Solidarité avec nos collègues ukrainiens

Publie par Philippe de Lara le mars 4th, 2014 dans la categorie Non classé Tags:  •  Pas de commentaires

L’Ukraine vient de vivre une révolution démocratique que menace aujourd’hui la Russie. Pourquoi la Russie préfère-t-elle à ses portes une dictature ubuesque, prédatrice, qui ne rapportait rien à personne, pas même à la Russie, sauf à un clan familial, plutôt qu’une démocratie normale, une économie normale (et dotée d’atouts importants, de l’agriculture à l’aréonautique) qui lui procureraient des ressources et une porte ouverte sur l’Europe? C’est en dernière instance incompréhensible, bien que ce soit une attitude  constante de la Russie post-sovétique. La cause ukrainienne, qui m’importe vous l’aurez compris, et est au centre de mes travaux en cours, a aujourd’hui sa place sur ce blog: je voudrais en effet relayer ici un appel  à la communauté académique internationale de collègues de l’université de Kharkiv.

Ce texte se passe de commentaire. Je voudrais simplement souligner que Kharkiv, la deuxième ville d’Ukraine, souvent présentée comme la capitale de l’est « russophone » de l’Ukraine (comme si russophone voulait dire pro soviétique, pardon, pro-russe, alors que tout le pays est peu ou prou bilingue et qu’on entend aussi  souvent le russe que l’ukrainien sur la place Maidan à KIev) est une grande ville universitaire, forte d’une tradition ancienne, rappelée dans cet appel, et d’une excellence reconnue dans de nombreux domaines. Ce que nous disent nos collègues mérite donc notre attention.

(pardon de publier le texte en anglais, l’urgence prime aujourd’hui sur le délai de traduction).

APPEL CONCERNANT LES DERNIERS ÉVÉNEMENTS À KHARKIV ET EN UKRAINE

Шановні друзі,
надсилаю Вам текст відозви Харківського історико-філологічного товариства до світової інтелектуальної спільноти англійською мовою для поширення серед Ваших контактів.

Сергій Вакуленко

Chers amis,Je vous envoie l’appel adressé à la communauté intellectuelle du mondiale par la Société de Philologie et d’Histoire de Kharkiv. Merci de le faire circuler autour de vous.

Serhii Vakulenko

To all scholars of the world, learned societies,
university staff, men of letters and arts

The Kharkiv Historico-Philological Society, founded in 1886 by the leading professors of the University of Kharkiv, addresses the following message to the scholarly community of the world.

On the 1st of March 2014, a violent clash was staged in Kharkiv between the supporters of Ukraine’s European integration and the so-called ralliers “for stability and restoration of order”. The supporters of the Maidan for Europe, numbering a little over 100, most of them university freshmen, were peacefully located in the premises of the Provincial Administration to which they had been invited on the 23rd of February by the Deputy Governor Vasyl Khoma. They were demanding the appointment of a new Governor instead of the deeply compromised Mykhailo Dobkin, a long-time henchman of the ousted President Yanukovych.

That same Dobkin, together with his accomplice Hennadii Kernes, the Mayor of Kharkiv (a former criminal convict, backed by Yanukovych’s Party of Ukraine’s Regions) orchestrated a pro-Russian rally to which about two thousand participants from the nearby Russian city of Belgorod were brought across the border. To avoid any clashes, the Co-ordinative Council of the Maidan for Europe cancelled its own rally, previously summoned at the same time and place. After the end of the pro-Russian rally a large group of well-trained fighters, armed with bats, compliance weapons and tear-gas attacked the building of the Provincial Administration and severely beat its defenders, throwing them afterwards in the midst of the enraged pro-Russian (and largely imported from Russia) crowd striking and kicking them. The police, corrupted by the Mayor Kernes, did not intervene.

Among the injured defenders of the Provincial Administration were Serhii Zhadan, a writer of international renown, and one of the members of our Society Valerii Romanovskyi, PhD, Assistant Professor in the Ukrainian Academy of Culture in Kharkiv.

Russian official propaganda and media try to portray the supporters of democracy and freedom in Ukraine as nationalist nazi-like radicals and extremists that menace the existence of the Russian-speaking community. This Goebbelsian rhetoric has nothing to do with the Ukrainian reality. The nazi tendencies can rather be observed on the other side. Suffice it to say that the person who put the Russian flag on the top of the building of Provincial Administration of the Ukrainian city of Kharkiv, Mika Ronkainen, is a Russian citizen and a Moscow dweller, exhibiting his overt admiration for Adolf Hitler on the web.

There is sufficient evidence to affirm that this was a part of the aggression against Ukraine which is now carried out on the order of the Russian President Vladimir Putin.
In this connection, we confidently declare that the pretext of defending the rights of Russian-speaking population in Ukraine, used by the Russian propaganda, is a pure invention. The Russian language has always been freely used in the Ukrainian media, schools and universities, and everyday life. Ukraine has one of the best legislations in the world ensuring the rights of ethnic minorities, including state-run schools using not only Russian, but also Crimean Tatar, Hungarian, Polish, Rumanian as languages of education. In many areas, including Kharkiv, it is the Ukrainian language that indeed needs protection and support.

The attempts to play the ethnic and linguistic card in order to destabilize the situation in Ukraine come from abroad. During the 22 years of independence, Ukraine has learnt to handle its ethnic and linguistic problems in a responsible way. Unlike many other post-Soviet states, it has never had conflicts on ethnic grounds. In case of need, we solve all our problems by means of open discussion resulting in a viable compromise. No intervention from outside is necessary.

We launch an appeal to the world scholarly community to help promulgate truthful information concerning the real state of affairs in Ukraine. Those of you who can address the general public through all kinds of media, please do it as soon as possible. The disinformation campaign engineered by the Kremlin must be thwarted. We want the world to know the truth. The savage rampage, inspired from Russia, that took place in Kharkiv last Saturday is part of it.

On behalf of the whole Society

President                                                                    Professor Ihor Mykhailyn, PhD, DLitt.

Permanent Secretary                                          Assistant Professor Serhii Vakulenko, PhD

Soutien à Pierre Dubois

Publie par Philippe de Lara le mars 4th, 2014 dans la categorie Non classé Tags:  •  1 Commentaire

Je suis abasourdi de la mesure de « dissociation » prise à l’encontre de notre collègue Pierre Dubois. Je ne sais pas ce que cela veut dire mais, comme disait le grand intellectuel polonais Leszek Kolakowski à propos d’un des virages politiques du POUP (le parti communiste polonais à l’époque soviétique): « nous ne savons pas quoi en attendre mais nous serions bien avisés d’en attendre le pire ». (dissocier : reléguer?, assigner à résidence? confiner?consigner? belle trouvaille en tout cas de la novlangue managériale, celle-là même qui sape aujourd’hui les fins de l’université). Je ne vois rien d’irrespectueux ou d’ad hominem à l’égard de responsables universitaires dans les propos et dessins incriminés. A l’égard de nos amis les bêtes, c’est autre chose. Vous devez apprendre, cher Pierre, qu’au XXIème siècle, les animaux sont des hommes comme les autres et qu’on ne peut plus accepter un humanisme spéciste indigne de vous et qui rappelle-les-heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire.

Plus sérieusement, il est navrant et inquiétant que soit ainsi muselée ou même simplement mise à l’écart une des rares voix lucides et indépendantes sur la crise terrible que vit l’université française, catastrophe politique et intellectuelle qui m’a, je l’avoue, fait déserter quelque peu mon propre blog, et me consacrer à d’autres causes (voir mon billet suivant).  Je n’en ai que plus de reconnaissance pour le travail d’analyse et tout simplement d’information, d’enquête que fait Pierre avec une énergie et une générosité que nous sommes nombreux à admirer, même quand nous n’approuvons pas toutes ses propositions.

Sauf erreur de ma part, la vision de l’enseignement supérieur et le diagnostic sur la politique universitaire depuis 2007 que développe Pierre Dubois avec tant d’éloquence ne sont pas pas vraiment représentés par d’autres blogueurs de cette plate-forme. De sorte que « dissocier » son blog, c’est faire taire un courant de pensée, une vision de l’université portées par un très grand nombre d’universitaires, et qui ne sont guère présents dans les médias en général et Educpros en particulier. Notre hôte est bien sûr souverain en sa boutique, mais il commet là pire qu’une injustice, une erreur.

Souhaitons donc à Pierre qu’il puisse continuer à faire porter sa voix, elle est précieuse à beaucoup, y compris ceux qui le lisent en silence mais n’en pensent pas moins et s’y retrouvent grâce à lui.

IL FAUT RE-ASSOCIER PIERRE DUBOIS!

