Les fins de l’université : considérations inactuelles

Si importantes que soient les questions de structure et de gouvernance du « système français d’enseignement supérieur », les promesses pour certains- et les nuisances pour la plupart des universitaires - de « l’autonomie » des universités, la mobilisation et le débat de l’an dernier pour la défense de l’université ont mis au jour une interrogation fondamentale sur les fins de l’université. Le monde universitaire a vécu une transformation accélérée depuis quarante ans (disons, pour simplifier : massification + « désuniversitarisation » croissante de l’enseignement supérieur, au profit d’écoles en tout genre, petites et grandes), mais il l’a fait dans le silence de la pensée : le résultat était le même, que ce silence ait pris la forme de l’acceptation résignée des réformes (qui commencent au lendemain de Mai 68, avec la loi d’orientation du 12 novembre 1968, dite loi Edgar Faure) et des transformations du public étudiant, ou de la frénésie organisationnelle de ceux qui ont voulu s’adapter au cours nouveau et se sont lancés dans la « formation », sans trop se demander ce qu’il advenait de leur vocation scientifique et intellectuelle. En 2009, l’université a pour ainsi dire repris la parole. Le résultat du mouvement de 2009, ce ne sont pas seulement les petits - mais significatifs - reculs du gouvernement sur des points clés du statut, ce n’est pas seulement d’avoir mis à l’ordre du jour la remise en cause d’une réforme néfaste et hors sujet, et pourtant votée sans opposition véritable en 2007, c’est aussi d’avoir éveillé une discussion fondamentale sur l’institution universitaire et la place du savoir dans la société dite de la « connaissance ». L’opinion et les élites (les journalistes en particulier) sont encore largement trompés par la magie du mot « autonomie », mais on commence à comprendre que la LRU n’a créé qu’une autonomie en trompe l’œil : dans le monde entier, le b a ba de l’autonomie des universités, ce sont des ressources propres, la liberté de choisir ses étudiants et, last but not least, un pouvoir académique indépendant, faisant contrepoids au patron de l’université (président et CA) et aux tutelles. On chercherait vainement ne serait-ce que l’esquisse de ces principes dans la loi LRU.

Mais j’arrête ici pour l’instant les considérations de politique : vous en savez assez, cher lecteur, pour me situer dans le débat, et me suivre, si vous le voulez bien, sur la question plus fondamentale.

L’université, c’est fait pour comprendre le monde

C’est un lieu commun de relever que la massification et la diversification du public étudiant ont transformé les fonctions de l’université. Prolongement de l’enseignement secondaire, formation professionnelle de masse, formation professionnelle d’élite (médecine, ingénieurs, etc.), formation universitaire proprement dite, c’est-à-dire l’enseignement à la recherche. Il faut articuler ces fonctions, hiérarchiser pour chaque établissement ces différentes vocations, tenir compte des concurrences et complémentarités entre établissements de rangs différents. Pour la majorité des jeunes, l’entrée dans la vie est inconcevable sans une formation « supérieure », c’est-à-dire des études après le bac, et les motifs comme les contenus souhaités de cette prolongation sont évidemment très variés. Il reste qu’il y a une sorte de modèle du savoir universitaire, plus ou moins présent dans toutes les disciplines et dans tous les cursus, quel que soit leur degré de « professionnalisation ».

Je ne dis pas que ce modèle de la culture universitaire est en vigueur partout et doit le rester pour l’éternité. Au contraire, il est largement battu en brèche, pour des raisons sociologiques mais aussi intellectuelles, sur lesquelles je reviendrai, mais c’est une raison de plus pour mieux prendre conscience de ses caractéristiques, mesurer ce que nous perdons avec lui, pour faire que ce qui le remplacera soit viable. Il y a dans mes propos une certaine nostalgie, mais je voudrais qu’elle fût pratiquée (par moi) et comprise (par vous) comme un conservatisme méthodologique. J’entends par là une technique destinée à mettre au jour ce qui change (et qui n’est pas toujours visible) et à l’évaluer librement, en évitant ce qu’on a appelé la tradition de la nouveauté, c’est-à-dire la propension à ringardiser l’existant (le passé, n’en parlons pas !) et à accueillir systématiquement ce qui est nouveau comme un progrès. C’est par rapport à cette tendance que je vous propose de faire un pas de côté. Même si ce n’est pas votre inclination naturelle, vous allez voir que c’est payant. Wittgenstein disait que la décadence et le progrès ne sont que des « formes de la représentation » et non des faits. Ces formes nous servent à mettre en forme, justement, des processus, des ensembles de faits que nous cherchons à comprendre. Elles ont leur légitimité, à condition de ne pas les prendre pour des explications. Le problème aujourd’hui est que nous sommes fort bien entraînés à repérer et à exclure la forme du déclin, alors que nous ne voyons plus celle du progrès, qui est comme une seconde nature, particulièrement cette forme de progrès instantané, qui n’a même plus besoin de la durée pour se déployer, et que nous chérissons sous le nom d’innovation.

J’approfondirai dans de prochains billets les traits essentiels de la culture universitaire et de son évolution : le lien, aujourd’hui distendu dans nombre de disciplines, entre le savoir hérité et le savoir en train de se créer, le rapport compliqué entre l’unité des grands champs du savoir et la spécialisation de plus en plus compartimentée requise par la recherche de pointe, l’articulation entre connaissance (et recherche) fondamentale et connaissance (et recherche) appliquée, le conflit entre différentes conceptions et différentes autorités de validation du savoir universitaire (de l’excellence) : entre validation par des corps universitaires organisés par pays et par disciplines, régie par la reconnaissance, et validation par des instances d’évaluation, régie par la quantification et la comparaison mondialisée. Ceux qui n’aiment pas la première insisteront sur l’arbitraire, le provincialisme, le risque de corruption, ceux qui n’aiment pas la seconde souligneront le caractère niveleur et étroit du conformisme mondialisé, la grisaille frénétique du benchmarking. Nous examinerons aussi la place spécifique du cette culture universitaire par rapport à la culture scolaire, à la culture générale et à la culture médiatique.

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Article du on Jeudi, septembre 17th, 2009 at 10:31 dans la rubrique Non classé. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

Un commentaire “Les fins de l’université : considérations inactuelles”

  1. pdubois dit:

    D’accord avec l’analyse, mais j’attends avec impatience les prochaines chroniques car je veux comprendre ce qu’est cette fameuse culture universitaire. Aurait-elle été présente dans le mouvement de ce printemps ? Cordialement. Pierre Dubois

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