de voir notre collègue passer cette réalité sous silence, notamment pour ce qui concerne la filière médicale dont lui-même est issu…

Désigner les écoles comme « bouc émissaire » d’un problème qui affecte l’enseignement supérieur français dans son ensemble, c’est contribuer à brouiller les pistes et retarder l’émergence d’une politique d’ensemble qui permettrait de le résoudre. Hélas, la dénonciation d’un coupable bien commode pour s’évader de sa propre responsabilité (en l’occurrence de décideur universitaire et d’acteur politique) est un travers par trop fréquent…

Pour conclure, des faits viennent chaque jour confirmer l’inanité croissante des clichés sur le caractère manichéen de l’organisation des études supérieures en France, même si beaucoup de chemin reste à faire pour progresser dans le respect réciproque entre les modèles éducatifs et scientifiques portés par les universités et les écoles. Il est regrettable d’entendre hurler avec les loups ceux-là même qui devraient être les facilitateurs de ce dialogue en progrès constant.

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Article du on samedi, décembre 10th, 2011 at 23:36 dans la rubrique Enseignement supérieur. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

6 commentaires “Scandale de la vérité”

  1. Julien G dit:

    Bonjour,

    Dans votre argumentation, vous utilisez indifféremment les dénominations « école » et « grande école », ainsi que les statistiques qui leur sont associées. Pourtant les critiques classiques sur l’élitisme, le coût et la reproduction sociale sont bien adressées aux grandes écoles, un petit nombre d’écoles qui historiquement alimentent les grands corps de l’Etat en France. Les autres écoles de l’enseignement supérieur constituent un ensemble d’établissements bien plus vaste et varié.

    Cordialement.

  2. Dubois dit:

    Je veux bien vous suivre dans votre démonstration. Je suis cependant surpris 1. par le fait que vous citiez quelqu’un sans le nommer et sans indiquer la source de ses dires, 2. par le fait que vous n’établissiez aucun lien, quand vous faites part de données statistiques, vers une source statistique publique, 3. par le fait que vous mobilisiez des données qui n’existent pas, hélas (coût comparé d’un étudiant en master et d’un étudiant en école, taux de boursiers école par école)… Dans ce genre de comparaison fort bienvenue, il faut avoir et fournir des « billes rigoureuses ». Dans une période où la statistique publique est en péril, on peut craindre que les données manquantes ne fassent pas l’objet d’études dans l’avenir ! Bien cordialement. Pierre Dubois

  3. philippe.jamet dit:

    Cher Pierre Dubois,

    Vous avez tout à fait raison sur tous ces points. Voici quelques compléments, insuffisants j’en ai bien conscience :

    1) Je ne me suis pas autorisé à désigner nommément ce collègue élu, ne souhaitant pas signaler une personne qui ne s’était pas exprimée publiquement mais dans un cercle restreint
    2) Concernant le poids des écoles en termes d’étudiants, ces statistiques sont consultables et publiées annuellement par le MESR
    3) Concernant les coûts, il me semble que la Conférence des Grandes Ecoles est en train de réaliser une telle étude. Elle n’aura pas de caractère officiel, mais constituera une base de discussion pour qui voudra bien discuter…

    Merci pour vos remarques et, au passage, pour les contributions toujours riches que vous publiez dans votre blog.

    Amicalement

  4. Fabien Feschet dit:

    On entend toute sorte de choses sur ce type de dossier – Grande Ecoles vs Université. J’ai personnellement connu les deux (classes prépa et diplômés d’une « grande école »[j’ai toujours eu horreur de ce terme]) puis j’ai rejoins l’Université. Ma vision personnelle est donc plutôt large de tout le système et je maintiens que la comparaison n’est vraiment pas « fair » comme le dise nos amis anglo-saxons. Il ne s’agit pas ici de se demander quel est le meilleur système mais il faut reconnaître que la voie d’accès aux grandes écoles est une voie quasiment exclusivement sélective (classes prépa – DUT). On pourrait regarder les chiffres mais il ne faut pas se leurrer. Alors qu’à l’Université, pas de sélection en L, pas de sélection en M1 et délicate sélection en M2, quand on a une mission de service public !! Je ne connais personne qui, dans un schéma LMD, se glorifie de laisser les étudiants au milieu du gué… !!!
    L’université française s’en sort bien, c’est une réalité. La comparer avec le système « grandes Ecoles » est injuste tout simplement et ne fera selon moi que crisper les uns et les autres.

    Je pense personnellement qu’on ne devrait pas maintenir deux systèmes parallèles. Pour autant, les rapprocher doit se faire intelligemment et je suis certain qu’il y a des gens intelligents dans les deux « camps ». La sélection est une nécessité à un certain niveau, encore faut-il qu’elle soit admise et cohérente. Car c’est avant tout de cohérence dont manque le système d’enseignement supérieur français et non d’idées. Tous les acteurs ont montré que l’on avait ensemble une véritable richesse collective qu’il faut maintenant exploiter au mieux, car là, nous avons des progrès à faire.