Projet Fioraso : l’illusion bureaucratique

Publie par Philippe de Lara le mars 22nd, 2013 dans la categorie Non classé Tags: , ,  •  3 Commentaires

Depuis mon dernier billet sur ce blog publié après l’élection de François Hollande, « Ce à quoi nous avons échappé et ce qui nous attend », je n’avais rien à ajouter : l’orientation des réformes universitaires envisagées justifiait mes pires craintes, et je ne voyais pas quoi ajouter au travail exemplairement réactif de Pierre Dubois et aux analyses lucides de QSF, à l’élaboration desquelles je participe et que je recommande évidemment aux visiteurs d’Educpros.

Je reprends la plume aujourd’hui parce que le projet de loi Fioraso présenté en Conseil des ministres il y a quelques jours est un très mauvais projet, où le néfaste le dispute à l’inepte. Beaucoup de commentateurs, y compris avisés, n’y voient qu’un projet hétéroclite, d’une tiédeur toute hollandiste. Il est — hélas ! — bien plus radical et cohérent qu’il n’y paraît. Même Pierre Dubois, qui appelle à juste titre au retrait du projet, a l’air d’y voir plus un catalogue contradictoire de billevesées qu’une attaque grave contre l’université française. Je n’ai rien à redire aux points du projet qu’il critique : la réforme du recrutement des STS et IUT, inapplicable, mais qui sera appliquée quand même et fera beaucoup de dégâts dans ces établissements, le silence hypocrite du projet sur les ressources des universités, le maintien du pire de la LRU joint à la suppression du peu d’autonomie qu’avaient acquis les universités, au nom, excusez du peu, de « l’État stratège », etc. Mais il omet une question essentielle.

Du côté des mobilisations locales, c’est pire. Des motions hostiles au projet sont votées dans beaucoup d’établissements mais, de Paris 8 à l’EHESS en passant par SciencePo, elles s’en tiennent à des généralités vagues, évitant les sujets qui fâchent. Or il y a UN sujet qui fâche et qui me semble le cœur du projet, qui commande tous ses autres travers, c’est la gouvernance des universités.

Pourquoi est-ce un sujet qui fâche ? Parce que le projet Fioraso joue les étudiants contre les universitaires. L’UNEF fait semblant de critiquer mais elle se frotte les mains, la CPU, silencieuse, espère tirer son épingle du jeu, mais les enseignants chercheurs sont les grands perdants, non, les victimes de la réforme de la gouvernance des universités.

Pourquoi est-ce le cœur du projet ? Parce que cette gouvernance locale à la fois tatillonne et démagogique va de pair avec une centralisation jusqu’alors inconnue de l’administration des établissements, et le dirigisme d’une politique pédagogique et scientifique qui confond les brevets et la science, intoxiquée par la « culture du résultat », comme aimait à dire un ancien Ministre de l’intérieur, également ancien Président de la république. Et tout cela sous la houlette du SGEN CFDT et du PS. Étonnant non ?

Les conseils centraux, qui sont devenus, depuis la LRU, des institutions clé de la direction des établissements et de la collégialité universitaire voient leur composition et leurs attributions modifiées, de sorte que le projet va donner des pouvoirs exorbitants à des instances illégitimes. En particulier, dans le nouveau « Conseil académique », fusion des ci-devant Conseil scientifique et Conseil des études et de la vie universitaire (CEVU), les représentants étudiants pourront décider de directives pédagogiques et des modalités d’examen. Je n’exagère pas, même si cela paraît difficile à croire : dans la « commission de la formation » du conseil académique, les universitaires et les étudiants seront à parité, comme dans les actuels CEVU. Or cette commission aura des pouvoirs bien plus étendus que le CEVU, elle

« adopte les règles relatives aux examens. Elle est consultée sur les programmes de formation des composantes. Elle répartit l’enveloppe des moyens destinée à la formation telle qu’allouée par le conseil d’administration. Elle fixe les règles d’évaluation des enseignements », etc.

On peut faire confiance à cette disposition audacieuse, elle permettra très vite de réaliser les objectifs du Gosplan, 50% d’une classe d’âge à la licence (et d’ailleurs pourquoi 50% seulement ?). Quelques suggestions : « Et si on faisait deux sessions de rattrapage, une en juillet, l’autre en septembre ? Euh non, trois c’est plus sûr, pour que tout le monde réussisse. » Et puis cette furie du contrôle bureaucratique au nom de l’égalité : « Vos fiches de TD sont trop longues cher collègue, vos sujets pas assez conviviaux ».

S’il y avait un prix Pulitzer de la bureaucratie, le projet le remporterait haut la main, également nominé pour celui de la démagogie. Ses auteurs ont porté à la perfection ce qu’on pourrait appeler la bureaucratie participative. On consulte à tout va, on « partage le diagnostic » à qui mieux mieux, on crée des instances élues, des commissions de toutes sortes, et le résultat est de corseter dans le moindre détail une activité libérale par excellence, l’enseignement universitaire, de séparer minutieusement le pouvoir de l’exécution. Nous serons des exécutants-chercheurs (EC). D’autres décideront de la pédagogie, des programmes, des axes de recherche, de l’évaluation. Or cela ne marche nulle part, ni en URSS ni dans le capitalisme. L’illusion bureaucratique est increvable, sous tous les climats idéologiques.

Ce à quoi nous avons échappé et ce qui nous attend

Publie par Philippe de Lara le mai 20th, 2012 dans la categorie Non classé Tags: ,  •  2 Commentaires

Il a été peu question de l’université dans la campagne présidentielle et cependant le départ de Nicolas Sarkozy et l’élection de François Hollande seront loin d’être sans conséquences pour les universités. Mais quelles conséquences ?

L’héritage de la LRU tient à la fois du champ de ruines et du champ de mines, ou encore du chantier en panne. La crise de l’enseignement supérieur et la confusion des programmes politiques sont telles qu’il n’est pas évident de s’y retrouver. La rupture annoncée par la gauche est ambiguë, comme le fut son attitude depuis 2007 sur la LRU. J’essaie de clarifier ce à quoi nous avons échappé et ce qui nous attend.

La liste de ce qu’il faudrait réparer est longue :

- mode de scrutin et attribution absurdes qui font des présidents d’université des dictateurs faibles, stratèges de supérette face à une collégialité académique affaiblie (voir mon billet « Plein la bouche » de septembre 2009),

- « nouvelle licence » démagogique et inapplicable,

- désastre de la « mastérisation » qui a fait des universités les complices malgré elles de la dégradation de la formation et des conditions de travail des enseignants,

- « autonomie » en trompe l’œil, dès lors que les universités n’ont pas de ressources propres et guère de moyens d’avoir une politique d’admission quelle qu’elle soit,

- centralisme tatillon des bureaux du MESR qui trahit le peu d’autonomie acquise par un chantage aux ressources (vous êtes autonomes, mais si vous ne faites pas « librement » ce qu’on vous dit — maquettes, taux de réussite, PRES, etc. —, on vous coupe les vivres),

- conception bureaucratique et brouillonne de la promotion de l’excellence, ce que j’aimerais appeler la politique du PRES purée,

- menace d’une évaluation bureaucratique préludant à la modulation des services, et Jean Noubly comme dit un philosophe !

La politique conduite était mauvaise en gros et erratique en détail, de sorte que même les quelques décisions bien intentionnées ont alimenté ce que Marcel Gauchet a appelé le « hooliganisme institutionnel » de la politique de l’enseignement supérieur. Il est fait de brutalité, d’incapacité à écouter, d’un mélange d’opiniâtreté et d’indécision, de préférence pour la démolition comme moyen de changement et, last but not least, de l’insincérité fondamentale d’élites qui ne sont le plus souvent pas passées par l’université et qui hésitent entre la réformer pour de vrai et faire semblant, en l’abandonnant à son déclin, d’où un cocktail d’élitisme bureaucratique (évaluation, machins en -EX de tout poil) et de démagogie égalitaire (nouvelle licence).

Mais il ne suffit pas d’être contre tout cela car il y a plusieurs manières de s’opposer, dont certaines peuvent être plus néfastes que ce qu’elles combattent. Il faut prendre garde que la volonté de rupture ne se traduise  par la continuité sur le pire. Le hooliganisme institutionnel devrait se calmer, mais l’horizon reste plombé par des tendances ruineuses et soutenues par des coalitions étranges mais redoutables.

Les trois clés de voûte du changement

Tous les chantiers sont importants mais il me semble que trois questions sont la clé de voûte du moment car ce sont celles sur lesquelles il est possible d’agir rapidement et qui ont une portée systémique : la gouvernance des universités, la nouvelle licence, la masterisation (avec un « é » ou un « e » ? Ce mot est tellement moche qu’il n’a même pas d’orthographe).

Ce sont je crois des enjeux bien plus cruciaux que l’évaluation quadriennale, qui est certes préoccupante, mais qui avait déjà subi une inflexion significative (obtenue de haute lutte) en étant confiée au CNU plutôt qu’aux DRH locaux. D’autant plus que le CNU élu en 2011 a encore circonscrit les périls. L’usine à gaz devrait s’effondrer toute seule (il faut cependant rester attentif), alors que la gouvernance, la nouvelle licence et la mastérisation doivent mobiliser toutes nos forces.

