La banalité de la fraude

Les fuites du bac ne sont pour rien dans ce qui suit : cela fait plusieurs mois que je songeais à ce billet sur la fraude, depuis que j’ai été personnellement confronté à la banalisation de cette pratique à l’université, avec un pic en 2009-2010. J’ai laissé passer le temps, laissé mon collègue Pierre Dubois traiter — fort bien — du plagiat dans la recherche, qui n’est pas le même sujet. Banalisation, « banalité de la fraude » oserai-je dire en parodiant une expression fameuse : il ne s’agit pas seulement de la fréquence croissante de la fraude, mais de la perte du sens  de la gravité de cette pratique, du mal que se font à eux-mêmes les étudiants, qu’ils font à leurs camarades et à l’institution en fraudant.

Mon expérience n’a pas de valeur statistique, mais elle m’a fait quelque chose, à moi, et peut-être dit-elle quelque chose de général. En 2008-2009, j’ai été confronté à un cas de fraude sur un exercice de contrôle continu dans un groupe de plus de 50 étudiants de Master en science politique. En 2009-2010, malgré un fléchissement des effectifs (ils sont assez fluctuants dans cette filière) la fraude, elle, a prospéré : 6 cas (détectés!) sur 35 étudiants.

Peut-être s’agit-il d’un phénomène transitoire. On me dit que les instruments anti-fraude mis en place en Amérique du Nord et qui arrivent chez nous sont très efficaces : tous les travaux écrits doivent être présentés sous forme électronique et après avoir passé le fichier au détecteur de copier-coller, un logiciel coûteux mais très efficace, plus que la vérification manuelle du professeur armé de sa seule intuition et d’un moteur de recherche. Ouf !

Il n’empêche : partout où elle se développe, la délinquance technologique entraîne une course à la sophistication des moyens dans laquelle le bien ne triomphe pas toujours du mal. Et surtout, surtout, le mal est fait. Lorsque j’ai pris la main dans le sac trois étudiants qui avaient recopié le même fichier (payant !) pour un exercice de contrôle continu comptant pour 1/3 d’une note représentant elle-même à peu près pour 1/15 d’une année de master 1, mon monde a changé, j’ai perdu mes repères comme disent les moralistes. Quelques réflexions reconstructrices :

Ils ne se rendent pas compte

A part un étudiant qui a avoué franchement son forfait et reconnu qu’il avait été pris par le temps etc., je n’ai eu droit qu’à des explications embarrassées et autres mensonges sincères : « j’ai pris beaucoup de notes et me suis mélangé les pinceaux », « j’ai oublié les guillemets », « je savais pas », jusqu’au déni complet mais qui, le plus souvent, n’exprimait pas le toupet du fraudeur endurci mais l’innocence de l’inconscience : puisqu’il ne s’agit que d’un ou deux clics, où est le mal ?

Dans ce nouveau monde, la différence entre une capacité humaine : savoir quelque chose, et un fait physique : de l’information est déposée dans tel objet, cette différence constitutive de notre idée de l’esprit humain a en quelque sorte disparu. Est-ce cela la morale de la société-de-la-connaissance, traiter l’esprit humain comme un tas de bits ? Il y a en tout cas un mystère dans cette banalisation d’un comportement pourtant à haut risque, même lorsque le gain est tellement négligeable qu’une explication rationnelle ordinaire (par l’intérêt) ne peut être invoquée. J’ai dit à ces étudiants : vous êtes non seulement des tricheurs mais des imbéciles. La secousse a été salutaire et a sauvé l’institution… jusqu’à la fin du semestre.

Détruire l’institution

Le pire s’est manifesté sous la forme du vécu : jusqu’à il y a peu, c’était un joie pour un enseignant, l’une des plus grande peut-être de ce métier, de découvrir une copie remarquable, un savoir maîtrisé, une exposition brillante. Aujourd’hui, cela génère le soupçon, la corvée de googliser le texte pour vérifier si… De sorte que cette petite fraude banale au contrôle continu est en réalité la destruction de l’institution, plus encore que le plagiat dans la recherche, qui est une plaie mais, pardon Pierre, n’empêche pas la science de cheminer (et les délinquants de se faire prendre… tôt ou tard). C’est pourquoi je suis en colère contre les intermittents de la conscience morale: ils détruisent mon métier, pire, le bonheur de l’exercer.

Apprivoiser l’internet

L’internet est un fabuleux dispositif de mise à disposition de l’information et de la connaissance. Il change notre vie et notre culture : nous pouvons instantanément retrouver la distribution d’un film d’Alfred Hitchcock, la date de la mort de Simone Weil ou l’auteur de cette citation latine qui nous trottait dans la tête. Comment faire en sorte que ce pouvoir ne se retourne pas en son contraire, que la mémoire mécanique ne vide pas les mémoires vivantes ? Un principe simple : l’internet, c’est fait pour les gens déjà cultivés, pas pour se cultiver. D’où la proposition que la parade la plus essentielle à la fraude électronique, c’est de mettre le livre et la lecture au centre de l’enseignement universitaire. J’enfonce là une porte ouverte, mais je crains qu’elle ne soit en train de se refermer peu à peu à coup de fiches, de photocopies d’extraits, de « Monsieur on ne va pas lire tout ça ! », alors qu’il faut l’ouvrir grand pour que notre enseignement réponde aux conditions inédites de la surdisponibilité de l’information.

Bonnes vacances, avec de bons livres.

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Article du on Jeudi, juillet 7th, 2011 at 18:19 dans la rubrique Non classé. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

Un commentaire “La banalité de la fraude”

  1. Olivier Jouanjan dit:

    La fraude n’est que le symptôme de la grande destruction à l’oeuvre dans l’Université. Il n’y a pas, en effet, que les possibilités nouvelles qu’offrent les technologies qui expliquent la banalisation de la fraude. Je vois au moins deux causes profondes, « idéologico-culturelles ». La confusion si grave, d’abord, entre connaissance et information. Conséquences: ta ressource est ta pensée, « visiter » un site plutôt que « lire », incapacité à la vraie lecture (critique et distanciée), le contenu sans la méthode etc. Et puis, la culture du « résultat »: qu’importe la méthode quand le but est atteint. Pourquoi l’étudiant n’appliquerait-il pas ce principe (qui passe souvent par la fraude) quand l’Université l’applique désormais dans tous les domaines. Innovation cette année: l’évaluation anonyme des collègues par d’autres collègues de la même Faculté. On n’a pas encore « évalué » à quel point le management généralisé détruit les « institutions ». On pourrait ajouter la « professionnalisation », un slogan qui masque la vertigineuse absence de pensée sur ce que cela veut dire un « bon professionnel ». En tout cas, ce sont d’excellents techniciens des technologies de l’information qui sortent de l’Université. Mais pour ça, ils savent se former tout seuls et même contre leurs professeurs…

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