    Bien à vous.

  5. Viviane M dit:

    Sans aller dans le détail des aspects statistiques, je suis tout à fait d’accord avec la position de fond de cet article. La plupart des communications sur les grandes écoles donnent une vision caricaturale et totalement fausse de celle-ci.
    En particulier, à niveau de « sélection égale », les universités sont aussi discriminante que les « grandes écoles » de rang 1. Regardez les statistiques en droit ou en médecine!!
    Les difficultés réelles rencontrées dans les universités pour certaines licences scientifiques, plus particulièrement dans les grandes villes, ont conduit certains universitaires à des propos excessifs et à des prises de positions basées sur des faits inexacts.
    Une étude très fouillée, sur les concours des très grandes écoles scientifiques, il y a trois ans, a montré que seul l’oral d’anglais était socialement discriminant.
    En réalité, contrairement à la fable répandue dans le grand public, la quasi-totalité de jeunes qui réussissent les concours des très grandes écoles scientifiques n’ont jamais eu un cours particulier en math ou physique de leur vie: Jusqu’en Terminale, ils n’en avaient absolument pas besoin. En prépa,il y a les « colles » qui sont des séances d’exercice par groupe de 4.
    Ce qui permet de réussir est :
    – d’être dans un environnement qui reconnaît l’effort et le lien entre l’effort et la réussite dès le plus jeune âge,
    – d’avoir l’intime conviction que si on travaille on a les même chances qu’un autre de réussir,
    – d’avoir une famille qui trouve normal d’assurer le vivre et le couvert complet pendant les deux ou trois ans que durent les prépas (pas de petit boulot en parallèle).
    Les rumeurs fausses sur l’existence d’une cooptation qui fait, qu’à niveau et potentiel égaux, un jeune aurait moins de chance de réussir s’il vient de milieu populaire, sont le principal moteur de la discrimination. Les mécanismes d’auto-censure due à ce type de croyance sont en particulier étudié par Steele (1997) aux Etats unis.

  6. S. Ravier dit:

    Merci pour ce billet qui rétablit certaines vérités. Malheureusement, en lisant entre les lignes, on peut vous reprocher une autre caricature. Je vous cite: «On y apprenait notamment que plus de la moitié des élèves inscrits dans les écoles étaient issus de filières autres que les classes préparatoires.»

    Et je traduis donc ce qui n’est pas écrit: les classes prépas sont des reproducteurs sociaux. C’est une totale contre-vérité également ! Les enfants sur-représentés sont surtout les enfants de profs… car ils connaissent le système et ne se laissent pas abuser par les reportages-procès au moins aussi honteux sur les prépas (je parle bien des prépas CPGE qui permettent d’intégrer des grandes écoles par concours; je laisse de côté, comme tous ceux qui critiquent les prépas d’ailleurs, les prépas médecine et droit où chacun sait que la reproduction sociale et les coûts de la formation pour réussir sont «parfaits») que sur les grandes écoles.

    D’abord, plus de 30% des élèves en CPGE sont boursiers (et dans toutes les prépas, le taux minimum n’est pas national, mais fixé pour chaque établissement). Dans certaines filières, c’est même plus de 50%. Ensuite, il n’y a jamais eu de sélection sociale: le seul critère qui vaille en plus de la motivation pour faire une prépa est le dossier scolaire… et le fait de candidater! Avoir les 30% de boursiers réclamés par le Président n’a jamais été un problème… mais le nombre de candidats socialement moins favorisés était structurellement insuffisant. Cet effet d’annonce a eu au moins le mérite de limiter l’«auto-censure» dont un commentaire parle. Mais les milieux socialement défavorisés ont-ils d’autres informations sur les CPGE que les brûlots qu’on leur sert ? Combien savent que la scolarité y est strictement gratuite ? Combien savent qu’ils habitent vraisemblablement à moins de 20-30 km d’une prépa qui a de la place pour eux s’ils sont motivés (et même beaucoup moins pour la quasi-totalité de la population) alors que ce n’est pas vrai pour les universités qui sont plus centralisées ?

    Le modèle des CPGE (qui n’est pas unique au monde quoi qu’en pensent ses détracteurs: ça existe au Maghreb et la Chine en développe depuis quelques années notamment) n’a pas la prétention d’être parfait et ne convient certainement pas à tous les étudiants (et heureusement, la richesse est dans la diversité) mais c’est un modèle qui fonctionne (et qui concerne 10% des étudiants, pas 5 et qui, comme dit plus haut a des milliers de places vacantes), qui n’est pas le bagne (oui, il faut travailler mais dans la vie active, on se la coule douce tous les jours ? Et les étudiants qui réussissent à la fac, ils ne font rien ?).

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