Gouvernance : La vague d’élections universitaires en cours amplifie les travers des modes de désignation et de fonctionnement du gouvernement des universités : présidents mal élus ou LRUnef, tensions avec les universitaires sur le recrutement, l’allocation des ressources entre facultés. Or des « petites » mesures avisées (mode de scrutin, renforcement du conseil scientifique) pourraient nous rapprocher d’une gouvernance légitime et efficace, fondée sur une saine séparation des pouvoirs académique et gestionnaire.

Nouvelle licence : il est encore temps (tout juste) de revenir sur le décret publié par Laurent Wauquiez en août dernier. A part quelques apparatchiks syndicaux, peu d’étudiants devraient se laisser tromper par cet égalitarisme soviétique, qui oblige les universitaires à distribuer les diplômes sans contrôle et transforme ainsi les titres en chiffons de papier, multiplie des horaires de cours déjà trop chargés… tout en facilitant les moyens de s’en dispenser. Il suffit d’avoir le courage de l’expliquer aux étudiants (j’ai essayé : c’est bien plus facile qu’on ne le croit).

Mastérisation : nous atteignons ici à la catastrophe, immédiatement sanctionnée par la baisse massive du nombre de candidats au CAPES et à l’agrégation : les candidats potentiels fuient en particulier la suppression de l’année de stage post-concours, qui rend encore plus violente l’entrée dans un métier déjà rude. Pour les universités, le désastre n’est pas moindre pour les disciplines concernées (lettres et sciences) : désorganisation des masters, escroquerie d’une année ramenée à un semestre et d’un semestre ramené à rien par le jeu des dates de concours, organisation de l’incompatibilité entre filières d’enseignement et filières de recherche, alors que les humanités reposent en France sur leur articulation.

Il n’est pas très difficile de voir que les concours de recrutement sont, pour les disciplines concernées (lettres et sciences, cela fait du monde tout de même), la mère de toutes les batailles à l’université.

Or les concours nationaux de recrutement de l’enseignement secondaire sont mis en cause de toute part. Les « libéraux » fanatiques (comme l’IFRAP), le SGEN, une bonne partie de la majorité parlementaire UMP (voir le rapport Grosperrin), la Cour des Comptes et quelques autres progressistes s’accordent sur ce mal français que représenteraient les concours de l’enseignement et tout particulièrement le plus prestigieux et le moins soluble dans la dégradation du statut, l’agrégation. Ce serait cocasse, si ce n’était désespérant.

Nicolas Sarkozy proposait benoîtement dans son programme de faire passer l’horaire hebdomadaire des certifiés de 18 h « de cours » à 26 heures « devant les élèves », en échange d’une augmentation du traitement. Cette mesure, qui ressemblait d’ailleurs à une proposition de Mme Royal en 2007, ne lui a gagné la voix d’aucun professeur ou futur professeur. Mais on n’a pas toujours remarqué qu’elle revenait surtout à supprimer l’agrégation sans le dire, du moins en tant que voie d’accès à l’enseignement secondaire, car une telle réforme est impraticable avec les agrégés, qui font 15 h de cours. Il est temps d’en finir s’écrie la meute. Le député UMP Grosperrin — qui est également favorable à la suppression du concours d’agrégation, comme Eva Joly et EELV —­ reconnaît dans son rapport (Assemblée nationale, 2011, voir l’article de Sylvestre Huet) l’échec de la masterisation… et propose de passer à l’étape suivante, la suppression des concours nationaux de recrutement des professeurs, que la mastérisation a rendus impraticables.

Ce dont le concours est le nom

Le lecteur se demande peut-être si je ne me trompe pas de blog depuis trois paragraphes. Non, car le statut des professeurs de l’enseignement secondaire concerne directement les universitaires pour trois raisons.

1) Pour une raison de principe d’abord, parce que la mise en cause par nos « réformateurs » de tous bords de la définition des services en heures de cours menace également les universitaires dont le service, bien que constitué d’enseignement et de recherche, est mesuré en heures de cours. Or ce système est comme la démocratie : c’est peut-être le pire, mais à l’exception de tous les autres. Contrairement à ce que racontent ses détracteurs, il n’interdit nullement la prise en compte, y compris quantifiée, des autres tâches qui incombent aux universitaires. Il favorise en revanche un quantité considérable de travail « gratuit » ou plus exactement surérogatoire de notre part (comme de la part des enseignants du second degré). Nous perdrions beaucoup à un statut « souple » à la merci des DRH, mais les réformateurs avides de contrôle et d’économie budgétaire ne gagneraient rien à une transparence rigidifiante dans laquelle chacun ferait ses heures et rien que ses heures, sinon le fait d’alimenter les joies sadiques des petits chefs.

2) Les universitaires sont eux aussi recrutés par concours et, pour certains d’entre eux, par concours national. Ils sont donc concernés par l’avenir de l’agrégation qui fournit les PRAG dont nos premiers cycles ont et auront de plus en plus besoin, et qui sont en outre dans de nombreuses disciplines le vivier le plus fiable et le plus riche de docteurs capables de devenir des enseignants-chercheurs de qualité.

L’agrégation est donc un enjeu crucial pour tous les universitaires et pas seulement les agrégés ou futurs agrégés.  Pierre Blazevic, professeur à l’Université de Versailles Saint Quentin, se présente à la présidence de la Société des agrégés contre l’équipe sortante. Il représente les sociétaires qui se mobilisent pour le renouvellement de la direction de la vénérable Société car ils s’inquiètent du manque de rigueur d’une direction sortante brouillonne et complaisante, qui avait laissé passer par exemple la nouvelle licence ou le rapport de la Cour des comptes cité supra. Les universitaires devraient suivre de près cette élection.

Si je signale cette actualité corporative (je rappelle que je ne suis pas agrégé), c’est que je suis navré et inquiet de voir une partie de la communauté universitaire, qui s’est battue contre la LRU, notamment contre la modulation des services à la discrétion des présidents et contre l’évaluation bureaucratique, enfourcher aujourd’hui l’antienne de la critique des concours en général et de l’agrégation en particulier.

3) Je reviendrai plus longuement sur la question de la valeur des concours nationaux. Je voudrais ici alerter nos collègues sur le danger d’une campagne qui vise officiellement les agrégations du supérieur (en droit, économie, gestion et science politique) mais a aussi pour cible l’existence de deux corps à l’université et, en fait, le principe du recrutement par concours, au profit d’un improbable corps unique de la maternelle à l’université. Je suis navré de voir des collègues avisés et qui m’ont si souvent éclairé et convaincu être tentés par ce combat douteux. Les trois revendications s’emboîtent en effet selon une logique redoutable : les agrégations du supérieur sont accablées de tous les maux de la terre (je discuterai ce qu’il en est dans mon prochain billet), mais celui qui compte réellement est qu’elles empêchent par leur seule existence la suppression de la distinction entre maîtres de conférence et professeurs. Cette suppression exigerait l’unification du recrutement des universitaires par concours local, qui est aujourd’hui la règle pour les maîtres de conférences et certains professeurs, mais pas pour les professeurs des quatre disciplines à agrégation (la médecine est un cas à part, qui n’entre pas dans le champ de cette discussion). Enfin, l’unification des deux corps d’universitaires est la première étape d’une unification d’ensemble qui, il faut bien le comprendre, malgré les dénégations intéressés de certains militants, implique la mort du principe du concours.

Je n’ai pas de certitudes sur la meilleure façon de réformer la LRU, mais je suis sûr que ce n’est pas celle-là.

Une démission exemplaire

Publie par Philippe de Lara le février 4th, 2012 dans la categorie Non classé Tags:  •  3 Commentaires

Annick Stevens, docteur en philosophie, « chargée de cours » (c’est-à-dire maître de conférences HDR) à l’Université de Liège depuis 2001, a décidé de démissionner de l’université.

Pour les Anciens, les exempla n’étaient pas des modèles à suivre ou des « éléments de langage » pour sermons, mais des récits nous permettant de réfléchir sur la condition humaine et de trouver notre chemin vers le bien. En ce sens le geste d’Annick Stevens est exemplaire. Non pas parce qu’il nous inviterait à faire comme elle, c’est-à-dire à quitter l’université, mais parce que sa décision et l’exposé des motifs qui l’accompagne sont une leçon de morale politique : les démocraties libérales sont menacées de perdre le sens de l’université, et le pire est que, jusqu’à présent, elles ne s’en rendent pas compte.

Pas seulement parce que les universités subissent des politiques néfastes, pas seulement parce que « la société de la connaissance » se traduit par l’asservissement de la connaissance à l’économie, pas seulement parce que l’enseignement supérieur et la recherche sont frappés d’une fièvre managériale et évaluationniste inoculée par des médecins de Molière persuadés de soigner le malade alors qu’ils sont en train de le tuer.

