Du pain sur la planche… (1/4)

La pause est terminée… Passé le temps des élections et désormais clarifiés les contours de la majorité qui soutiendra sa politique, notre Gouvernement va enfin pouvoir se mettre sérieusement au travail. Parmi les nombreux chantiers en souffrance, celui de l’enseignement supérieur et de la recherche n’est pas des moindres, même s’il ne fut pas au centre des débats politiques récents, essentiellement dominés par des dossiers plus urgents et plus médiatisés.

En matière d’enseignement et de recherche, comme d’ailleurs dans la plupart des domaines qui appellent aujourd’hui les soins attentifs des autorités nationales, les avis des experts et les conseils des observateurs autorisés ne feront pas défaut. Le Gouvernement n’aura que l’embarras du choix pour étoffer son analyse et éclairer ses orientations. En dépit de ce trop-plein prévisible, voici néanmoins quelques réflexions personnelles sur des sujets que mon expérience de terrain me fait apparaître comme prioritaires.

Chantier n°1 : le retour à la sérénité

Le monde de l’enseignement supérieur et de la recherche est avant tout demandeur d’un retour à la sérénité. Les toutes dernières années ont en effet été particulièrement déstabilisantes, avec des remises en question permanentes pour une communauté éducative et scientifique trop souvent désignée, à tort, comme immobile et rétive aux évaluations. Cette communauté a été mobilisée à un rythme sans précédent, notamment sur les réponses aux appels à projets nationaux dans le cadre du Programme d’Investissements d’Avenir (PIA). Ce travail s’est conduit dans l’urgence, avec un certain flou dans les objectifs et les critères de sélection, flou renforcé par des redondances et mêmes des incohérences entre les divers programmes.

Au terme d’un processus de compétition, qualifié par certain de « darwinisme social », impliquant les consortiums d’établissements porteurs des projets, le constat est plutôt préoccupant. Les résultats induits, positifs et non négligeables, au niveau de la dynamique collaborative entre établissements d’enseignement supérieur sont contrebalancés par un ensemble d’effets négatifs et de questionnements : carte de « l’excellence » française dont la logique échappe parfois au bon sens ; grande frustration chez les perdants (qui ne comprennent pas toujours sur quels critères ils ont été écartés) ; dommages collatéraux sur les activités scientifiques de fond (des laboratoires mobilisés sur les appels à projets ont vu leur indicateurs de publications chuter de manière substantielle) ; incertitudes des lauréats sur la mobilisation effective des fonds ; inextricables complications et incompréhensibles hétérogénéités dans les montages juridiques des consortiums de projets (cf. IRT, SATT, IEED, Equipex). La valeur ajoutée des Investissements d’Avenir n’est pas toujours évidente jusques et y compris pour les établissements censés bénéficier de leurs retombées.

Non seulement les équipes, mais aussi les organisations (universités, écoles, unités, organismes) ont eu de la peine à se retrouver dans les grandes manœuvres qui leur ont été imposées. Quelques exemples parmi d’autres : grand écart entre une autonomie accrue et des moyens toujours plus contraints ; paradoxe entre une incitation générale à l’excellence des établissements existants et une invitation envers ces mêmes établissements à se dessaisir de leurs fleurons scientifiques au profit d’organisations intermédiaires ; volonté de « simplifier » et de « massifier » la géographie de l’enseignement supérieur, mais installation de nouvelles et pléthoriques structures (des GIE, des SAS, des Fondations)…

Dans ce climat fébrile, où les repères tendent à se dissoudre et les responsabilités à s’entremêler, un retour à la simplicité et à la sérénité est nécessaire. Il serait souhaitable que la mise en œuvre des investissements d’avenir s’opère à présent par « les voies naturelles », en s’appuyant sur les structures existantes, en prenant une forme simple et prête à l’emploi pourr la communauté scientifique, en valorisant l’autonomie des établissements et en évitant de fragiliser leur cohésion. Il est indispensable que retombe la pression tous azimuts exercée par ces nouveaux programmes sur les établissements d’enseignement supérieur et les équipes de recherche. Plus généralement, l’énergie que ces équipes ont investie dans certaines actions à caractère fortement opportuniste des investissements d’avenir, doit pouvoir se mobiliser à nouveau sur leurs missions de base : produire de la recherche et des enseignements de qualité.

Chantier n°2 : la fin du mythe de la visibilité

Avec le mot-clé « excellence », employé ad nauseum, la « visibilité » figure en bonne place dans le palmarès des concepts rebattus qui, ces derniers temps, ont servi de colonne vertébrale à une vision par trop simpliste des évolutions nécessaires dans l’organisation de l’enseignement supérieur français.

