Classes préparatoires : et si nous parlions plutôt de compétences ?

Le débat actuel, souvent houleux, que suscite le système des classes préparatoires aux grandes écoles, « enfer » pour certains (façon Marie Despléchin), « fabrique à frustrés » pour d’autres (façon Bruno Sire), occulte une question essentielle, objective, à savoir si ces classes forment à des compétences particulières et, en corollaire, si ces compétences sont par ailleurs disponibles dans l’offre française d’enseignement supérieur de premier cycle.

La valeur des classes préparatoires est en effet trop souvent réduite à un objectif, l’entraînement à un concours, sans s’interroger vraiment sur la valeur ajoutée éducative de cet entraînement ni sur sa traduction en termes de compétences. Juger de la valeur des classes préparatoires en fonction de l’unique cible « concours » est au moins aussi réducteur que de limiter la valeur de l’enseignement secondaire à l’obtention du baccalauréat. Quand on parle d’éducation, c’est de la construction d’une personne qu’il est avant tout question et non pas seulement d’une course à l’échalote pour l’obtention d’un supposé sésame.

Les classes préparatoires sont un enseignement de premier cycle exigeant, proposé (dans l’immense majorité des cas, et non pas imposé) à de jeunes bacheliers, bons élèves mais avant tout volontaires. Comme tout parcours de premier cycle, il est entaché d’un certain taux d’échec et il est utile de rappeler à cet égard quelques chiffres intéressants.

Selon les données du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche (état de l’enseignement supérieur, 2011, http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid59111/l-etat-de-l-enseignement-superieur-et-de-la-recherche-n-5-decembre-2011.html) sur 100 élèves entrés en premier année de cycle préparatoire, 81 poursuivent en CPGE en année 2, 56% sont dans une grande école (d’ingénieurs, de commerce ou de spécialité) en année 3 et 78% sont en grande école en année 4. 20% sont dans d’autres formations, dont 17% à l’Université et seulement 2% à l’extérieur du système d’enseignement supérieur. Ainsi, avec plus de 75% de taux de réussite vers le niveau master, déduction faite des cas, rares, d’abandon une fois intégrée la grande école, le système des classes préparatoires est un premier cycle remarquablement performant.

Du côté des premiers cycles universitaires, la même source donne les chiffres suivants : 38% des entrants en licence obtiennent leur licence en 3 ans, 15% en 4 ans et 5% en 5 ans. 74% des titulaires de licence poursuivent en Master. Il en résulte que le rendement du premier cycle universitaire est d’un peu plus de 42%. Rien d’étonnant à cet écart de performance (42% contre 78%) ! se récrieront les détracteurs des classes préparatoires, puisque ces dernières filtrent leurs étudiants, se réservant les meilleurs bacheliers. Je crois que cet argument, s’il n’est pas dépourvu de tout fondement, ne l’est pas non plus de toute mauvaise foi. S’en tenir à cette affirmation, c’est brandir un arbre pour cacher la forêt, ou déployer un rideau de fumée pour masquer de vraies questions : d’une part, les déficiences des parcours éducatifs dans les premiers cycles universitaires (contenus encore trop spécialisés, insuffisance de l’orientation et du tutorat) et le découragement qui en résulte pour nombre d’étudiants.

Sans nul doute, la performance scolaire des élèves entrant en classe préparatoire est en moyenne supérieure à la moyenne des bacheliers. Il n’en reste pas moins que leur agilité et leur performance en premier cycle, mesurée par le taux de réussite global (78%), est aussi le résultat d’un cursus original, plus exigeant, plus pluridisciplinaire et de l’ambiance porteuse qui préside à ces études. Ce serait en outre dresser une piètre caricature des classes préparatoires que de les réduire à une école de l’individualisme et de la compétition sauvage entre des étudiants qui aspirent aux mêmes places dans les concours. L’ambiance qui y prévaut est plutôt celle de la co-opétition et l’on y apprend que la réussite individuelle doit aussi s’appuyer sur l’entraide et sur une bonne dynamique de groupe.

Jean-François Fiorina a rapporté sur son blog quelques observations que nous avons pu faire ensemble à l’occasion d’une mission aux Etats-Unis consacrée aux collèges d’arts libéraux (http://blog.educpros.fr/fiorina/2012/03/01/voyage-decouverte-dans-l%E2%80%99elite-des-colleges-americains/) . Nous avons trouvé beaucoup de similitudes entre ce système d’éducation intensive et nos classes préparatoires et il nous a semblé que les acquis éducatifs dans ces collèges n’étaient pas sans parenté avec ce que nous pensons être ceux des « Prépas » :

  • en termes de CONNAISSANCES : fondements des sciences, des sciences sociales, des mathématiques, des humanités et des arts ;
  • en termes de COMPETENCES (intellectuelles et pratiques) : communication orale et écrite ; investigation et raisonnement ; aptitude à quantifier ; aptitude à s’informer ; travail en équipe ; mise en perspective des connaissances ;
  • en termes de RESPONSABILITE : engagement ; hiérarchisation des enjeux ; pratique de la dynamique de groupe dans un contexte d’émulation ; propension à l’apprentissage tout au long de la vie.