Non, ce n’est pas cela, qui est pourtant grave, qui suffit à justifier la démission d’Annick Stevens. S’y ajoute l’assentiment général et, pire encore, celui de nombre d’universitaires (de sorte que, au passage, l’incrimination du pouvoir économique est partielle et consolatoire, tant les orientations en cause, « néo-libérales » si l’on veut, sont diffuses) : trop d’instances administratives et collégiales dans les universités mettent tout leur zèle à aller au devant de cette pression des bureaucraties européennes, nationales et régionales et des (soi-disant) marchés. Trop de collègues y apportent une complicité active ou résignée, quand ils ne veulent pas voir l’immense atteinte à leur liberté et à leur raison d’être qui se cache derrière ces formulaires dont nous ne pouvons remplir la moitié des cases, derrière le dévoiement de la notion d’excellence, derrière le jargon des compétences, de l’évaluation transversale, de l’insertion dans le champ, etc.

Que dire de ceux qui donnent une allure et une caution scientifiques à des institutions purement bureaucratiques comme la course aux classements ou la labellisation arbitraire des revues ? Malheureusement, une grande part de ce qui se fait sous le nom d’AERES n’est que l’application systématique de cette bureaucratisation de la recherche, et ce malgré les efforts des collègues qui essaient de l’intérieur de freiner le rouleau compresseur. Je m’efforce dans ce blog d’analyser ces évolutions néfastes, de peser ce qui est compatible et ce qui ne l’est pas avec la vocation de l’université. Annick Stevens, elle, a agi. Elle s’explique, sans nostalgie ni outrance, et nous invite à refuser de négocier l’inégociable.

La publication de cette lettre aujourd’hui a son kairos : le CNU récemment renouvelé a commencé son travail et ses sections ont une mission difficile, mettre en place l’évaluation scientifique des universitaires, qui n’avaient lieu qu’à l’occasion de certaines promotions et qui est désormais systématique pour tous les universitaires (je ne dirai plus jamais « enseignant-chercheur »). Les sections du CNU sauront-elles éviter le piège de l’évaluation bureaucratique et l’esprit de secte (les deux font la paire, chacune étant la dupe de l’autre), inventer une évaluation authentiquement académique ? Le geste d’Annick Stevens nous met devant cette responsabilité.


POURQUOI JE DÉMISSIONNE DE L’UNIVERSITÉ APRÈS DIX ANS D’ENSEIGNEMENT

par ANNICK STEVENS

Plus que jamais il est nécessaire de réfléchir au rôle que doivent jouer les universités dans des sociétés en profond bouleversement, sommées de choisir dans l’urgence le type de civilisation dans lequel elles veulent engager l’humanité. L’université est, jusqu’à présent, la seule institution capable de préserver et de transmettre l’ensemble des savoirs humains de tous les temps et de tous les lieux, de produire de nouveaux savoirs en les inscrivant dans les acquis du passé, et de mettre à la disposition des sociétés cette synthèse d’expériences, de méthodes, de connaissances dans tous les domaines, pour les éclairer dans les choix de ce qu’elles veulent faire de la vie humaine. Qu’à chaque époque l’université ait manqué dans une certaine mesure à son projet fondateur, nous le lisons dans les critiques qui lui ont constamment été adressées à juste titre, et il ne s’agit pas de s’accrocher par nostalgie à l’une de ses formes anciennes. Mais jamais elle n’a été aussi complaisante envers la tendance dominante, jamais elle n’a renoncé à ce point à utiliser son potentiel intellectuel pour penser les valeurs et les orientations que cette tendance impose à l’ensemble des populations, y compris aux universités elles-mêmes. D’abord contraintes par les autorités politiques, comme on l’a vu de manière exemplaire avec le processus de Bologne, il semble que ce soit volontairement maintenant que les directions universitaires (à quelques rares exceptions près) imposent la même fuite en avant, aveugle et irréfléchie, vers des savoirs étroitement utilitaristes dominés par l’économisme et le technologisme.

Si ce phénomène repose très clairement sur l’adhésion idéologique de ceux qui exercent le pouvoir institutionnel, il ne se serait pas imposé à l’ensemble des acteurs universitaires si l’on n’avait pas instauré en même temps une série de contraintes destinées à paralyser toute opposition, par la menace de disparition des entités qui ne suivraient pas la course folle de la concurrence mondiale : il faut attirer le « client », le faire réussir quelles que soient ses capacités (« l’université de la réussite » !), lui donner un diplôme qui lui assure une bonne place bien rémunérée, former en le moins de temps possible des chercheurs qui seront hyper productifs selon les standards éditoriaux et entrepreneuriaux, excellents gestionnaires et toujours prêts à siéger dans les multiples commissions et conseils où se prennent les simulacres de décisions — simulacres, puisque tant les budgets que les critères d’attribution et de sélection sont décidés ailleurs. De qualité, de distance critique, de réflexion sur la civilisation, il n’est plus jamais question. La nouvelle notion d’« excellence » ne désigne en rien la meilleure qualité de l’enseignement et de la connaissance, mais la meilleure capacité à engranger de gros budgets, de grosses équipes de fonctionnaires de laboratoire, de gros titres dans des revues de plus en plus sensationnalistes et de moins en moins fiables. La frénésie d’évaluations qui se déploie à tous les niveaux, depuis les commissions internes jusqu’au classement de Shanghaï, ne fait que renforcer l’absurdité de ces critères.

Il en résulte tout le contraire de ce qu’on prétend promouvoir : en une dizaine d’années d’enseignement, j’ai vu la majorité des meilleurs étudiants abandonner l’université avant, pendant ou juste après la thèse, lorsqu’ils ont pris conscience de l’attitude qu’il leur faudrait adopter pour continuer cette carrière ; j’ai vu les autres renoncer à leur profondeur et à leur véritable intérêt intellectuel pour s’adapter aux domaines et aux manières d’agir qui leur offriraient des perspectives. Et bien sûr j’ai vu arriver les arrivistes, à la pensée médiocre et à l’habileté productive, qui savent d’emblée où et avec qui il faut se placer, qui n’ont aucun mal à formater leur écriture pour répondre aux exigences éditoriales, qui peuvent faire vite puisqu’ils ne font rien d’exigeant. Hormis quelques exceptions, quelques personnes qui ont eu la chance d’arriver au bon moment avec la bonne qualification, ce sont ceux-là, les habiles médiocres, qui sont en train de s’installer — et la récente réforme du FNRS [analogue belge du CNRS] vient de supprimer les dernières chances des étudiants qui n’ont que leurs qualités intellectuelles à offrir, par la prépondérance que prend l’évaluation du service d’accueil sur celle de l’individu. Ces dérives présentent des variantes et des degrés divers selon les disciplines et les pays, mais partout des collègues confirment les tendances générales : concurrence fondée sur la seule quantité ; choix des thèmes de recherche déterminé par les organismes financeurs, eux-mêmes au service d’un modèle de société selon lequel le progrès humain se trouve exclusivement dans la croissance économique et dans le développement technique ; inflation des tâches administratives et managériales aux dépens du temps consacré à l’enseignement et à l’amélioration des connaissances. Pour l’illustrer par un exemple, un Darwin, un Einstein, un Kant n’auraient aucune chance d’être sélectionnés par l’application des critères actuels. Quelles conséquences pense-t-on que donnera une telle sélection sur la recherche et les enseignements futurs ? Pense-t-on pouvoir encore longtemps contenter le « client » en lui proposant des enseignants d’envergure aussi étroite ? Même par rapport à sa propre définition de l’excellence, la politique des autorités scientifiques et académiques est tout simplement suicidaire.

Certains diront peut-être que j’exagère, qu’il est toujours possible de concilier quantité et qualité, de produire du bon travail tout en se soumettant aux impératifs de la concurrence. L’expérience dément cet optimisme. Je ne dis pas que tout est mauvais dans l’université actuelle, mais que ce qui s’y fait de bon vient plutôt de la résistance aux nouvelles mesures imposées que de leur application, résistance qui ne pourra que s’affaiblir avec le temps. On constate, en effet, que toutes les disciplines sont en train de s’appauvrir parce que les individus les plus « efficaces » qu’elles sélectionnent sont aussi les moins profonds, les plus étroitement spécialisés c’est-à-dire les plus ignorants, les plus incapables de comprendre les enjeux de leurs propres résultats. Même les disciplines à fort potentiel critique, comme la philosophie ou les sciences sociales, s’accommodent des exigences médiatiques et conservent toujours suffisamment de conformisme pour ne pas être exclues de la bataille productiviste, — sans compter leur incapacité à affronter l’incohérence entre leurs théories critiques et les pratiques que doivent individuellement adopter leurs représentants pour obtenir le poste d’où ils pourront se faire entendre.

