Merci à L’étudiant de m’inciter à reprendre ces réflexions inactuelles (intempestives) autour de l’idée de culture universitaire et de l’articulation du secondaire et du supérieur. Rassurez-vous, elles rejoindront vite l’actualité, si ce n’est déjà fait…
Thème récurrent d’inquiétudes chez les professeurs : les disciplines enseignées dans l’enseignement secondaire et leurs homologues universitaires s’éloigneraient de plus en plus les unes des autres, à cause de la divergence des programmes et des méthodes, de l’affaiblissement des « bases » chez les élèves, de la vitesse croissante de la recherche qui ferait que la culture scolaire n’arrive plus à suivre, etc.
Faut-il renoncer à raccrocher les wagons, laisser les disciplines devenir schizophrènes, l’enseignement élémentaire et le « vrai » enseignement ne communiquant plus ? De ce point de vue, il y a un malaise dans les humanités (et peut-être aussi dans les sciences, si j’en crois certains de mes collègues) : les universitaires critiquent souvent la formation élémentaire (ou son absence) de leurs étudiants, mais ils ne s’intéressent pas toujours comme ils le devraient aux programmes de l’enseignement secondaire et aux réformes qui les malaxent régulièrement. L’association « Sauvez les lettres » est une exception salutaire. Regroupant enseignants et universitaires, elle incarne la solidarité concrète entre l’enseignement élémentaire et le destin des disciplines au niveau le plus avancé. Mais qu’en est-il des autres disciplines ? Il me semble — je serais heureux de me tromper — que l’échange et la communauté de culture et de préoccupations entre les « enseignants » et les « professeurs » ne sont guère tangibles dans les disciplines concernées. Les universitaires parlent peu de l’école, ou ils le font comme s’ils n’avaient rien à voir dans la qualité de l’enseignement et la pertinence des programmes. Or il revient à tous, enseignants, professeurs, syndicats, sociétés savantes, éditeurs, corps d’inspection, d’entretenir le lien vivant et fragile entre l’enseignement élémentaire et la recherche, entre la culture scolaire et le savoir se faisant. Se résigner à leur séparation, c’est scier la branche sur laquelle les disciplines sont assises, c’est se priver d’un flux d’échanges indispensable à tous.
Exemples: l’école française d’études grecques et latines tiendra-t-elle son rang mondial après l’euthanasie des langues anciennes dans le secondaire ? L’histoire française du communisme, aujourd’hui de premier plan, survivra-t-elle à la disparition du russe au collège et à l’aberration de programmes qui survolent l’histoire universelle au point de la rendre inintelligible (par exemple, l’histoire du XXème siècle, en 3ème, c’est 5 minutes pour Lénine, 5 minutes pour Hitler, pour parodier une formule célèbre !). Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans une communauté intellectuelle où des Inspecteurs de l’éducation nationale peuvent défendre une doctrine curieuse relative à l’enseignement sur le génocide juif, qui ne devrait pas utiliser le mot « Shoah », alors que celui-ci est passé non seulement dans la langue commune mais aussi, et depuis assez longtemps, dans le lexique des chercheurs et des institutions de la recherche, et cela pour de bonnes raisons.
Ce n’est pas une loi universelle, puisque les pays anglo-saxons vivent bien sans, mais, en France, le lien entre l’enseignement scolaire et l’université est une clé de la valeur de l’un et de l’autre. Ce n’est pas le moindre mérite des concours, et singulièrement de l’agrégation, que d’organiser concrètement ce lien, via la préparation à ces concours dans les universités et la présence d’universitaires dans leurs jurys. Un des très grands historiens de l’école des Annales me disait récemment qu’en histoire, il valait mieux recruter un agrégé qu’un PhD car, du premier au moins, on pouvait escompter qu’il connaisse autre chose que son sujet de thèse. Je sais bien qu’il est de bon ton de critiquer les épreuves ou les programmes des concours, trop vastes et ringards, le décalage entre leurs exigences et celles de la recherche de pointe. Maîtres de la transmission et « publiants » de compétition ont souvent du mal à s’estimer et à s’entendre. Mais le jour où ils n’auront vraiment plus rien à se dire, la science française sera bien mal en point.
