Les réactions suscitées par les politiques tarifaires de SciencePo et de l’université Paris-Dauphine remettent à l’ordre du jour la question des droits d’inscription à l’université. C’est une question importante pour les ressources des universités. Elle met en jeu le problème de la concurrence inéquitable entre les universités (droits faibles et réglementés) et les autres établissements d’enseignement supérieur (droits fixés librement, le plus souvent largement supérieurs à ceux des universités), mais aussi la qualité de la relation entre les étudiants et « leur » université.. Mais les cas spectaculaires de SciencePo et de Dauphine ne doivent pas être l’arbre qui cache la forêt.
Pour commencer, il ne faut pas perdre du vue de vue qu’il y a une grande marge entre la quasi gratuité et les tarifs à 5 chiffres que certains établissements pratiquent ou essaient de pratiquer sur des niches captives (du type devenir trader en 12 ECTS). Les universités devraient pourvoir fixer si elles le souhaitent les droits à un niveau significatif (avec un ajustement des bourses approprié). De nombreux arguments peuvent être mobilisés dans ce débat, mais deux raisons de principe l’emportent selon moi :
1) ce qui est gratuit ne vaut rien;
2) il n’y a pas d’autonomie sans ressources propres.
On peut ajouter des arguments secondaires : par exemple, sur les fraudeurs à la sécurité sociale, ou sur les effets contre redistributeurs du faible niveau des droits, qui revient à faire financer les étudiants par les impôts et taxes de ceux qui ne font pas d’études supérieures, mais ces deux raisons de principe me semblent suffisantes. Des droits substantiels (sans être exorbitants) seraient une ressource plus saine que des contrats et autres partenariats qui ne peuvent concerner que des segments très étroits de la recherche. De sorte que leur redistribution dans l’université aux disciplines « pauvres », si même elle a lieu, fera et fait déjà l’objet de chantages présidentiels inévitables, en l’état désastreux de la gouvernance universitaire (je sais, je dis toujours la même chose, mais c’est parce que c’est toujours la même chose). A quand des deals du genre: je rendrai leurs locaux aux langues anciennes, mais il me faudra un rapport sur les nanostructures chez Cicéron?
Augmenter les droits, ce n’est pas seulement fournir des ressources propres (dans les deux sens du terme !) aux universités, c’est améliorer le lien entre les étudiants et leur université, lui donner toute sa dimension d’engagement et de devoirs réciproques, aujourd’hui en péril, à cause de la faiblesses des droits et donc des moyens pédagogiques… et à cause des conditions de l’orientation des étudiants (désorientation serait un terme plus approprié), ce qui nous amène au thème du billet suivant.






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Je suis en désaccord avec presque tout cela. Pour commencer, dire que ce qui est gratuit (pour l’usager, puisque personne n’a dit que l’université était de coût nul) n’a pas de valeur me laisse très perplexe et inquiet.
Faire payer fortement l’université serait donner une dimension de devoirs réciproques ? Les discussions avec les collègues britanniques, néozélandais, finlandais, norvégiens, ne m’ont pas amené à cette conclusion.
Qu’il y ait un problème de désinvolture de nombreux étudiants, je n’en doute pas, mais les transformer en clients n’aidera pas nécessairement. La désinvolture des étudiants n’est-elle pas plutôt due à ce qu’ils ont été habitués à consommer, aux relations marchandes ?
Je note aussi le -leur- université. Le sentiment d’appartenance, d’identité, passant par nombre de petites choses symboliques, me donne encore un sentiment mitigé. Je suis enseignant-chercheur recruté par et pour la nation, pour parler pompeusement, et par pour une petite boutique qui vend des mugs, change de logo et gère son image…. et se fait mousser. Mon établissement est un outil de transmission de la connaissance (et du savoir-faire, ne vous inquiétez pas!), la transmission de la connaissance n’est pas un outil au service de mon établissement.
Quoi qu’il en soit, le débat est intéressant, car il met sur la table des questions centrales de la république…
Je suis entièrement en accord … avec le commentaire précédent.
Le principe de “ce qui est gratuit ne vaut rien”, n’est qu’un postulat que vous ne justifiez absolument pas. Ce principe est de toute façon non vérifié dans presque tous les domaines. Juste un seul : le blog sur lequel vous publiez vos billet tourne sous Wordpress, logiciel sous licence GPL, donc (entre autre) gratuit. Je trouve dommage d’user d’un tel argument, qui relève selon moi de la “logique de comptoir de bar”, alors qu’habituellement vous argumentez plutôt correctement.