Je sais que beaucoup de collègues partagent ce jugement global et tentent héroïquement de sauver quelques meubles, sur un fond de résignation et d’impuissance. On pourrait par conséquent me reprocher de quitter l’université au moment où il faudrait lutter de l’intérieur pour inverser la tendance. Pour avoir fait quelques essais dans ce sens, et malgré mon estime pour ceux qui s’efforcent encore de limiter les dégâts, je pense que la lutte est vaine dans l’état actuel des choses, tant est puissante la convergence entre les intérêts individuels de certains et l’idéologie générale à laquelle adhère l’institution universitaire.

Plutôt que de s’épuiser à nager contre le courant, il est temps d’en sortir pour créer autre chose, pour fonder une tout autre institution capable de reprendre le rôle crucial de transmettre la multiplicité des aspects des civilisations humaines et de stimuler la réflexion indispensable sur les savoirs et les actes qui font grandir l’humanité. Tout est à construire, mais il y a de par le monde de plus en plus de gens qui ont l’intelligence, la culture et la volonté pour le faire. En tous cas, il n’est plus temps de perdre ses forces à lutter contre la décadence annoncée d’une institution qui se saborde en se trompant d’excellence.

Annick Stevens, Docteur en philosophie,

Chargée de cours à l’Université de Liège depuis 2001.

Assez de « l’autonomie » !

Publie par Philippe de Lara le janvier 21st, 2012 dans la categorie Non classé Tags:  •  1 Commentaire

Je ne crois pas être le seul universitaire à être agacé et même franchement inquiet du consensus des trois principaux partis politiques de notre pays sur la soi-disant « autonomie des universités » : l’UMP et le président sortant, le PS et son candidat, et enfin les journalistes, tous s’accordent pour citer l’autonomie des universités (en précisant immanquablement : « attendue-depuis-20-ans-par-la-communauté-universitaire ») comme LA réforme réussie du quinquennat : indispensable, consensuelle, ayant déjà porté ses fruits. « L’autonomie des université ça me va ! » ajoute (si l’on peut dire) François Hollande, tandis que ses conseillers se battent les flans pour avoir l’air de proposer une autre politique. La majorité présidentielle, jouant sur la magie du mot « autonomie » (il est vrai qu’il n’en faut pas plus pour séduire le parti des médias) finit par se persuader que, là au moins, elle a réussi. Les seules critiques qui atteignent le seuil de visibilité sont la demande de moyens et les larmes de crocodile versées sur l’injustice du dualisme entre les écoles qui sélectionnent et les universités qui ne le peuvent pas. Les mêmes qui s’acharnent sur les Prépas ne feront rien pour permettre aux universités de mieux encadrer les jeunes à la sortie du bac. C’est à peu près tout ce qui a été retenu (ce qui ne veut pas dire compris) du « manifeste des refondateurs », auquel j’avais participé : on est très loin de la vue d’ensemble du système d’enseignement supérieur à laquelle nous appelions.

Ce consensus des satisfaits, des hypocrites et des indifférents sur « l’autonomie » est peu glorieux. Il n’y a pas d’autonomie des universités. Tout au plus peut-on dire que les présidents ont acquis quelques marges de manœuvre supplémentaires, mais, sur tout ce qui mériterait le nom d’autonomie, rien, et même une régression. Pour aller à l’essentiel : rien n’a changé dans les conditions sine qua non de l’autonomie, à savoir l’existence de ressources propres et la maîtrise du recrutement. Les universités sont toujours dans l’impossibilité de choisir leurs étudiants, de dissuader ceux qui vont à l’échec de s’engager dans des filières où ils n’ont aucune chance et où ils ne font que chasser ceux qui y auraient leur place.

Il était parfaitement possible de préserver la quasi mission de service public d’accueil de tous les bacheliers incombant aux universités, et même de l’améliorer par une réforme des premiers cycles, tout en autorisant les universités à développer des filières sélectives et des procédures d’orientation plus contraignantes. Or les initiatives en ce sens en sont toujours au même point. Ce qui se fait pouvait déjà se faire sans la LRU. Les DU sélectifs à côté des diplômes nationaux, les filières spéciales à numerus clausus comme les doubles licences continuent de se développer dans une semi clandestinité, sans moyens et à la merci d’administrations pusillanimes, comme cette université qui, par trouille des réactions de l’UNEF, a empêché ses professeurs de sélectionner sur dossier les inscrits à une double licence originale, de sorte qu’après avoir décidé la création d’une filière d’excellence, on oblige les enseignants à prendre les étudiants par ordre d’inscription sur APB ! Une administration centrale intelligente aurait très probablement été plus accueillante à ces initiatives autonomes qu’un manager local mal élu.

Mais je rêve à parler d’administration intelligente : à peine octroyée cette autonomie en trompe l’œil, le ministère de l’enseignement supérieur n’a rien trouvé de mieux pour s’occuper que de la fouler aux pieds en bricolant une « nouvelle licence » absurde mais ficelée jusqu’aux moindres détails. Au nom de l’autonomie sans doute, les universitaires se voient imposés des modes de notation, d’organisation des examens, de validation des diplômes, des « référentiels », irréalisables (ne serait-ce qu’en raison des volumes horaires prévus) mais où tout est prévu jusqu’au moindre bouton de guêtre. Autrement dit, l’autonomie, c’est encore plus de bureaucratisation, de centralisation. Sous la logorrhée des « compétences » et de la « professionnalisation », le but avoué de la nouvelle licence est de donner le diplôme à tout le monde, en autorisant toutes les compensations entre semestres et entre disciplines (voir la tribune d’universitaires publiées enfin par Le Monde le 19 janvier). Double absurdité : 1) c’est transformer les diplômes en chiffon de papier (que de bonnes âmes proposent du coup de compléter par un « livret de compétences » qui permettrait aux employeurs de se renseigner les candidats, puisque le diplôme ne signifiera plus rien) tout en escomptant réduire le chômage en augmentant le nombre de diplômés (un bel exemple de pensée magique). 2) En admettant per impossibile que cet « assouplissement » de la validation ait quelque vertu, c’est aux universités autonomes de décider de mettre en pratique, et non à une bureaucratie irréelle, qui déplore le « taux d’échec » dont elle entretient les causes.

Qui peut lire le décret nouvelle licence et les documents de travail sur les référentiels des nouvelles licences générales sans partir d’un grand éclat de rire et perdre tout respect pour cette administration et les « experts » qui l’inspirent ?

L’association QSF a publié une analyse de ces référentiels. Voici en attendant un échantillon :

« c’est l’étudiant et non plus l’enseignant qui doit être au centre du système » [je croyais que c’était plutôt le savoir, mais j’ai dû me tromper]

« Les examens doivent donc vérifier non seulement que les connaissances sont acquises, mais aussi que les résultats attendus ont bien été atteints. C’est à partir des résultats d’apprentissage, et non pas des connaissances, que peuvent être identifiées les compétences acquises » [italiques ajoutés]

Le DGP (directeur général de la Palice) définit ainsi les « RDA » (Résultats d’apprentissage attendus : mais oui, ils l’ont fait ! j’en suis tout stasi) d’un cours d’histoire de L3 sur la religion grecque :

« 1. Connaître les principales caractéristiques de la religion grecque

2. Être capable d’analyser dans ses grandes lignes un récit mythique

3. Être capable de décrire les principaux monuments d’un sanctuaire et leur fonction

4. Être capable de comprendre la place et la fonction du sacré dans les sociétés

5. Être capable de replacer la religion grecque dans l’histoire des religions occidentales

6. Être capable de réunir une documentation appropriée, tant au niveau des sources primaires que de la bibliographie

7. S’exprimer dans une langue écrite et orale correcte. »

Portes ouvertes soigneusement enfoncées me direz-vous, mais là ne s’arrête pas l’audace référentielle : il est précisé que l’évaluation des RDA 1 et 3 seront évalués par QCM, tandis que 4, 5, 6 et 7 seront évalués par une dissertation ou, mieux, un exposé préparé en groupe. « Les R.A. 1 à 3 sont proprement disciplinaires ; les R.A 6 et 7 son typiquement transversaux ; les R.A. 4 et 5 sont mixtes. ».

Le référentiel précise les « Compétences transversales ou génériques induites » par cet enseignement :

- esprit d’analyse et de synthèse (R.A 2, 4 et 5)

- capacité de travail en groupe ( les exposés doivent être préparés en groupe )

- goût et aptitude à la recherche (R.A 6)

- aptitude à rassembler et analyser des informations provenant de sources différentes (RA 6)

- intérêt pour le culturellement différent (R.A 1, 4 et 5)

- engagement éthique : tolérance, respect des opinions d’autrui (R.A. 4 et 5)

- capacité à communiquer (R.A 7)

Tout est prévu donc au pays des RDA, et l’imagination pédagogique n’a qu’à bien se tenir.

