Projet Fioraso : l’illusion bureaucratique

Depuis mon dernier billet sur ce blog publié après l’élection de François Hollande, « Ce à quoi nous avons échappé et ce qui nous attend », je n’avais rien à ajouter : l’orientation des réformes universitaires envisagées justifiait mes pires craintes, et je ne voyais pas quoi ajouter au travail exemplairement réactif de Pierre Dubois et aux analyses lucides de QSF, à l’élaboration desquelles je participe et que je recommande évidemment aux visiteurs d’Educpros.

Je reprends la plume aujourd’hui parce que le projet de loi Fioraso présenté en Conseil des ministres il y a quelques jours est un très mauvais projet, où le néfaste le dispute à l’inepte. Beaucoup de commentateurs, y compris avisés, n’y voient qu’un projet hétéroclite, d’une tiédeur toute hollandiste. Il est — hélas ! — bien plus radical et cohérent qu’il n’y paraît. Même Pierre Dubois, qui appelle à juste titre au retrait du projet, a l’air d’y voir plus un catalogue contradictoire de billevesées qu’une attaque grave contre l’université française. Je n’ai rien à redire aux points du projet qu’il critique : la réforme du recrutement des STS et IUT, inapplicable, mais qui sera appliquée quand même et fera beaucoup de dégâts dans ces établissements, le silence hypocrite du projet sur les ressources des universités, le maintien du pire de la LRU joint à la suppression du peu d’autonomie qu’avaient acquis les universités, au nom, excusez du peu, de « l’État stratège », etc. Mais il omet une question essentielle.

Du côté des mobilisations locales, c’est pire. Des motions hostiles au projet sont votées dans beaucoup d’établissements mais, de Paris 8 à l’EHESS en passant par SciencePo, elles s’en tiennent à des généralités vagues, évitant les sujets qui fâchent. Or il y a UN sujet qui fâche et qui me semble le cœur du projet, qui commande tous ses autres travers, c’est la gouvernance des universités.

Pourquoi est-ce un sujet qui fâche ? Parce que le projet Fioraso joue les étudiants contre les universitaires. L’UNEF fait semblant de critiquer mais elle se frotte les mains, la CPU, silencieuse, espère tirer son épingle du jeu, mais les enseignants chercheurs sont les grands perdants, non, les victimes de la réforme de la gouvernance des universités.

Pourquoi est-ce le cœur du projet ? Parce que cette gouvernance locale à la fois tatillonne et démagogique va de pair avec une centralisation jusqu’alors inconnue de l’administration des établissements, et le dirigisme d’une politique pédagogique et scientifique qui confond les brevets et la science, intoxiquée par la « culture du résultat », comme aimait à dire un ancien Ministre de l’intérieur, également ancien Président de la république. Et tout cela sous la houlette du SGEN CFDT et du PS. Étonnant non ?

Les conseils centraux, qui sont devenus, depuis la LRU, des institutions clé de la direction des établissements et de la collégialité universitaire voient leur composition et leurs attributions modifiées, de sorte que le projet va donner des pouvoirs exorbitants à des instances illégitimes. En particulier, dans le nouveau « Conseil académique », fusion des ci-devant Conseil scientifique et Conseil des études et de la vie universitaire (CEVU), les représentants étudiants pourront décider de directives pédagogiques et des modalités d’examen. Je n’exagère pas, même si cela paraît difficile à croire : dans la « commission de la formation » du conseil académique, les universitaires et les étudiants seront à parité, comme dans les actuels CEVU. Or cette commission aura des pouvoirs bien plus étendus que le CEVU, elle

« adopte les règles relatives aux examens. Elle est consultée sur les programmes de formation des composantes. Elle répartit l’enveloppe des moyens destinée à la formation telle qu’allouée par le conseil d’administration. Elle fixe les règles d’évaluation des enseignements », etc.

On peut faire confiance à cette disposition audacieuse, elle permettra très vite de réaliser les objectifs du Gosplan, 50% d’une classe d’âge à la licence (et d’ailleurs pourquoi 50% seulement ?). Quelques suggestions : « Et si on faisait deux sessions de rattrapage, une en juillet, l’autre en septembre ? Euh non, trois c’est plus sûr, pour que tout le monde réussisse. » Et puis cette furie du contrôle bureaucratique au nom de l’égalité : « Vos fiches de TD sont trop longues cher collègue, vos sujets pas assez conviviaux ».

S’il y avait un prix Pulitzer de la bureaucratie, le projet le remporterait haut la main, également nominé pour celui de la démagogie. Ses auteurs ont porté à la perfection ce qu’on pourrait appeler la bureaucratie participative. On consulte à tout va, on « partage le diagnostic » à qui mieux mieux, on crée des instances élues, des commissions de toutes sortes, et le résultat est de corseter dans le moindre détail une activité libérale par excellence, l’enseignement universitaire, de séparer minutieusement le pouvoir de l’exécution. Nous serons des exécutants-chercheurs (EC). D’autres décideront de la pédagogie, des programmes, des axes de recherche, de l’évaluation. Or cela ne marche nulle part, ni en URSS ni dans le capitalisme. L’illusion bureaucratique est increvable, sous tous les climats idéologiques.

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Article du on Vendredi, mars 22nd, 2013 at 20:23 dans la rubrique Non classé. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

3 commentaires “Projet Fioraso : l’illusion bureaucratique”

  1. TT dit:

    Une autre preuve que l’université ressemble de plus en plus à un monde de zombies ? (comme diraient certains : http://yannickrumpala.wordpress.com/2013/05/06/zombieland-universitaire/ )

  2. devoir informatique pratique bac dit:

    très bon article!

  3. Pascal Maillard dit:

    Les blogueurs d’EducPros vont-ils accepter que Pierre Dubois soit exclu du site sans lui manifester la moindre solidarité?
    http://blog.educpros.fr/pierredubois/2014/03/01/attaques-ad-hominem/

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