Bref, les « enseignants » et les « enseignants-chercheurs » font, en un sens important, le même métier.
C’est un aspect à ne pas oublier dans nos débats sur la concurrence entre universités et CPGE, ou encore sur la meilleure façon de rendre féconde la tension structurelle dans l’université d’aujourd’hui entre le point de vue des disciplines et celui de la professionnalisation. Ce sera pour de prochains billets.

Bonjour monsieur de Lara.
Je tiens à vous dire que mes préoccupations rejoignent les vôtres. Je n’enseigne pas encore, aussi parlerai-je seulement d’après mon expérience d’étudiant en philosophie.
En classe préparatoire littéraire, où j’ai été élève, j’ai eu la chance de bénéficier de cours structurés, riches, unifiés par une dynamique cohérente, des cours, en somme, qui, répondaient, peu ou prou, aux exigences d’une de la formation humaniste.
À l’université, que j’ai rejoint pour la troisième année de licence, j’ai découvert beaucoup de maîtres de conférences et de professeurs très intelligents (et je les admire pour ça), mais, dans l’ensemble, assez mauvais pédagogues. La plupart semblaient considérer leur tâche d’enseignement comme une corvée et, croyez-moi, ce sont le genre de choses que les étudiants sentent immédiatement et dont ils souffrent. Ainsi, (bien trop) rares furent les cours d’université où j’ai pu sentir cette ardeur du savoir partagé, ou même tout simplement le fait que quelque chose “se passe” entre l’enseignant et ses étudiants. Je précise que je n’ai pas abordé la fac avec des préjugés négatifs, mais que je témoigne de ce que de nombreux étudiants peuvent ressentir.
On dira que c’est une question de moyens. Je ne pense pas. Je pense que le problème est avant tout humain, moral, et pédagogique. J’en veux pour preuve le fait que les cours dans lesquels j’étais (et il s’agissait toujours de cours magistraux) étaient souvent en effectifs plus réduits que ceux de la classe préparatoire. Il n’empêche que le climat y était pesant, peu propice à l’échange du savoir… Les cours, qui portent toujours sur des points tellement précis qu’on en vient à perdre de vue la portée générale, manquent leur objectif ; ils ne parviennent pas à former des têtes bien faites (qui ont besoin d’une certaine unité)… Un cours à la fac (au moins en premier cycle) ne devrait pas se limiter à l’exposé des préoccupations du chercheur… Il devrait prendre en compte la soif de formation totale qui est celle des étudiants.
Etant également élève à l’ENS de Paris, je suis surpris et attristé de voir combien la majorité de mes camarades (pour ne pas dire la quasi totalité) veulent éviter de “finir prof”. La plupart des normaliens, n’ayant qu’une vision partielle des réalités, considère le secondaire avec un sentiment mêlé de crainte et de mépris. De manière plus générale, je pense que le fait que la figure du professeur ait perdu de son aura et de sa valeur sociale contribue à nourrir ce sentiment. Or, ce qui m’inquiète, c’est que la majorité de ces personnes seront amenées, un jour, à enseigner à l’université, justement. Et qu’ils auront sans doute à coeur de distinguer leurs pratiques de celles du secondaire, par un souci de distinction sociale légitime mais peut-être destructeur. La continuité de la formation entre le secondaire et le supérieur doit être défendue et établie. Elle passe, à mon sens, par une formation complète, qui tranche avec la spécialisation à outrance des cours dès la licence…
Pour ma part, je souhaite enseigner dans le secondaire, ce qui fait dresser les cheveux sur la tête de mes camarades… qui, eux, cherchent à tout faire pour ne pas se retrouver dans cette situation… Or, ils s’aveuglent à mon sens sur deux points : d’abord, comme vous le dites, les étudiants de l’université viennent directement du lycée et ne naissent pas, déjà formés, par un phénomène de génération spontanée ; ensuite, à moins d’être chercheur pur (mais est-ce vraiment une vie souhaitable ?), il leur faudra mettre à un moment ou à un autre les mains dans le cambouis, puisqu’un professeur ne fait pas autre chose… Et s’ils refusent de le faire, alors je crains qu’ils finissent tout simplement par être non pas de mauvais chercheurs (certes, non) mais de mauvais profs.