La culture générale est une arme qu’il faudrait assortir d’une licence

La décision de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris de supprimer l’épreuve de culture générale, afin de corriger les effets discriminants de cette épreuve envers l’origine sociale des candidats, a provoqué des réactions épidermiques et outragées.

A vrai dire, ce n’est pas le débat autour de cette décision qui m’intéresse, mais plutôt son objet central, la culture générale. Je n’ai pas l’impression que tout le monde s’en fasse une représentation identique et, surtout, il me semble que ce débat focalisé sur l’usage de la culture générale dans la sélection à l’entrée, élude la question de son usage après la sortie.

Mes propos ne vont donc pas contribuer à éclairer la polémique en cours. D’ailleurs, je ne prétends pas avoir sur la question un point de vue d’expert, mais un point de vue de citoyen qui a suffisamment fait l’expérience de la culture générale, de ses bons et de ses mauvais aspects, pour risquer d’introduire une perspective supplémentaire au débat.

Il me semble y avoir deux manières d’envisager la culture générale : comme un bagage ou comme une aptitude.

La culture générale considérée comme bagage (et c’est ce bagage, si j’ai bien compris, qui est mesuré dans l’épreuve d’entrée à Sciences Po et qui soulève des questions d’équité sociale) est un indicateur, mais certainement pas le seul et probablement pas le plus abouti, de la culture générale comme aptitude.

Quelle est cette aptitude ?  Elle est un mélange de qualités très diverses, comme l’ouverture à multiculturalité, la curiosité d’esprit, le discernement comportemental, l’intelligence des situations et la modestie permanente par rapport au peu que nous savons du monde. La culture générale, c’est l’exigence de toujours labourer, semer et récolter. Ce n’est pas planter une forêt pour la regarder dépérir.

Prenons un exemple : est, chez une personne, une preuve de culture générale que de préparer une visite en Corée par la recherche spontanée et l’acquisition d’éléments succincts d’actualité, d’histoire, de géographie, d’art et d’organisation sociale concernant ce pays. Non pas pour restituer ce savoir fraîchement acquis et épater la galerie, mais pour s’enrichir et s’ouvrir. Cette personne peut avoir des connaissances préalables, mais d’une part ce n’est pas indispensable et, d’autre part, dans tous les cas de figure, il faudra les actualiser et les relativiser. Qui sait ? Emoustillée par ses lectures, conquise par sa découverte, cette personne, revenue de son voyage, approfondira ensuite sa connaissance des aspects variés de la Corée.

N’est en revanche nullement qualifiable de culture générale, chez une autre personne, la confiance excessive en un patrimoine cognitif et des représentations datées, pour ne pas dire des préjugés, qui peut-être, quelques années auparavant, eussent passé le test dit « de culture générale » à l’entrée à Sciences Po. N’est pas cultivée une personnalité hors sol et autosuffisante. Pourtant, un candidat possédant cet état d’esprit, avec le cerveau gavé d’encyclopédie, peut aborder avec sérénité une épreuve dite de culture générale. Et je dirais qu’il est presque criminel, au sens pédagogique, de laisser des jeunes gens brillants penser qu’un test aussi dénué de sens puisse avoir quelque relation, même lointaine, avec la culture générale au sens noble, de les laisser imaginer que les humanités au pluriel englobent l’humanité au singulier.

Pour prendre une image informatique (elle même un peu datée !), les aspects utiles de la culture générale me semblent davantage relever de la mémoire vive que de la mémoire de masse, et plutôt du système d’exploitation que du répertoire. Malheureusement, c’est souvent à propos de la mémoire de masse que l’on s’ébahit. On préfère dans ce pays, qui possède ses classiques, à qui cherche à créer de la modernité.

Un autre aspect me fait accueillir avec réserve, quelque soit leur bonne foi, les arguments des défenseurs à tout prix de l’épreuve de culture générale : l’usage abusif et dévastateur qui en est parfois fait ultérieurement par des titulaires estampillés.

J’appelle à la barre (et pour certains, dans le box des accusés !) ces générations marquées à jamais du sceau de la culture générale exigible pour le ticket d’entrée à Sciences Po.

Combien de ces jeunes étonnement cultivés, parvenus à de hautes fonctions, notamment dans la sphère publique, ont fait un usage pernicieux de cette culture acquise ? Derrière ces apparences de belles cultures, combien de jachères ?

