Assez de « l’autonomie » !

Je ne crois pas être le seul universitaire à être agacé et même franchement inquiet du consensus des trois principaux partis politiques de notre pays sur la soi-disant « autonomie des universités » : l’UMP et le président sortant, le PS et son candidat, et enfin les journalistes, tous s’accordent pour citer l’autonomie des universités (en précisant immanquablement : « attendue-depuis-20-ans-par-la-communauté-universitaire ») comme LA réforme réussie du quinquennat : indispensable, consensuelle, ayant déjà porté ses fruits. « L’autonomie des université ça me va ! » ajoute (si l’on peut dire) François Hollande, tandis que ses conseillers se battent les flans pour avoir l’air de proposer une autre politique. La majorité présidentielle, jouant sur la magie du mot « autonomie » (il est vrai qu’il n’en faut pas plus pour séduire le parti des médias) finit par se persuader que, là au moins, elle a réussi. Les seules critiques qui atteignent le seuil de visibilité sont la demande de moyens et les larmes de crocodile versées sur l’injustice du dualisme entre les écoles qui sélectionnent et les universités qui ne le peuvent pas. Les mêmes qui s’acharnent sur les Prépas ne feront rien pour permettre aux universités de mieux encadrer les jeunes à la sortie du bac. C’est à peu près tout ce qui a été retenu (ce qui ne veut pas dire compris) du « manifeste des refondateurs », auquel j’avais participé : on est très loin de la vue d’ensemble du système d’enseignement supérieur à laquelle nous appelions.

Ce consensus des satisfaits, des hypocrites et des indifférents sur « l’autonomie » est peu glorieux. Il n’y a pas d’autonomie des universités. Tout au plus peut-on dire que les présidents ont acquis quelques marges de manœuvre supplémentaires, mais, sur tout ce qui mériterait le nom d’autonomie, rien, et même une régression. Pour aller à l’essentiel : rien n’a changé dans les conditions sine qua non de l’autonomie, à savoir l’existence de ressources propres et la maîtrise du recrutement. Les universités sont toujours dans l’impossibilité de choisir leurs étudiants, de dissuader ceux qui vont à l’échec de s’engager dans des filières où ils n’ont aucune chance et où ils ne font que chasser ceux qui y auraient leur place.

Il était parfaitement possible de préserver la quasi mission de service public d’accueil de tous les bacheliers incombant aux universités, et même de l’améliorer par une réforme des premiers cycles, tout en autorisant les universités à développer des filières sélectives et des procédures d’orientation plus contraignantes. Or les initiatives en ce sens en sont toujours au même point. Ce qui se fait pouvait déjà se faire sans la LRU. Les DU sélectifs à côté des diplômes nationaux, les filières spéciales à numerus clausus comme les doubles licences continuent de se développer dans une semi clandestinité, sans moyens et à la merci d’administrations pusillanimes, comme cette université qui, par trouille des réactions de l’UNEF, a empêché ses professeurs de sélectionner sur dossier les inscrits à une double licence originale, de sorte qu’après avoir décidé la création d’une filière d’excellence, on oblige les enseignants à prendre les étudiants par ordre d’inscription sur APB ! Une administration centrale intelligente aurait très probablement été plus accueillante à ces initiatives autonomes qu’un manager local mal élu.

Mais je rêve à parler d’administration intelligente : à peine octroyée cette autonomie en trompe l’œil, le ministère de l’enseignement supérieur n’a rien trouvé de mieux pour s’occuper que de la fouler aux pieds en bricolant une « nouvelle licence » absurde mais ficelée jusqu’aux moindres détails. Au nom de l’autonomie sans doute, les universitaires se voient imposés des modes de notation, d’organisation des examens, de validation des diplômes, des « référentiels », irréalisables (ne serait-ce qu’en raison des volumes horaires prévus) mais où tout est prévu jusqu’au moindre bouton de guêtre. Autrement dit, l’autonomie, c’est encore plus de bureaucratisation, de centralisation. Sous la logorrhée des « compétences » et de la « professionnalisation », le but avoué de la nouvelle licence est de donner le diplôme à tout le monde, en autorisant toutes les compensations entre semestres et entre disciplines (voir la tribune d’universitaires publiées enfin par Le Monde le 19 janvier). Double absurdité : 1) c’est transformer les diplômes en chiffon de papier (que de bonnes âmes proposent du coup de compléter par un « livret de compétences » qui permettrait aux employeurs de se renseigner les candidats, puisque le diplôme ne signifiera plus rien) tout en escomptant réduire le chômage en augmentant le nombre de diplômés (un bel exemple de pensée magique). 2) En admettant per impossibile que cet « assouplissement » de la validation ait quelque vertu, c’est aux universités autonomes de décider de mettre en pratique, et non à une bureaucratie irréelle, qui déplore le « taux d’échec » dont elle entretient les causes.

Qui peut lire le décret nouvelle licence et les documents de travail sur les référentiels des nouvelles licences générales sans partir d’un grand éclat de rire et perdre tout respect pour cette administration et les « experts » qui l’inspirent ?

