Surveillance des examens dans les écoles supérieures : pour un aggiornamento

Parmi les principes centraux du projet pédagogique des Ecoles de l’enseignement supérieur, figurent l’autonomie, l’initiative et l’intelligence des situations. J’ai déjà eu l’occasion d’exprimer, dans ce blog, une préoccupation quant à la part, selon moi insuffisante, que prend la culture de la responsabilité dans l’éducation à la française en général (cf. « Réflexions sur le droit à l’excellence »).

L’enseignement supérieur ne peut, à lui seul, corriger un déficit accumulé tout au long de la chaine éducative, de la maternelle au baccalauréat. Mais il a au minimum pour obligation de ne pas ajouter à ce déficit en exploitant toutes les situations pédagogiques susceptibles de favoriser la culture et l’exercice de la responsabilité par ses étudiants. Or, il y a à cet égard des marges de progrès évidentes.

Je voudrais aujourd’hui évoquer la question du contrôle de connaissances dans nos Ecoles et plus précisément la surveillance des examens, dont on ne mesure peut-être pas suffisamment le paradoxe qu’elle représente au regard de la volonté qu’ont nos établissements de former des personnalités responsables et adaptées au monde d’aujourd’hui.

Il y a, me semble-t-il, dans le principe de la surveillance des examens, un contresens global. L’examen n’est pas perçu dans sa dimension principale de situation pédagogique, au même titre que les autres situations que sont les cours, projets, études de cas, mais plutôt comme une pause obligée dans une pédagogie qui se voudrait par ailleurs ouverte. Comme une fenêtre où sont remis au premier plan, pour le temps limité de l’épreuve, ces bons vieux principes scolaires, dirigistes et disciplinaires qui, pour avoir certaines vertus, n’en constituent pas moins un certain musèlement de la liberté et de la responsabilité. Au motif d’une certaine idée de l’équité, la surveillance des examens met à mal des compétences fondamentales et des valeurs que nous prégtendons par ailleurs vouloir cultiver chez nos étudiants.

Posons-nous d’abord une question générale. La surveillance est dit-on rendue nécessaire par le risque de fraude. Mais premièrement, n’entretenons-nous pas une certaine illusion en érigeant cette surveillance comme rempart absolu de la fraude, alors même que nos étudiants sont certainement parmi les mieux armés pour concevoir les innovations propres à la contourner ? Deuxièmement, plus grave, n’est-ce pas donner une coup de projecteur sur la fraude, lui reconnaître en quelque sorte un caractère fatal dans notre société, voire une valeur institutionnelle et, par un renversement de valeurs, l’ériger en option permanente ?

On peut donc légitimement se demander si, étendue comme garantie (par ailleurs très discutable selon moi) contre la fraude et contre les inéquités entre étudiants jusqu’au niveau de l’enseignement supérieur où la question de la sélection ne se pose plus guère (j’entends par là L3 et plus), la surveillance des examens n’engendre pas plus de dommages que de bénéfices. Sa pertinence est en effet à questionner selon trois aspects.

Au regard de la confiance, tout d’abord, cette confiance que nous devrions accorder à des étudiants qui ont, à bien des égards, fait leurs preuves dans un système hyper contrôlé et dans les mains desquels nous nous apprêtons à remettre les destinées du monde. Quelle est la valeur ajoutée et l’utilité d’une méfiance résiduelle envers la capacité de ces jeunes adultes à prendre la mesure de leurs responsabilités ? N’avons nous pas à notre disposition, dans nos Ecoles, des méthodes plus positives qu’un mécanisme de contrôle aride et ouvrant sur des pénalités pour corriger leurs éventuels écarts à cette prise de conscience éthique ?

Au regard du type de compétences mises à l’épreuve par un format (l’examen surveillé) imposant une unité de temps, de lieu et d’action qui impose et uniformise en quelque sorte une obligation de moyens, mais fait apparaître comme induite et, somme toute, relativement secondaire, l’obligation de résultat (la quantité et la qualité du travail produit). Ceci, alors qu’une fois en situation professionnelle nos étudiants auront à faire face à des situations complètement renversées, où d’une part le résultat sera la priorité quasi imposée et d’autre part, l’utilité et l’intégrité des moyens seront pratiquement de leur unique ressort.

Au regard de la valorisation du collectif, enfin, l’examen surveillé recréant une situation d’isolement étudiant face à une autorité de police, alors que la pédagogie, notamment après les classes préparatoires, accorde une juste importance à la coopération avec autrui, comme enrichissement, comme facteur critique, voire comme processus de régulation des compulsions individuelles.

Il me semble que nous aurions tout intérêt, dans nos Ecoles, à prendre le pari de la confiance en l’éthique personnelle et en la régulation par le collectif pour mettre un terme aux examens sur table surveillés et concevoir des processus d’évaluation qui soient de véritables contributions à une pédagogie de la responsabilité.

N’imaginons pas que cela puisse se faire en un jour dans un pays où la culture du contrôle et d’un certain dirigisme reste très ancrée, y compris dans le monde de l’éducation. N’ayons pas la naïveté de penser que cela sera simple, les inerties pédagogiques et l’appétence franchouillarde pour la « resquille » étant ce qu’elles sont… Mais le temps est certainement venu de faire davantage confiance à nos étudiants et de leur proposer, sur la base d’une rigoureuse charte éthique, des expérimentations permettant de lever le couvercle de la surveillance des examens.

Be Sociable, Share!

Article du on dimanche, mars 11th, 2012 at 15:36 dans la rubrique Enseignement supérieur. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

Un commentaire “Surveillance des examens dans les écoles supérieures : pour un aggiornamento”

  1. Jeanpierre Guédon dit:

    merci pour ce billet, qui va enchanter tant de nos collègues, qui comme moi ce matin, passent des heures et des heures à préparer un « examen sur table », à le surveiller pendant un temps généralement bref, et ensuite à le corriger en essayant de trouver des points ici ou la.

    L’enseignement supérieur, et particulièrement scientifique et technologique, se prête très bien à un travail de groupe, à une mise en place de la démonstration de compétences de travail à plusieurs. C’est pour moi la compétence première d’un ingénieur ou Master. L’évaluation globale dans les écoles d’ingénieur, même universitaires, est d’ailleurs fondée au moins pour moitié sur cette compétence.

    Les étudiants du supérieur sont aussi (particulierement ceux qui travaillent dans les matières scientifiques ?) parfaitement au courant des techniques pour utiliser un second téléphone portable lorsqu’on doit mettre le sien éteint dans un coin de l’amphi de l’examen. L’accès à Internet à partir de ces derniers donne des résultats parfois stupéfiant sur les copies …

    Mais la valorisation du collectif ne doit pas, ne peut pas, supprimer entièrement l’individu. Même si on sait que l’évaluation des compétences d’un individu ne peuvent se faire dans le cénacle de l’amphi, isolé du monde et des aides possibles, elle reste un rempart (ou plutot une petite digue) pour valider non des connaissances mais des connaissances minimales. Nous ne sommes plus à voir dans ces examens des indices de classement d’individus, mais simplement qu’un niveau minimal dans la discipline soit atteint. La reconnaissance de l’individu pour avoir compris tel concept (et donc plus tard pouvant sans doute le mettre en oeuvre en groupe) distingue nos diplômes de certains autres qu’ont peut simplement acheter.

    Bref, quelques connaissances minimales individuelles et beaucoup d’évaluations de compétences en groupe et dans des situations qui ressemblent à une réalité de travail à vivre, forment un mode d’évaluation pas si mauvais que cela pour que nos diplomés soient fiers du travail accompli.

Laisser un commentaire