Qui n’a pas, un jour, fait la désagréable expérience de la culture générale employée comme un instrument d’intimidation ? Qui n’a pas, un jour, entendu un grand commis de l’Etat asséner, sous couvert d’une culture étalée avec autorité, de parfaites contrevérités que nul n’osait contredire ? Qui ne s’est pas un jour pâmé d’effroi devant la superficialité et l’a priori d’analyses tous azimuts directement héritées d’une culture générale fossilisée ? Combien de vrais débats ont tourné court, parce qu’un de ces cultivés les a balayés de la pirouette d’un vers élégant ou d’une riche citation latine ? Combien de questions de fond se sont vues opposer des réponses en forme d’anecdote ? Pour un français de l’étranger qui s’extasie devant la culture générale de tel ambassadeur, combien d’étrangers qui désespèrent de la France ?

Le problème de la culture générale telle qu’elle est pratiquée dans ce pays, ce n’est pas qu’elle manque à certaines personnes défavorisées. C’est plutôt le manque de modestie et de relativisme qu’elle peut engendrer. C’est plutôt l’excès d’autosatisfaction, d’assurance et de superficialité, autrement dit, de pédanterie, qui guette qui la détient.

Quand la culture générale se sera débarrassée de ses oripeaux de mondanité, lorsqu’elle sera nantie d’une licence d’utilisation, il sera toujours temps de la réintroduire dans des épreuves de sélection. Pour l’heure, il me semble plus utile de la remettre à sa place, faute d’en pouvoir éradiquer les dommages collatéraux.

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Article du on mardi, janvier 24th, 2012 at 7:58 dans la rubrique Enseignement supérieur. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

5 commentaires “La culture générale est une arme qu’il faudrait assortir d’une licence”

  1. Stéphane Darmaisin dit:

    C’est Jean-Claude Van Damme qui a sans doute œuvré de la manière la plus efficace pour retirer à la culture générale ses « oripeaux de mondanité » en expliquant que l’essentiel était d’être « aware » c’est-à-dire être curieux et ouvert à tout. Newton l’avait dit autrement : « Les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts ». Votre billet contribue à faire tomber pas mal de murs, c’est heureux et il faut vous en remercier.

  2. Simon dit:

    Cette haine de la culture, qui malheureusement est de plus en plus répandue, vous fait jeter le bébé avec l’eau du bain. La « pédanterie » a toujours existé (cf Molière), ce n’est pas une raison pour apppeler de ses voeux un retour à la barbarie. Quant à faire appel à Jean-Claude Van Damme pour parler de culture, c’est tout simplement consternant !

  3. faisant dit:

    merci de m’avertir sur tout projet de suppression de la culture générale dans les cursus, média…

  4. Sirius dit:

    Je vous trouve moins bien inspiré dans ce post que d’habitude. Y a-t-il là des traces de la condescendance traditionnelle des ingénieurs pour les « Sciences-pipo » ?
    Votre argumentation repose sur trois malentendus.
    Vos critiques sur les hauts fonctionnaires français qui utilisent la culture comme une arme de poing visent en fait les énarques et donc la place de la culture générale dans le concours de l’Ena. Or moins de 5% des ScPo font l’Ena et seulement 15% vont dans le secteur public. Vous parlez de l’exception, pas du cas général.
    L’épreuve de culture générale à l’entrée de ScPo n’est pas un « test » de connaissance, (le bagage), mais une dissertation qui vise à évaluer la capacité à analyser le monde au regard de repères culturels bien intégrés (l’aptitude). On pourrait en débattre, mais, en l’occurrence, c’est un point secondaire.
    Car la suppression de l’épreuve de culture générale à l’entrée de SciencesPo est le chiffon rouge qu’agite, avec succès, Richard Descoings pour cacher sa vraie réforme. Celle-ci consiste à supprimer la dernière trace de ce qui pouvait ressembler à un concours à ScPo en donnant 50% de la note finale à l’examen du dossier par son administration. Il pourra ainsi atteindre facilement le taux de 30% de boursiers dont il a besoin pour continuer de se présenter en champion de la diversité et dénoncer la « réaction sociale » qui caractérise les grandes écoles.

  5. Michel Hugot dit:

    Bonjour Philippe,

    Je partage entièrement ton opinion concernant l’utilisation faite le plupart du temps d’une culture générale qui n’est en fait qu’une accumulation statique de connaissances offrant éventuellement l’opportunité de balayer « l’autre » d’un revers de citation…

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