Financer selon la performance (5)

5ème et avant-dernière chronique sur le financement selon la performance. Elle fait suite aux chroniques sur les concepts et les définitions (1), sur l’histoire de ce financement (2), sur les indicateurs de performance (3), sur les indicateurs de performance en matière de formations supérieures. La 5ème chronique porte sur les indicateurs de performance en matière d’insertion professionnelle des diplômés et sur les financements qui pourraient en découler. L‘objectif 1 du programme 150 du Projet de loi de finances 2010 de la MIRES est intitulé : “répondre aux besoins de qualifications supérieures« . Le texte du PLF précise avec raison : « l’ajustement formation-emploi est un processus qui dépend non seulement de la formation des jeunes sortants du système éducatif mais également de la conjoncture du marché du travail. Les marges de manoeuvre existent cependant pour viser une meilleure insertion des diplômés dans les prochaines années, sauf forte dégradation de la conjoncture« .

Le « sauf » est aussitôt oublié. Selon la logique de la performance (« faire toujours plus »), la cible de l’indicateur 1.2. (« taux d’insertion des jeunes diplômés trois ans après leur sortie de formation initiale ») est pour 2010 en hausse par rapport à 2007. Quelle est la cible pour les diplômés du supérieur universitaire ? Il faut qu’en 2012 le taux de diplômés du supérieur, employés au niveau cadre ou profession intermédiaire, soit en hausse de 5 points : il était de 77% en 2007, il doit être de 82% en 2010 (lire la note). Cette cible sera-t-elle atteinte alors que la conjoncture de crise a fortement pénalisé les diplômés 2008 et les diplômés 2009 arrivant sur le marché du travail ? Cela n’est-il pas bizarre ?

Il faut ici entrer dans la construction statistique de cet indicateur de performance du PLF pour en démontrer la stupidité et pour faire comprendre que le PLF prend « les citoyens pour des cons ». L’indicateur pour 2007 (77% de cadres et de professions intermédiaires) est celui des diplômés entrés sur le marché en 2004 et enquêtés par le CEREQ en 2007 ( « Génération 2004″ : cliquer ici). L’indicateur cible pour 2010 (82% ) est celui des diplômés 2007 enquêtés en 2010 : personne ne sait si le CEREQ aura les moyens financiers pour faire cette enquête ; elle n’est d’ailleurs pas annoncée sur son site ; il se pourrait bien qu’elle soit remplacée par l’enquête d’insertion que les universités doivent entreprendre dès décembre 2009 (voir ci-dessous). Puisque les enquêtes Génération du CEREQ ont lieu tous les 3 ans (Générations 1998, 2001, 2004), les diplômés 2008 et 2009 ne devraient jamais être enquêtés ! Ouf pour le gouvernement : « cachez le marasme de leur insertion : je ne saurais le voir« . Lire la chronique : « 32% de chômeurs ».

Pourquoi les diplômés 2007, enquêtés en 2010, devraient être plus nombreux que les diplômés 2004 à être cadres ou professions intermédiaires, 3 ans après leur sortie de formation initiale ? Le PLF explique que plusieurs « leviers sont utilisables pour y parvenir » : « généralisation de l’orientation active qui prend en compte les débouchés associés à chaque formation, généralisation des observatoires qui ont pour mission de mesurer les taux d’insertion de chaque filière à chaque niveau, développement de la professionnalisation des formations (généralisation des stages dans tous les cursus notamment en 3ème année de licence), développement de partenariats avec le monde économique, création dans chaque université d’un Bureau d’aide à l’insertion professionnelle (diffusion aux étudiants d’une offre de stages et d’emplois variés en lien avec les formations, assistance à la recherche de stages et de premiers emplois), plates-formes d’insertion professionnelle, outil supplémentaire au service de l’accès à l’emploi des diplômés, favorisant un travail en commun avec le monde professionnel, en particulier pour la définition de l’offre de formation ».

Le lecteur aura reconnu dans ces axes d’action la politique de Valérie Pécresse, ministre… depuis 2007. L’arnaque est complète : bien évidemment, les diplômés 2007 n’ont pu bénéficier de ces mesures ! L’indicateur 1.2 du PLF est donc une escroquerie. Il l’est d’autant plus que le financement des BAIP, annoncé par Valérie Pécresse en octobre 2008 (55 millions d’euros sur 5 ans), est disparu du PLF 2010  (pour une critique des BAIP, cliquer ici) ! 

Il faut noter « zéro » cet indicateur du PLF si l’enquête « Génération 2007″ du CEREQ est remplacée par l’enquête que les universités doivent entreprendre en décembre 2009, enquête que nous avons critiquée dans une chronique du 27 octobre 2009 : « Insertion performante« . Cette enquête est une honte scientifique : financement insuffisant, calendrier impossible à tenir, conditions de traitement à la scientificité douteuse pour permettre une comparaison entre universités, masquage d’éventuels déclassements par la mise ensemble des « cadres » et des « professions intermédiaires » dans la même catégorie, inutilité de l’enquête pour un pilotage de l’offre de formation par les universités elles-mêmes (le délai de 3 ans après la sortie de formation initiale est trop long ; les universités ont besoin d’enquêtes à 18 mois).

L’indicateur 1.2 du Programme 150 du PLF ne précise pas l’incidence financière de l’obtention ou de la non-obtention de la cible par les universités. Celles qui l’atteignent seront-elles recompensées par un financement « bonus » et celles qui ne l’atteignent pas seront-elles sanctionnées par un « malus » ? Evidemment non, puisque cette cible n’a aucun fondement et qu’elle est déjà obsolète avant même que d’avoir été observée par enquête.

Cela ne veut pas dire que le financement des universités selon la qualité de l’insertion de leurs diplômés doit être abandonné. Bien au contraire. La même chronique recommande des financements de ce type : récompenser les universités qui ont un observatoire des insertions depuis 3 ans, récompenser celles qui ont eu le courage politique de fermer les diplômes dont les débouchés professionnels récurrents n’étaient pas satisfaisants.

Note. La cible d’insertion pour l’ensemble des diplômes universitaires de licence, de master et de doctorat est 82% de cadres et professions intermédiaires en 2010 (77% observés en 2007). Cette cible est différenciée selon les niveaux de diplôme (67% pour les diplômés de licence, 86% pour ceux de master, 90% pour les docteurs) et selon les disciplines (71% pour les diplômés de lettres et sciences humaines, 89% pour ceux de sciences et techniques, 85% pour ceux de droit, économie et gestion).

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Article du on Mardi, novembre 24th, 2009 at 16:52 dans la rubrique G. Divers. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

2 commentaires “Financer selon la performance (5)”

  1. mabherve dit:

    Une belle histoire de la perversion des indicateurs
    La SNCF a parmi ses indicateurs le pourcentage de trains partant à l’heure
    Avant quand un train avait un peu de retard, elle faisait attendre le départ des trains pour les voyageurs en correspondance
    Maintenant, elle fait partir le train à l’heure. Les voyageurs ratent donc leur correspondance
    Le nombre de voyageurs mécontent s’accroit mais l’indicateur s’est amélioré
    Vive la technocratie !

  2. An II de l’autonomie - Histoires d’Universités - Blog LeMonde.fr dit:

    […] n’a aucun sens ! Lire la chronique 5 sur le “financement selon la performance” : cliquer ici.  if (GetCookie(‘wordpressuser’) == ‘histoireuniversites’) { document.write(’01 janvier 2010 […]

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