En dépit de très belles niches mondialement reconnues (plus nombreuses qu’on ne le croit d’ailleurs), l’enseignement supérieur et la recherche français n’ont probablement pas, de manière globale, une visibilité internationale à la hauteur de leurs ambitions légitimes.

Mais rendre responsables de cet état de fait une prétendue « atomisation » de notre système, c’est d’abord insinuer que cette atomisation est une exception française (affirmation qui ne résiste pas à l’examen objectif des systèmes étrangers). C’est ensuite laisser penser que le remède à ce déficit de visibilité résiderait dans la constitution, à marche forcée, d’entités de taille ou de masse critique, alors que les exemples abondent, à l’étranger, d’universités de petite taille, voire même de collèges, dont la renommée internationale n’est plus à démontrer.

Les grands ensembles universitaires, concentrateurs d’excellence et de ressources sont, à l’évidence, un des moyens dont doit disposer un grand pays pour tenir son rang dans la compétition internationale. Mais la ligne de front où s’exerce la rivalité entre ces grands ensembles et leurs homologues internationaux n’est pas, et de loin, le seul lieu de la compétition globale, laquelle s’exerce à des échelles et sur des théâtres variables. Le combat ne s’exprime pas que dans le choc des titans. La visibilité d’un établissement est au moins autant affaire de qualité de projets et de rayonnement d’équipe, voire d’individus, que de taille ou de volume.

Il n’y a pas qu’une, mais une multitude de catégories d’excellence dans l’économie de la connaissance. Tout comme dans l’économie tout cours, où les entreprises les plus performantes et rentables, premières dans leur catégorie, sont parfois cotées au second marché, tandis que des structures par ailleurs pesantes et essoufflées figurent avec peine dans le CAC 40.

Notre pays a la chance de disposer d’une grande diversité d’établissements d’enseignement supérieur, classés dans deux catégories, les universités et les écoles, lesquelles utilisent les mêmes armes (avec certes des dosages divers entre recherche, formation et innovation) sur des fronts différents. Quels seraient au fond, les bénéfices d’une opération de massification de l’enseignement supérieur qui aurait par exemple pour résultat de dégarnir les fronts occupés par les écoles ? Pour des bénéfices hypothétiques, nous risquerions de détruire ce qui, dans notre système, possède déjà une valeur indiscutable. Il devient urgent d’user de la visibilité avec prudence, subtilité et discernement.

Chantier n°3 : un bilan des structures de mutualisation

De nouveaux acteurs sont apparus dans un paysage d’enseignement supérieur qu’on dit déjà caractérisé par un certain degré de complexité. La culture de notre pays et ses héritages historiques sont ainsi faits, que réformes et simplifications structurelles passent parfois par un accroissement temporaire de cette complexité même qui en motive l’urgence.

Il n’est cependant pas inutile de procéder à des bilans intermédiaires, notamment pour celles des structures qui, ayant fonctionné depuis déjà quelques années, offrent des premiers éléments de recul intéressants.

Je pense bien évidemment et avant tout aux PRES : leur cahier des charges stratégique a-t-il été respecté ? Ont-ils tous orienté leurs actions en vue de consolider une politique nationale ou bien de solder de vieux comptes locaux ? Quels sont les premiers éléments de résultats ? Ont-ils apporté une valeur ajoutée évidente aux missions qui leur sont dévolues, parfois en substitution des établissements qui les assumaient ? Quel emploi ont-ils fait de ressources humaines et financières parfois très conséquentes ? Jouent-ils leur rôle dans la construction d’un dialogue apaisé entre acteurs de l’enseignement supérieur ou bien assistent-ils, impuissantes, au spectacle prolongé de leur confrontation et à la cristallisation de leurs positions ? Globalement, ces PRES ont-ils été perçus par les établissements membres comme un outil supplémentaire au service d’une excellence collective ou bien comme une nouvelle contrainte incontournable ? Quels impacts, positifs ou négatifs, des investissements d’avenir sur la dynamique collective ainsi enclenchée ?

Beaucoup de questions qu’il serait fort utile d’éclairer à partir du retour d’expérience très divers des PRES, afin de faire en sorte que les établissements passent d’un mécanisme d’adhésion parfois en forme de figure imposée (avec l’impôt à la clé..) à une adhésion sans état d’âme, sur la base d’une feuille de route rénovée

La deuxième partie de ce billet dans quelques jours, avec deux autres « chantiers »

Chantier n°4 : « collégiser » les premiers cycles universitaires

Chantier n°5 : une nouvelle vision pour l’apprentissage dans le supérieur

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Article du on lundi, juin 18th, 2012 at 9:04 dans la rubrique Enseignement supérieur. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

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