Un esprit chagrin dirait que la messe est dite, que cette sollicitude en trompe l’œil pour l’université est l’alibi d’élites qui ont désormais d’autres valeurs que celles du savoir et de la culture, et qui n’imaginent pas envoyer leurs enfants à l’université. Mais ce n’est pas mon genre. S’il y a aujourd’hui des raisons puissantes au consensus sur l’abandon de l’université, elles ne sont ni éternelles ni partagées par tous. Des exemples étrangers et des « signaux forts » venus du corps électoral pourraient un jour ou l’autre ébranler ce conformisme.

Je traiterai un jour prochain de la professionnalisation, la vraie, pas celle du décret nouvelle licence, et de la façon dont on s’efforce sournoisement de supprimer les concours de l’enseignement en rendant impossible leur préparation et répulsive l’entrée dans le métier. Qui veut noyer son chien…

La banalité de la fraude

Publie par Philippe de Lara le juillet 7th, 2011 dans la categorie Non classé Tags:  •  1 Commentaire

Les fuites du bac ne sont pour rien dans ce qui suit : cela fait plusieurs mois que je songeais à ce billet sur la fraude, depuis que j’ai été personnellement confronté à la banalisation de cette pratique à l’université, avec un pic en 2009-2010. J’ai laissé passer le temps, laissé mon collègue Pierre Dubois traiter — fort bien — du plagiat dans la recherche, qui n’est pas le même sujet. Banalisation, « banalité de la fraude » oserai-je dire en parodiant une expression fameuse : il ne s’agit pas seulement de la fréquence croissante de la fraude, mais de la perte du sens  de la gravité de cette pratique, du mal que se font à eux-mêmes les étudiants, qu’ils font à leurs camarades et à l’institution en fraudant.

Mon expérience n’a pas de valeur statistique, mais elle m’a fait quelque chose, à moi, et peut-être dit-elle quelque chose de général. En 2008-2009, j’ai été confronté à un cas de fraude sur un exercice de contrôle continu dans un groupe de plus de 50 étudiants de Master en science politique. En 2009-2010, malgré un fléchissement des effectifs (ils sont assez fluctuants dans cette filière) la fraude, elle, a prospéré : 6 cas (détectés!) sur 35 étudiants.

Peut-être s’agit-il d’un phénomène transitoire. On me dit que les instruments anti-fraude mis en place en Amérique du Nord et qui arrivent chez nous sont très efficaces : tous les travaux écrits doivent être présentés sous forme électronique et après avoir passé le fichier au détecteur de copier-coller, un logiciel coûteux mais très efficace, plus que la vérification manuelle du professeur armé de sa seule intuition et d’un moteur de recherche. Ouf !

Il n’empêche : partout où elle se développe, la délinquance technologique entraîne une course à la sophistication des moyens dans laquelle le bien ne triomphe pas toujours du mal. Et surtout, surtout, le mal est fait. Lorsque j’ai pris la main dans le sac trois étudiants qui avaient recopié le même fichier (payant !) pour un exercice de contrôle continu comptant pour 1/3 d’une note représentant elle-même à peu près pour 1/15 d’une année de master 1, mon monde a changé, j’ai perdu mes repères comme disent les moralistes. Quelques réflexions reconstructrices :

Ils ne se rendent pas compte

A part un étudiant qui a avoué franchement son forfait et reconnu qu’il avait été pris par le temps etc., je n’ai eu droit qu’à des explications embarrassées et autres mensonges sincères : « j’ai pris beaucoup de notes et me suis mélangé les pinceaux », « j’ai oublié les guillemets », « je savais pas », jusqu’au déni complet mais qui, le plus souvent, n’exprimait pas le toupet du fraudeur endurci mais l’innocence de l’inconscience : puisqu’il ne s’agit que d’un ou deux clics, où est le mal ?

Dans ce nouveau monde, la différence entre une capacité humaine : savoir quelque chose, et un fait physique : de l’information est déposée dans tel objet, cette différence constitutive de notre idée de l’esprit humain a en quelque sorte disparu. Est-ce cela la morale de la société-de-la-connaissance, traiter l’esprit humain comme un tas de bits ? Il y a en tout cas un mystère dans cette banalisation d’un comportement pourtant à haut risque, même lorsque le gain est tellement négligeable qu’une explication rationnelle ordinaire (par l’intérêt) ne peut être invoquée. J’ai dit à ces étudiants : vous êtes non seulement des tricheurs mais des imbéciles. La secousse a été salutaire et a sauvé l’institution… jusqu’à la fin du semestre.

Détruire l’institution

Le pire s’est manifesté sous la forme du vécu : jusqu’à il y a peu, c’était un joie pour un enseignant, l’une des plus grande peut-être de ce métier, de découvrir une copie remarquable, un savoir maîtrisé, une exposition brillante. Aujourd’hui, cela génère le soupçon, la corvée de googliser le texte pour vérifier si… De sorte que cette petite fraude banale au contrôle continu est en réalité la destruction de l’institution, plus encore que le plagiat dans la recherche, qui est une plaie mais, pardon Pierre, n’empêche pas la science de cheminer (et les délinquants de se faire prendre… tôt ou tard). C’est pourquoi je suis en colère contre les intermittents de la conscience morale: ils détruisent mon métier, pire, le bonheur de l’exercer.

Apprivoiser l’internet

L’internet est un fabuleux dispositif de mise à disposition de l’information et de la connaissance. Il change notre vie et notre culture : nous pouvons instantanément retrouver la distribution d’un film d’Alfred Hitchcock, la date de la mort de Simone Weil ou l’auteur de cette citation latine qui nous trottait dans la tête. Comment faire en sorte que ce pouvoir ne se retourne pas en son contraire, que la mémoire mécanique ne vide pas les mémoires vivantes ? Un principe simple : l’internet, c’est fait pour les gens déjà cultivés, pas pour se cultiver. D’où la proposition que la parade la plus essentielle à la fraude électronique, c’est de mettre le livre et la lecture au centre de l’enseignement universitaire. J’enfonce là une porte ouverte, mais je crains qu’elle ne soit en train de se refermer peu à peu à coup de fiches, de photocopies d’extraits, de « Monsieur on ne va pas lire tout ça ! », alors qu’il faut l’ouvrir grand pour que notre enseignement réponde aux conditions inédites de la surdisponibilité de l’information.

Bonnes vacances, avec de bons livres.

PISA : un pis-aller ?

Publie par Philippe de Lara le décembre 17th, 2010 dans la categorie Non classé  •  3 Commentaires

Oui, je sais, elle n’est pas très bonne. J’avais pensé également à « Le PISA nouveau est arrivé ! ». Le Beaujolais nouveau a en effet ceci de commun avec le rapport PISA 2009 d’être un événement mondial sur lequel plein de gens ont un avis. Mais avec le Beaujolais au moins, ceux qui en parlent l’ont goûté. Je ne suis pas sûr que ce soit le cas avec le PISA, une vaste enquête de l’OCDE sur les « acquis scolaires » des élèves âgés 15 ans dans 75 pays (les 34 membres de l’OCDE et 41 autres). Il faut dire que cette étude énorme, qui intègre à chaque édition (tous les trois ans) un nombre croissant de pays (avec désormais des données régionales — on parle beaucoup des résultats spectaculaires de la ville de Shanghai, qui écrase le reste du monde dans toutes les matières) et un nombre croissant de thèmes traités, atteint aujourd’hui plus de 1200 pages (1209 pour les cinq volumes parus en décembre, un 6ème est attendu en juin 2011).

Bien sûr, il y a une synthèse par volume et une synthèse des synthèses, mais c’est là que le bât blesse. La sophistication des méthodes, le souci des biais statistiques, l’invention d’outils permettant de mesurer des choses de plus en plus nombreuses, tout cela est impressionnant. On était même rassuré, aux débuts du programme du moins (1), de voir que les tâtonnements inductifs ont joué un grand rôle dans l’élaboration et l’évolution du système d’enquête : ce devrait être un gage de modestie et de bon sens. Mais de cela, il ne reste rien dans les synthèses 2009 : plus les résultats devraient inciter à la prudence, à expliciter les partis pris, la fragilité du lien entre les données et leur interprétation, plus les synthèses sont péremptoires, pour ne pas dire arrogantes, sous l’apparence feutrée et prudente du langage expertocratique : voici des faits indiscutables, des préconisations incontournables. Hélas, les commentaires dans la presse en rajoutent le plus souvent dans la simplification dogmatique des synthèses de l’OCDE.

