Plagiat : faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais…

C’est avec raison que le plagiat, pratique qui consiste à s’approprier l’œuvre d’autrui pour sa propre gloire, est universellement dénoncé comme contraire à l’éthique élémentaire.

On peut cependant s’étonner de l’impunité relative et même de la reconnaissance dont il jouit dans certains domaines, par rapport aux rigueurs aux sanctions qu’il se voit justement opposer dans le domaine scientifique et académique.

Observons par exemple, que, dans l’ordre littéraire, des auteurs en vue, soupçonnés, voire pris « la main dans le sac », se sont plutôt bien tirés d’affaire, à grand renfort de démentis, de déclarations outragées, de protestations d’honneur et de probité sur contrepoint de trémolos vocaux. Ces ténors de l’intelligentsia sont assistés dans leurs dégagements, disons le tout net, par le conformisme complaisant et influent dans lequel ils se meuvent et qui règne sur la plupart des ondes, des médias et des relais d’opinion. Les pauvres scientifiques plagiaires sont nettement moins protégés et absous, c’est un fait.

Mais c’est dans l’ordre politique, me semble-t-il, qu’un traitement du plagiat en forme « deux poids, deux mesures » atteint des sommets. La campagne électorale en cours est émaillée de discours et d’écrits destinés à convaincre les citoyens et à électriser les foules, ce qu’ils parviennent à faire plutôt bien.

Pour ce qui est des écrits, je veux parler des livres publiés par les candidats (qui passent sans difficulté aucune les comités de lecture des grands éditeurs, par ailleurs redoutables pour des auteurs ordinaires, fussent-ils talentueux), je ne saurais mettre en doute l’authenticité des auteurs. Admettons que les noms figurant en lettres capitales sur les premières de couverture soient légitimes, même si l’on peut imaginer sans peine l’aide extérieure qu’ils ont pu recevoir dans la production de ces œuvres.

Pour ce qui est en revanche des oraux, les discours, la plupart des candidats, notamment les grands, ne font aucun mystère de l’existence de « plumes ». Leurs noms sont en général connus et les personnages qui écrivent dans l’ombre, identifiés comme tels. Certains ont d’ailleurs fait ultérieurement de splendides carrières littéraires.

Ainsi, ayons-le en permanence à l’esprit, ceux qui prononcent ces discours et qu’éventuellement nous félicitons et nous applaudissons, ceux dont nous soulignons la pertinence d’analyse, la synthèse de jugement, la force de l’image, l’habileté oratoire, en ce moment où l’on nous dit qu’un discours bien senti suffit à inverser une tendance ou faire se croiser des courbes de popularité, se parent souvent des habits d’autrui en s’attribuant des productions qui ne sont pas les leurs. De quoi seraient-ils réellement capables en la matière, en faisant appel à leurs seuls talents ? Certainement de grandes et belles choses, mais le savons-nous vraiment ?

Que cette pratique soit connue et même reconnue, qu’elle soit tolérée et même acceptée, comme soi-disant inéluctable à ce niveau d’occupation et d’emploi du temps (sous-entendu : ceux qui écrivent vraiment ce qu’ils publient ou prononcent ont bien le temps pour ça…), qu’elle s’inscrive dans le libre consentement des auteurs de l’ombre, ne change rien à sa nature intrinsèque ni à sa qualification morale. Il s’agit bel et bien de plagiat.

Et qu’on ne vienne pas me dire que ce n’est au fond pas bien important, puisque tout le monde le sait. Quand, d’en haut, vient l’exemple d’une réussite qui utilise, entre autres moyens, la voix du plagiat, il ne faut pas s’étonner que, pour des motifs de promotion personnelle, la France d’En-Bas, en particulier celle des enseignants, celle des chercheurs, qui ne sont, ni pires ni meilleurs que les autres, juge possible et utile le regrettable passage à l’acte plagiaire. L’exemplarité à ce niveau ne doit pas relever du seul discours, mais doit assurément commencer par le discours…

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Article du on samedi, mars 17th, 2012 at 12:50 dans la rubrique Enseignement supérieur. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

2 commentaires “Plagiat : faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais…”

  1. Jean dit:

    Le plagiat consiste à s’attribuer des propos oraux ou écrits déjà produits par un auteur identifié, à les présenter comme siens sans l’accord de leur auteur initial évidemment. Cette pratique est malhonnête et paresseuse. Le plagiaire est un usurpateur. Mais n’est déjà peut-être pas tout à fait un plagiat, même si la morale et la justice peuvent évidemment le condamner, le fait de s’approprier des productions qui n’ont pas encore fait l’objet d’une publication, sans l’accord de leur auteur. N’étant pas juriste spécialiste de la propriété littéraire et artistique, je ne fais donc que supposer que l’universitaire qui présente comme sien un travail effectué par un de ses étudiants ne tombe pas sous le coup de la loi même si son acte st détestable.
    Mais n’est pas du tout du plagiat le fait de passer commande à un auteur appelé « nègre » ou « plume » d’un texte que ce dernier fournit en toute connaissance de cause et acceptation, moyennant une rémunération d’ailleurs. L’homme ou la femme politique qui prononce donc un discours qu’il ou elle n’a pas rédigé lui-même est donc un acteur en fait. Un acteur qui ne dit pas son nom, si l’on peut dire! Un écrivain professionnel qui fournit un livre qui sera ensuite signé d’une célébrité quelconque travaille au fond pour une marque. En allant peut-être un peu loin, tenez-vous à ce que les pâtes que vous mangez soient effectivement produites par un M. Panzani? Et, pour les politiques, qui est dupe? Je suis d’accord pour critiquer le manque d’originalité de beaucoup de productions en tout genre, les ravages du conformisme, mais la catégorie de plagiat n’est pas la bonne.

  2. philippe.jamet dit:

    Merci pour votre commentaire.
    Je vous rejoins sur la forme, mais moins sur le fond.
    L’usage largement répandu des « plumes » et autres « nègres » par des personnes qui devraient en tout lieu et toute chose s’attacher à la défense de l’éthique et de l’exemplarité publiques, n’est rien de moins qu’une banalisation ostentatoire de l’emprunt du talent d’autrui au bénéfice de sa gloire personnelle. 1) ce n’est guère élégant, 2) cela ne peut avoir qu’un effet promoteur sur le passage à l’acte des plagiaires et fraudeurs en puissance.
    L’emprunt est certes consenti par l’emprunté (ce n’est pas à son insu), en échange d’une rémunération ou d’une promesse de gloire induite (cela a bien réussi à certains d’entres eux). Mais du point de vue de l’emprunteur, moralement, il me semble y avoir un continuum parfait d’immoralité entre ces « emprunts » et des plagiats.

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