Illustration n’est pas démonstration, mais je voudrais à cet égard évoquer deux témoignages. Le premier est tout simplement le mien. Je suis désormais entré dans l’âge sénior, mais aujourd’hui encore, trente années après, j’ai la sensation diffuse que beaucoup de mes méthodes de travail sont héritées de mes deux années de classes préparatoires dans un honorable lycée de province. Et lorsque je repense à ces deux années, j’éprouve encore le souvenir d’une période de stimulation intense, certes non dépourvue de stress, mais traversée d’un véritable plaisir à travailler, habitée de la sensation d’aller au bout de moi-même, infusée par une proximité avec des enseignants respectés et par une solidarité profonde avec des camarades animés d’objectifs communs. Pour qui a ces attentes, les classes préparatoires sont une mise en situation exceptionnelle dont les effets bénéfiques sur la personnalité et les compétences sont perceptibles et mobilisables tout au long de la vie.

Le second témoignage, je le tiens de Pierre-Jean Bravo, proviseur du Lycée du Parc à Lyon qui évoquait voici quelques mois la question des compétences issues des formations préparatoires. Il citait un courriel envoyé par une de ses anciennes élèves, cadre dans une compagnie américaine, je crois, lui rapportant une anecdote vécue. Au cours d’une réunion où se posait un problème qui nécessitait une évaluation quantitative, cette jeune femme avait été la seule à faire un calcul de coin de table rapide (et juste) pour proposer une solution à ses collègues, à leur plus grand étonnement. C’était là, affirmait-elle en remerciant son ancien mentor, le résultat de son apprentissage en classes préparatoires.

Un chantier d’avenir pertinent serait, plutôt que de mettre un terme au particularisme des classes préparatoires, de reconnaître leur valeur éducative, d’en qualifier les compétences induites et de s’efforcer d’en inspirer plus largement les premiers cycles universitaires. L’offre éducative disponible dans les classes préparatoires n’est certainement pas parfaite, mais elle est un exemple, trop rare dans le menu des premiers cycles, de cursus pluridisciplinaire. La question à l’ordre du jour n’est donc pas celle, structurelle, de l’intégration des classes prépas dans les universités, mais celle, conceptuelle, de l’acculturation généralisée de leurs principes dans les premiers cycles universitaires.

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Article du on mercredi, mai 2nd, 2012 at 19:13 dans la rubrique Enseignement supérieur. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

Un commentaire “Classes préparatoires : et si nous parlions plutôt de compétences ?”

  1. pmv dit:

    pour quelqu’un qui prétend avoir reçu une éducation scientifique, vous sautez bien vite à des conclusions hâtives, en comparant à moitié
    des choses incomparables et en utilisant en dernier ressort
    l’argument du cas personnel généralisé.
    vous voudriez prouver l’inverse de ce que vous semblez défendre, vous ne vous y prendriez pas autrement, alors que vous avez tous les symptomes du plaidoyer pro domo à peine conscient.

    mais allons-y quand même:
    – les sortants du sytème licence ne sont pas comptés comme les sortants de CPGE (que deviennent les abandons de licence ?)
    – les entrants en CPGE sont tous de bons élèves issus des formations générales (contrairement aux entrants à l’université). encore heureux qu’ils ne renoncent pas à toutes études universitaires après 2 ans.
    – on pourrait aussi essayer de comparer la compétence reçue par quelqu’un suivant une école du fin fond des classements avec n’importe quel master universitaire. là encore si c’est juste votre intuition, pourquoi serait-elle valide ?
    – autre biais: une fois entré en école, il n’arrive quasi jamais de ne pas avoir le diplôme, quel que soit le niveau réel. les master universitaires sont un peu plus exigents de ce côté là.
    – les acquis éducatifs que vous pensez reconnaitre dans les ‘colleges’ pourraient tout aussi bien être considérés comme faisant partie des acquis de
    formation universitaire, tant ils sont généraux. et vous parlez manifestement sans vous etre posé la question sur les autres formations.

    pour finir puisque vous aimez les cas personnels: j’ai suivi un cursus prépa-grande école, intégré une école A, puis fait de la recherche pour arriver enseignant à l’université, donc je crois pouvoir comparer les deux systèmes. les premiers cycles ont des défauts, et sont par force moins exigeants à cause de l’hétérogénéité du public, mais en tant que formation complète l’université est beaucoup plus réactive que les prépas, et la continuité des formations licence-maitrise donne beaucoup plus de richesses au contenu. objectivement les enseignements de prépa sont plus monolithiques, et quand au sérieux des élèves en formation en école …

    comment peut-il y avoir encore des gens pour croire à la valeur intrinsèque d’une formation, quand les publics sont si différents ? ne voyez vous même pas
    où est votre biais (‘j’ai suivi cette formation donc c’était trop bien et aucune autre formation ne m’aurait apporté autant’) ?
    votre deuxième anecdote fait peine à lire … que ce soit comme témoignage ou pour ce que vous y voyez comme argumentation sur la spécificité des prépas. je me frotte les yeux.

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