La maladie de l’évaluation atteint ici le stade terminal, l’information devient l’outil de la méconnaissance, pis, du refus de savoir. Pas d’idée, juste votre rang ! C’est d’autant plus préoccupant que l’écho médiatique du PISA est à la mesure l’impact croissant des classements internationaux en tout genre sur l’action des gouvernants. Leur devise semble être aujourd’hui : le monde est trop compliqué pour être transformé, il s’agit seulement de s’y classer (appelons ça la 11ème thèse sur la réforme(2)). Améliorer la transmission des savoirs, ouvrir les jeunes à la culture, les préparer à la vie d’adultes ? Trop compliqué ! Plutôt que d’avoir une politique éducative, forcément complexe, forcément disputée, contentons-nous de grimper dans le classement au PISA. On pourrait croire que les études comme PISA améliorent la rationalité de l’action publique, mais elles ne font que la décerveler. Les experts de l’OCDE, enivrés de l’influence qu’ils ont acquise à la faveur de cette mode du benchmarking, ne peuvent plus s’arrêter. De trois ans en trois ans, PISA élève ses prétentions toujours plus haut, recommande à tout va, avec une certitude de plus en plus inébranlable : puisque les chiffres vous le disent ! Alors que les concepteurs de PISA avouaient pratiquement qu’ils ne savaient pas ce qu’ils mesuraient, ni un niveau scolaire, ni un potentiel académique, ni des compétences transdisciplinaires, ni des capacités concrètes (« dans les situations de la vie réelle »), mais une sorte de mélange de tout cela, le progrès bureaucratique a transformé l’imprécision en certitude universelle, non seulement sur les acquis scolaires, mais aussi sur la réduction des inégalités sociales, la motivation des élèves, la qualité des professeurs, et l’âge du proviseur.

C’est dommage, car le PISA recèle une mine d’informations : l’augmentation du pourcentage d’élèves en grande difficulté en France mais aussi celui des élèves au dessus de la moyenne ; le tassement des différences entre les systèmes scolaires massifiés depuis longtemps, de plus en plus agglomérés autour de la moyenne et la montée spectaculaire des performances des pays dont la massification scolaire est plus récente, en particulier en Asie ; l’accentuation du « gender gap », c’est-à-dire de la supériorité des filles sur les garçons en compréhension de l’écrit et en moyenne générale (mais pas en mathématiques), phénomène universel. Je tâcherai d’y revenir, quand j’aurai tout lu (je ne ferai pas semblant que c’est le cas).

Mais pire que les évaluateurs, il y a ceux qui les écoutent, et qui sont incapables de faire la différence entre les vraies découvertes, les truismes (« Dans tous les pays, les élèves qui prennent plaisir le plus à lire devancent largement ce qui prennent le moins »… sans commentaire), les extravagances, et les énoncés tellement abstraits et décontextualisés qu’ils sont dépourvus de sens, comme : « Les systèmes d’éducation les plus performants accordent une plus grande autonomie individuelle aux établissements dans l’élaboration des programmes et des politiques d’évaluation, sans toutefois permettre nécessairement la concurrence des établissements dans le même bassin scolaire. ».

La phrase rituelle « Même si les critères des enquêteurs de l’OCDE sont contestables » (ou ceux du classement de Shanghai, ou ceux du jury de Miss monde, etc.) a la vertu magique de faire semblant de soulever le problème et de n’en tenir aucun compte. Le tour est joué, le classement a remplacé la pensée. (3)

Encore un fois, je ne conteste pas l’utilité de l’enquête elle-même (du moins les parties I à III, car la partie IV, sur les politiques qui font les écoles de la réussite, est surtout un mélange de préjugés, de tautologies projectives, et de banalité indécidables). C’est sa présentation par l’OCDE et sa réception médiatique qui sont dangereuses.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce qu’il y a dans les rapports PISA, mais je veux aussi parler de ce qui n’y est pas, et dont tout l’art des auteurs est de nous faire oublier que ça n’y est pas : ainsi les contenus d’enseignement. Voici un PISA qui aborde longuement le plaisir de lire (voir la perle citée plus haut), les différences de lectures entre les filles et les garçons, etc., mais où la nature de ces lectures n’apparaît nulle part : s’agit-il de L’Équipe ou de Shakespeare ? Rien non plus sur le contenu de l’enseignement, ce qui est transmis, car le dada de l’OCDE, c’est le management, les structures de commandement. Quand un patron ne sait pas quoi faire, il centralise ou il décentralise, il autonomise les « unités de base », ou il crée des « contrôles transversaux », blablabla. Ces considérations sur les structures pourraient avoir un peu de sens si elles étaient contextualisées, c’est-à-dire rapportées à l’histoire et à la culture du pays, à l’esprit des lois. On pourrait ainsi distinguer entre l’autonomie authentique et celle du petit chef caporalisé, du « patron » de supérette qui n’a que le pouvoir de sadiser ses caissières et de subir la tutelle de la maison mère. Bref, la « décentralisation » au profit des chefs d’établissement peut être tout et son contraire et ce que raconte le rapport à ce sujet du vent de la bouche (qui souffle cependant dans une direction déterminée : plus de décentralisation).

Autre éléphant blanc du PISA, la question des temporalités de l’apprentissage. Que veulent dire les notion de compétences, de capacités, de résolution de problème « à 15 ans ». Il ne faut pas confondre ce qu’un adolescent sait faire et ce qu’il saura faire : l’apprentissage est un processus étendu dans le temps. Dans beaucoup de disciplines, on peut aller plus vite au début mais caler plus tard, pour avoir court-circuité certaines bases. Il y a des apprentissages « inutiles » sur le moment mais qui deviennent très utiles en différé, de façon parfois prévisible (faire des gammes pour jouer Liszt proprement), parfois inattendue (faire du latin m’a permis d’apprendre plus facilement l’anglais et l’italien). La technique principale de l’enquête consistant à mesurer des compétences de résolution de problème « dans la vie réelle » répond à des contraintes (de comparabilité entre des pays et des systèmes scolaires très différents) et n’est certainement pas dénuée de pertinence, mais elle entraîne des biais dont celui-ci : il y a un droit à l’enfance, encore en vigueur à 15 ans, droit d’être autre chose qu’un adulte en miniature, et l’un des aspects de ce droit, c’est celui de ne pas être forcément capable de résoudre des problèmes de la vie réelle car on a autre chose à apprendre et à rêver, et que c’est l’inutile et le rêve dans l’enfance qui préparent les talents les plus opérationnels plus tard. Je ne reproche pas à PISA de laisser échapper cette dimension humaine, on ne saurait tout mesurer, une coupe instantanée est par définition aveugle sur la durée. Je lui reproche d’ôter au lecteur jusqu’au sens que ces choses, qui sont le tissu de la vie humaine, existent, et, a fortiori, ont la moindre importance pour les politiques de l’éducation.

Classer n’est pas comparer. Comparer est difficile, mais utile, classer facile et trompeur. Il est temps d’en finir avec la maladie de l’évaluation, de reconnaître avec lucidité que ce que nous apprenons dans ce genre d’études vaut bien moins que ce que nous perdons de vue à cause d’elles. L’évaluation repose plus souvent sur le principe aveugle : « qui veut noyer son chien l’accuse de la rage » (ou son homologue positif « tout confirme l’analyse du précédent comité central ») que sur le principe : « voyons ce qu’il en est ». Les politiques qui ont soif d’évaluation, de scientométrie et autres « outils » me font penser à ces banquiers qui ont cru grâce aux nouveaux produits financiers (titrisation, etc.) pouvoir faire leur métier en se passant de ce qui en est le cœur : l’appréciation du risque réel des entreprises réelles. On sait ce qu’il en advint.


(1) Voir le remarquable article de Nathalie Bulle, « L’imaginaire réformateur. PISA et les politiques de l’école », Le Débat, n° 159, mars-avril 2010.

(2) Les CSP bac + 12 de plus 50 ans auront reconnu un pastiche de la 11ème thèse sur Feuerbach de Marx (« jusqu’à présent, les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde, il s’agit maintenant de la transformer »).

(3) La phrase citée, une version parmi cent autres de cette clause stéréotypée, est d’Eric Zemmour, phénix du bas clergé médiatique, officiant dans le cas au Figaro Magazine. Il est savoureux de le voir tirer du classement médiocre de la France par PISA des conclusions exactement inverses de celles d’un autre clerc médiatique, celui-là évêque consacré de l’expertise pédagogique, Gérard Courtois, militant au journal Le Monde. Pour le premier, c’est la fin de l’école républicaine qui est coupable, le laxisme égalitariste, pour l’autre c’est au contraire, l’école républicaine, la sélection élitiste. Chacun projette ses certitudes. Un « expert » chacun le sait, c’est quelqu’un qui a un avsi et docn n’a pas besoin d’en changer. Les commentaires les plus sensés sont à ma connaissance ceux de Natacha Polony dans Le Figaro.