L’association QSF a publié une analyse de ces référentiels. Voici en attendant un échantillon :

« c’est l’étudiant et non plus l’enseignant qui doit être au centre du système » [je croyais que c’était plutôt le savoir, mais j’ai dû me tromper]

« Les examens doivent donc vérifier non seulement que les connaissances sont acquises, mais aussi que les résultats attendus ont bien été atteints. C’est à partir des résultats d’apprentissage, et non pas des connaissances, que peuvent être identifiées les compétences acquises » [italiques ajoutés]

Le DGP (directeur général de la Palice) définit ainsi les « RDA » (Résultats d’apprentissage attendus : mais oui, ils l’ont fait ! j’en suis tout stasi) d’un cours d’histoire de L3 sur la religion grecque :

« 1. Connaître les principales caractéristiques de la religion grecque

2. Être capable d’analyser dans ses grandes lignes un récit mythique

3. Être capable de décrire les principaux monuments d’un sanctuaire et leur fonction

4. Être capable de comprendre la place et la fonction du sacré dans les sociétés

5. Être capable de replacer la religion grecque dans l’histoire des religions occidentales

6. Être capable de réunir une documentation appropriée, tant au niveau des sources primaires que de la bibliographie

7. S’exprimer dans une langue écrite et orale correcte. »

Portes ouvertes soigneusement enfoncées me direz-vous, mais là ne s’arrête pas l’audace référentielle : il est précisé que l’évaluation des RDA 1 et 3 seront évalués par QCM, tandis que 4, 5, 6 et 7 seront évalués par une dissertation ou, mieux, un exposé préparé en groupe. « Les R.A. 1 à 3 sont proprement disciplinaires ; les R.A 6 et 7 son typiquement transversaux ; les R.A. 4 et 5 sont mixtes. ».

Le référentiel précise les « Compétences transversales ou génériques induites » par cet enseignement :

– esprit d’analyse et de synthèse (R.A 2, 4 et 5)

– capacité de travail en groupe ( les exposés doivent être préparés en groupe )

– goût et aptitude à la recherche (R.A 6)

– aptitude à rassembler et analyser des informations provenant de sources différentes (RA 6)

– intérêt pour le culturellement différent (R.A 1, 4 et 5)

– engagement éthique : tolérance, respect des opinions d’autrui (R.A. 4 et 5)

– capacité à communiquer (R.A 7)

Tout est prévu donc au pays des RDA, et l’imagination pédagogique n’a qu’à bien se tenir.

Un esprit chagrin dirait que la messe est dite, que cette sollicitude en trompe l’œil pour l’université est l’alibi d’élites qui ont désormais d’autres valeurs que celles du savoir et de la culture, et qui n’imaginent pas envoyer leurs enfants à l’université. Mais ce n’est pas mon genre. S’il y a aujourd’hui des raisons puissantes au consensus sur l’abandon de l’université, elles ne sont ni éternelles ni partagées par tous. Des exemples étrangers et des « signaux forts » venus du corps électoral pourraient un jour ou l’autre ébranler ce conformisme.

Je traiterai un jour prochain de la professionnalisation, la vraie, pas celle du décret nouvelle licence, et de la façon dont on s’efforce sournoisement de supprimer les concours de l’enseignement en rendant impossible leur préparation et répulsive l’entrée dans le métier. Qui veut noyer son chien…

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Article du on samedi, janvier 21st, 2012 at 17:17 dans la rubrique Non classé. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

Un commentaire “Assez de « l’autonomie » !”

  1. Irnerius dit:

    Vous revoilà donc, Philippe, après une trop longue absence. J’espère que vous allez de nouveau publier régulièrement car vous n’avez pas la langue de bois et parce que vous abordez des questions-clés pour l’avenir de l’enseignement supérieur. Il y en a deux dans votre chronique : celui de l’autonomie et des moyens, celui du 1er cycle et de la nouvelle licence. Je partage largement votre point de vue.

    Pour l’autonomie cependant, je regrette sincèrement votre titre « Assez de l’autonomie ». Non et non ! Il faut plus d’autonomie et il faut une autonomie avec des moyens. Le discours sur l’insuffisance des moyens n’est pas qu’une rhétorique syndicale. Les universités sont de plus en plus asphyxiées et le pire est devant elle. Chronique « Wauquiez : baisse du budget en 2012
    http://blog.educpros.fr/pierredubois/2012/01/23/wauquiez-budget-2012-en-baisse/

    Pour la nouvelle licence, c’est effectivement une horreur absolue que les représentants des étudiants ont voulue (démagogie du ministre de l’avoir accepté). Le décret Wauquiez a définitivement assassiné la licence. Les référentiels de compétences contribuent à cet assassinat
    Chronique : « Ciel ! que de compétences »
    http://blog.educpros.fr/pierredubois/2011/07/24/ciel-que-de-competences/

    Et maintenant qu’est-ce qu’on fait ? Un bout de chemin ensemble sur la création d’Instituts d’enseignement supérieur ? A vrai dire, vous avez raison : les partis politiques s’en foutent assez (pour ne pas dire : totalement).
    94 chroniques sur les Instituts d’enseignement supérieur
    http://blog.educpros.fr/pierredubois/tag/ies/

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