Merci pour ces remarques.
Je maintiens mon affirmation sur la gratuité, en reconnaissant bien volontiers que, pour faire bref et cinglant, je n’ai pas fourni immédiatement d’arguments de principe à l’appui de cette affirmation… J’ai attendu le paragraphe suivant, et m’en suis tenu à des arguments spécifiques relatifs aux universités, livrant le principe général à la méditation de chacun. Petit effet rhétorique, pardonnez-moi.
Cela dit, le contre-exemple de Frédéric (les logiciels libres) n’a rien d’un argument: c’est en effet un aspect troublant, et pour certains inquiétant, des TIC que d’introduire une gratuité de certains services, avec des effets pervers et déstabilisateurs qu’il ne faut sans doute pas exagérer, mais pas non plus nier. Je ne pense pas, par exemple, que la “fin des journaux” (pour reprendre le titre du beau livre de Bernard Poulet) soit une bonne nouvelle.
Mais revenons à nos moutons: mon “principe” s’applique aux services publics, non à la vie humaine en général, il consiste à penser que l’eau gratuite finit par être imbuvable, les bibliothèques gratuites vides, les métros gratuits en panne, etc. Cela me paraît particulièrement vrai dans le cas de l’enseignement supérieur, qui suppose que les étudiants soient des agents et non des patients de la transmission, autrement dit une relation d’appartenance,dont le montant des droits peut être un outil et un symbole (”un” et pas “le”, bien sûr).
Je donne donc un certain nombre de raisons pour la possibilité d’augmenter les droits. EC Nantes discute l’une d’entre elles (est-ce propice à l’engagement des étudiants?) Réduire cela au consumérisme et aux mugs à l’effigie de l’université est un peu court. Oxford, ce n’est pas seulement les cravates aux couleurs des collèges ou, plutôt, cette marque dérisoire est le symbole d’une réalité énorme, de valeurs, l’université d’Oxford. C’est quand il n’y a pas vraiment d’université que l’activisme en matière de logo et de gadget devient ridicule et vain.
Je reviendrai sur ces débats, qui ne sauraient s’épuiser en un billet.
Ok, je veux bien discuter de ce “principe” s’il est restreint aux services publics. Ceci dit, je ne suis toujours pas d’accord. L’université n’est actuellement pas gratuite. Même si les droits d’inscription étaient réduits à néant, il me semble que quasiment l’ensemble du budget trouve sa source dans les impôts divers et variés. Ce n’est pas ce que j’appelle gratuit. Il existe finalement assez peu de service publics gratuits, non?
Merci pour cette réponse.
Je n’aurais pas mis en parallèle l’enseignement supérieur et le logiciel libre, mais plutôt les 3 ans de licence et les 3 ans de maternelle. il est clair que c’est coûteux pour la collectivité.
Je suis sensible à l’argument sur la presse. Pour moi, la gratuité n’est pas ici le concept central, mais la fonction mathématique qui lie le service retiré au prix payé (éventuellement, prix payé progressif avec les revenus pour aucun service obtenu, si pas d’enfant à la maternelle). J’interprète qu’il s’agit alors du “sentiment de gratuité”. Je serai alors sur d’accord sur un point : il est désolé qu’un nombre pas négligeable de gens ne soient pas en permanence conscients du coût des services “gratuits pour l’usager” et de la nécessité des impôts pour qu’il en soit ainsi.
Pour l’université, il y a en fait de nombreux problèmes mélangés. En particulier, il y a le fléchage des moyens que constituent les frais d’inscription, vers l’établissement. Le canal fiscal est bien plus aléatoire… mais des solutions hybrides (income-dependent student tax) sont intéressantes.
Par ailleurs, Oxford est un exemple assez peu représentatif de l’ensemble des établissements, les polytechnics aussi sont payants, et on y étudie aussi en masse les media studies qui ne mènent à pas grand chose. La différence avec la France c’est qu’on y étudie du pipeau à la mode qui ne donne pas du bon boulot, alors qu’en France on étudie les hobbies académiques des profs, qui ne donnent pas du bon boulot. A choisir entre les deux….. Etant moi-même diplômé de la 3eme université européenne du classement de Shanghai, je me suis fait mon idée sur les mugs :). Votre collègue qui tient aussi un blog sur educpro a montré une video publicitaire de Yale. Je respecte profondément le travail de ces institutions, je lis leurs articles de recherche, je vois bien ce qui marche…. mais cette communication mielleuse, niaise et auto-satisfaite me fait vomir.