Un peu de douceur dans un monde de brutes

Publie par Philippe de Lara le novembre 12th, 2010 dans la categorie Non classé Tags: ,  •  Pas de commentaires

D’autres l’ont signalé avant moi, notamment Pierre Dubois, mais je ne résiste pas au plaisir de rappeler l’article publié cet été (le 21 juillet) dans Les Echos, « Pourquoi j’ai aimé l’université ! » par François Mazon, directeur du Développement de Linagora, ex-directeur général de Capgemini France.

Après un formation brillante dans les Grandes écoles et 25 ans d’une carrière non moins brillante dans l’informatique, M. Mazon a découvert l’université, à l’occasion d’un master de droit et, comme disent nos amis suisses, il a été déçu en bien. Ce n’est pas seulement ce « retour positif » qui a de quoi remplir d’aise un universitaire (d’autant plus lorsqu’il enseigne comme moi à la « Faculté de droit » !), ce sont les raisons précises qu’en donne François Mazon : il a tout de suite perçu les qualités, l’efficacité, mais aussi le charme des études universitaires, et son expérience prouve que ces qualités peuvent être plus fortes que les handicaps qui accablent les universités. François Mazon n’était pas il est vrai en première année, mais ce qu’il décrit, c’est ce qu’on pourrait appeler l’université ordinaire en second cycle. Ce que l’université ordinaire a d’unique et qui mérite d’être cultivé, c’est cette rencontre entre la haute culture et le moment de la vie où l’éducation bascule vers la profession. Et en effet, elle mérite d’être aimée.

« Il y a un an, écrit François Mazon, j’ai décidé de changer de vie pour devenir avocat, long processus dont la première étape était d’obtenir un master 1 de droit. Comme tous, j’avais lu les pires choses sur l’université française : son mauvais rang au classement de Shanghai, ses étudiants incompétents et paresseux, sa pédagogie dépassée et ses programmes inadaptés au monde professionnel. Et je m’en étais persuadé. D’autant plus, que j’avais choisi l’autre voie, celle des grandes écoles : Ecole centrale de Paris, puis Sciences po, il y a trente ans…

Ces neuf mois passionnants au milieu de 20.000 étudiants m’ont donné envie de crier haut et fort que l’université française ne mérite pas cette image. » Lire la suite…

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Et puisqu’il est question encore dans mon dernier billet de l’évaluation et des méfaits de la bureaucratisation de la vie académique, voici un canular édifiant: comment un chercheur de Grenoble a inventé de toutes pièces un chercheur qui n’existe pas et qui a vu néanmoins son « facteur h » chatouiller les sommets, grâce à des articles générés par une machine et totalement dépourvus de sens, mais qui s’entrecitent abondamment. Je signale donc cet article,  mais je crains que son effet ne soit nul. Le crétinisme académique est devenu, pour l’instant du moins, imperméable aux faits, le prestige de la scientométrie résiste à toutes les dénonciations si puisamment argumentées soient-elles, même si elles viennent d’un Lindsay Waters, qui, en ancien directeur de Harvard UP sait la force de la préférence pour la médiocrité, le conformisme engendrés par le système d’évaluation, quand ce n’est pas l’escroquerie intellectuelle. Hegel avait magistralement anticipé les ravages de ce scientisme bureaucratique par lequel la crainte de l’erreur se transforme en crainte de la vérité (Phénoménologie de l’esprit). C’est la leçon sérieuse de la fable hilarante de Ike Antkare (lien vers un de ses articles, où la création du concept de LARDON permet à Antkare de citer 98 articles… de Antkare).

J’ai beaucoup critiqué la politique de Mme Pécresse et je n’ai pas changé d’avis sur les méfaits de la LRU, mais je la plains sincèrement de devoir faire de la politique en étant, comme ses collègues, assailli et aveuglé par cette expertise devenue folle. Maxime pour ce début d’année: qu’est-ce qu’un grand politique? Celle ou celui qui est capable de ne pas se faire avoir par ses experts.

Conditions de l’éducation[1]

Publie par Philippe de Lara le novembre 9th, 2010 dans la categorie Non classé  •  2 Commentaires

Mercredi 27 octobre, j’écoute une émission de radio sur le mouvement social en cours. C’est France Culture à son meilleur : le temps de la réflexion, un plateau de spécialistes du travail et de l’emploi, une discussion très éclairante, sur le sens vécu du mouvement au-delà de la question des retraites, mais aussi sur la mesure de l’inégalité entre générations dans l’accès aux carrières professionnelles : tout se passe comme si les baby-boomers gardaient jalousement les places, empêchant les générations suivantes d’y accéder, sinon à un âge de plus en plus tardif. Analyses intéressantes, sûrement discutables, en tout cas documentées et stimulantes. Et puis, brusquement, l’émission bascule : « tout ça, c’est la faute de l’école ». Les élites seraient fermées, en France plus qu’ailleurs, parce que l’école serait entièrement focalisée sur la sélection des meilleurs élèves, et laisserait tomber les autres. « Je l’ai bien vu quand j’étais parent d’élève », assène l’un des experts. Tout le monde semble approuver. La croyance dogmatique a étouffé l’esprit de l’enquête.

L’école républicaine naissante était en effet très sélective, son universalité s’arrêtait à l’enseignement primaire, seule une petite fraction des élèves allait au-delà du Certificat d’études. En revanche, après 1945, l’école s’est massifiée et démocratisée. Depuis quarante ans, du « collège unique » à l’explosion du nombre d’étudiants, les politiques scolaires qui se sont efforcées d’amplifier le mouvement ont toutes été fondées sur le pari de l’égalité contre la méritocratie : « socle commun », suppression des filières, haro sur les redoublements, réussite scolaire conçue comme un droit, etc. On attend d’abord de l’école qu’elle soit « juste ». Et si c’était justement ce pari qui avait dégradé les conditions de l’égalité, entravé l’accès des enfants d’origine modeste aux Grandes écoles, et accentué par là la fermeture de milieux dirigeants qui tendent en effet à se renouveler sur une base de plus en plus étroite ? Et si la vulgate critique de l’école de la reproduction et de l’élitisme — qui va parfois jusqu’à stigmatiser les bons élèves, comme si c’était tous des exploiteurs du CAC 40 en puissance —, n’était qu’un discours inconsistant, déplorant les effets dont il vénère l’école ? Et si la sélection réinventée, une sélection qui classe et oriente, et non une sélection qui exclut, faisait partie de la solution de la crise scolaire ?

Je ne prétends surtout pas ériger cette analyse en nouvelle vulgate, en faire une clé universelle, bien illusoire alors que les problèmes complexes n’ont jamais de solution unique. Je remarque simplement avec tristesse que, sur les conditions de l’éducation, un biais, toujours le même, préempte la réflexion, alors que sur d’autres problèmes collectifs, la discussion est ouverte. Voyez par exemple les travaux des think tank politiques. La Fondation Jean Jaurès (je choisis un exemple qui a ma sympathie) a produit des travaux très stimulants, avec des propositions qui sont généralement assorties, d’alternatives, d’opinions dissidentes afin d’ouvrir le débat, que ce soit sur l’économie ou la filiation, mais pas sur l’école : là, pas d’alternatives, on ressort les mêmes clichés usés, la même scie indéfiniment reconfirmée par une sociologie circulaire (les sciences sociales peuvent faire ça très bien, souvenez-vous : « tout confirme l’analyse du précédent comité central »). L’égalitarisme a délégitimé la méritocratie. La démocratie est une promesse d’inclusion impérieuse. Il faut la repenser de façon que cette exigence ne revienne pas à détruire les conditions de l’éducation. Pas facile quand les inégalités explosent et que l’école fournit un bouc émissaire irrésistible.

Je ne dis pas que j’ai la solution, qu’il suffit d’être contre cette théorie de la « justice » scolaire pour résoudre les difficultés de l’école, je soutiens simplement que le débat devrait être ouvert sur les conditions de l’éducation et qu’il ne l’est pas.

Revenons à l’université : n’est-il pas navrant que la sélection et l’orientation des étudiants à l’entrée des universités soit toujours un sujet tabou, alors que, dans le même temps, les universités multiplient (discrètement) les filières sélectives (« collèges », « doubles licences », et autres DU) ? Elles font preuve par là d’une inventivité pragmatique prometteuse, qui montre comment échapper au couple infernal des grandes écoles pour le (trop) petit nombre et de l’université voiture-balai.

Ces innovations et d’autres doivent être appuyées par un discours politique sur la valeur du mérite du point de vue de l’égalité. L’enseignement supérieur doit être inclusif et sélectif en chacun de ses points et non sélectif ici et inclusif là. Un point délicat certes, sur lequel le livre de mes amis « refondateurs », Refonder l’université, indispensable et éclairant sur bien des sujets, me semble un peu frileux et trop concéder au tabou de la sélection.


Ce titre est un clin d’œil en hommage au livre excellent de Marie-Claude BLAIS, Marcel GAUCHET, et Dominique OTTAVI, Conditions de l’éducation, Stock, 2008.