Quelques éléments de réflexion pour essayer de penser les mobilisations

1-L’argument, parfois entendu, selon lequel les jeunes seraient manipulés ou ne comprendraient pas les enjeux est avancé à chaque fois qu’un mouvement social apparaît, a fortiori lorsque les lycéens et les étudiants s’engagent. Il est évident que, comme tout mouvement collectif, des organisations et des militants agissent, encadrent et cherchent à amplifier l’action.

Un mouvement social est toujours l’occasion pour les syndicats d’essayer de montrer leur influence et de peser sur la décision publique, et pas seulement les syndicats ouvriers. Il y a toujours une cause à défendre ou à promouvoir et, en parallèle, un exercice de puissance ou d’influence à conduire par rapport au pouvoir et aux autres organisations.

On ajoutera qu’un mouvement organisé et structuré limite les risques de débordements et créé a priori les conditions propices à des négociations, si tant est que le pouvoir accepte d’envisager cette option. Il n’aura échappé à personne que cette fois, comme dans un passé récent, les actions violentes émanent justement de groupes non organisés voire d’acteurs isolés.

2-Dans les établissements dont le fonctionnement est plus ou moins perturbé par la mobilisation, il convient de faire la part des choses entre plusieurs attitudes. Celle, en premier lieu, des minorités agissantes, en l’occurrence les lycéens et les étudiants engagés dans des organisations reconnues, qui sont extrêmement peu nombreuses. Ensuite, un deuxième groupe composé de sympathisants de la cause qui vote les blocages (quand vote il y a), manifeste mais ne s’engage pas dans la gestion du mouvement. Enfin, un très large « ventre mou » qui oscille entre adhésion et hésitation (et parfois opposition) et, disons le, fonctionne surtout comme un passage clandestin de la mobilisation : on ne va plus en cours en attendant que cela se passe.

En règle générale, sauf quelques lycées et facultés très mobilisés, on doit constater que la partie très active –les militants- et active –les manifestants- ne dépasse pas à chaque fois quelques unités et ne parvient pas vraiment à élargir son cercle. Les lycéens arrivent le matin, constatent la présence d’un piquet de grève tenu par quelques élèves quand ils n’ont pas été prévenus par SMS ou Facebook, rentrent chez eux ou attendent devant l’établissement que le piquet soit abandonné pour éventuellement entrer. Ce qui est surtout notable, c’est la perturbation du fonctionnement des établissements. Les cours n’ont pas lieu, les classes sont presque désertées y compris quand le blocage a été levé, les contrôles d’absence sont suspendus. De la même manière que durant les conflits des dernières années, ceux qui seront sans doute les plus directement touchés par les cours non tenus sont les jeunes issus des milieux les plus modestes. Pendant ce temps, les établissements privés fonctionnent normalement, comme hors du monde.

3-La mobilisation d’une partie de la jeunesse contre le projet de réforme des retraites n’est sans doute que la partie visible, ou le révélateur, d’une crise plus profonde et plus inquiétante car il s’agit d’une double crise de confiance.

D’une part, une crise de confiance des jeunes lycéens et étudiants, sans parler de ceux qui sont hors du système de formation, dans leur capacité et leur « chance » d’intégrer le monde du travail dans des conditions correctes (délais entre le diplôme et l’emploi, lien entre l’emploi occupé et la formation reçue, statut juridique et niveau de rémunération) ;

D’autre part, une crise de confiance dans l’aptitude des décideurs politiques à comprendre que cette crainte est forte, très largement répandue et légitime, et, surtout, à concevoir et à mener à bien dans la durée des politiques publiques susceptibles de répondre à cette peur de l’avenir.

La génération qui, d’une manière ou d’une autre, manifeste aujourd’hui, ou regarde le mouvement avec sympathie, est née entre la fin des années 1980 et le milieu des années 1990. Elle est au sens propre du terme l’enfant d’une génération qui a elle-même connu, et subi encore souvent, les affres de la crise économique. Elle est déjà la 2ème génération d’après les Trente Glorieuses et la 2ème génération du chômage de masse et de la fin des illusions progressistes. Son rapport à l’avenir, collectif ou individuel, est logiquement marqué par des expériences de vie souvent difficiles, même si on ne doit évidemment pas généraliser abusivement.

Ceux qui s’adressent aux jeunes en expliquant doctement et rationnellement que le projet de réforme des retraites en « sauvant » le système par répartition « sauve » leurs chances de partir à leur tour en retraite ne comprennent pas que leur discours se heurte à beaucoup de scepticisme. Ce scepticisme est sinon proche d’une posture anti-politique et anti-élites à tout le moins emblématique d’une distance de plus en plus forte entre la parole et l’action politiques et la façon dont une part croissante de la société, et notamment de la jeunesse, manifeste sa croyance dans l’avenir.

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Article du on lundi, octobre 25th, 2010 at 11:43 dans la rubrique Lycée, mouvement social, réforme. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

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