Critiquer les Comités de sélection

La campagne de recrutement 2010 des professeurs et maîtres de conférences, hors « postes au fil de l’eau« , est terminée : les Conseils d’administration, réunis en formation restreinte aux conseillers de même grade, ont validé ou non les propositions des Comités de sélection. J’ai déjà, avec d’autres, dressé un bilan critique de ces comités (CdS) (cliquer ici). L’article du Code de l’Education sur les CdS pourrait d’ailleurs être déclaré contraire à la Constitution ; le Conseil constitutionnel doit en effet l’examiner en tant que « question prioritaire de constitutionnalité« .

Le Conseil d’administration de Strasbourg, réuni en formation restreinte, n’a pas retenu la proposition de deux Comités de sélection de la section 19 (sociologie). Je reviendrai dans ma prochaine chronique sur cette « affaire ». Un des deux postes non validés est celui de Professeur, emploi n°1656, profil : « Sociologie de la ville, des territoires et de l’environnement ». Composition du CdS : cliquer ici). Je me suis demandé si les 4 autres comités pour les emplois mis au recrutement en section 19 avaient des membres extérieurs en commun. La réponse est « non », et c’est assez logique car le Comité fait appel à des experts extérieurs proches du profil de poste.

De ce constat, on peut déduire deux critiques de fond sur les CdS. Ils sont bien plus coùteux que les anciennes commissions de spécialistes (les membres extérieurs étaient les mêmes quels que soient les profils de postes). Les 5 CdS de Strasbourg ont mobilisé 31 membres extérieurs différents, ce qui a occasionné 62 déplacements (un pour la sélection sur dossier, un pour l’audition des candidats sélectionnés). Ces experts sont venus de tous les coins de France (et pas seulement de Paris) ; leurs déplacements et leurs déjeuners sont pris en charge par l’université. Le coût : au moins 10.000 euros… rien que pour les postes de sociologie.

Ce coût direct ne prend pas en compte les charges indirectes : le temps (donc le salaire) des personnels des ressources humaines et des services financiers : ils doivent convoquer aux réunions, collecter les pièces (les billets de train) pour opérer les remboursements adéquats ; et dieu sait qu’ils doivent faire de nombreux rappels pour obtenir des dossiers complets ! Bref, les comités de sélection entraînent des surcoûts fort importants et des charges de travail accrues pour les personnels des services financiers (et vraisemblablement des retards dans les remboursements !).

Avec les CdS, les universités subissent des dépenses contraintes. On ne peut donc dire qu’ils accroissent leurs marges de manoeuvre financières, comme cela était sensé se produire avec le passage aux RCE ! Strasbourg, passée aux RCE le 1er janvier 2009, va très vite s’apercevoir du gouffre financier produit par les CdS… C’est de fait aussi une incitation financière à ne plus recruter de fonctionnaires, mais à faire appel à des enseignants associés contractuels !

Deuxième critique de fond des comités de sélection, critique qui ne m’était pas encore « sautée aux yeux » et qui est devenue évidente au vu de la composition des 5 comités de sélection de Strasbourg. Les comités de sélection sont porteurs de la destruction des disciplines, des formations qu’elles assurent en licence et en master. Les Commissions de spécialistes – les professeurs en étaient tous membres – avaient une vision d’ensemble des besoins et ce sur plusieurs années : elles cherchaient à recruter des enseignants-chercheurs en fonction des services d’enseignement à assurer, du développement éventuel de nouvelles formations et bien évidemment de la recherche. Les CdS, composés pour chaque poste à pourvoir, ne peuvent avoir de vision d’ensemble des besoins d’enseignement et de recherche. Ils recrutent selon les besoins des centres de recherche : le président du CdS est le directeur du labo ou un de ses collègues qui veille à recruter selon les besoins de son seul labo.

« L’affaire de Strasbourg » illustre parfaitement cette question cruciale pour l’avenir de l’enseignement de chaque discipline. Les deux labos de sciences sociales de l’université se sont mis d’accord pour se partager les 4 postes à pourvoir (le 5ème étant affecté à l’IUT), définir les profils (2 postes pour chacun). Les deux labos ont ensuite proposé au conseil scientifique la composition de chaque comité de sélection. Qui s’est préoccupé de l’avenir des formations ?

Sans le vouloir, le CA de l’université, qui n’a pas suivi les propositions des 2 comités organisés autour d’un des deux labos, a fait surgir une nouvelle critique de taille contre les CdS : « ils vont faire crever les disciplines, les identités qu’elles permettent de construire, la diffusion organisée des savoirs qu’elles assurent dans les formations universitaires ».

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Article du on Samedi, juin 26th, 2010 at 15:51 dans la rubrique A. S'indigner, C. Alsace. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

6 commentaires “Critiquer les Comités de sélection”

  1. ganga dit:

    l’état de le France est consternant. j’en appelle à la mobilisation contre l’infamie des universitaires.

  2. Septime dit:

    Cher Irnerius,
    Je pense qu’il est trop tôt pour condamner, comme vous le faites, la nouvelle procédure de recrutement.
    Tout d’abord, les universités publient pour chaque poste un profil recherche et un profil enseignement et je ne vois pas pourquoi, s’ils sont faits de manière concertée et cohérente, les membres des CS les ignoreraient systématiquement. Ils savent désormais que, si leurs propositions sont trop loin de ces profils et qu’ils ne peuvent justifier l’écart, le conseil d’administration peut refuser le classement. A moins de considérer que tout le monde est corrompu et que les CA sont incapables de prendre des décisions dans l’intérêt de leur université, la nouvelle procédure me parait plus satisfaisante que l’ancienne où les querelles internes à un département ou les alliances stratégiques aboutissaient régulièrement à des recrutements contestables et parfois contestés. Les comités, s’ils sont constitués de personnes compétentes, ce que tout un chacun peut vérifier puisque leur composition est publiée, n’ont aucune raison de proposer des recrutements de qualité inférieure et le choix du président du CS, qui doit être avalisé par le CA, peut-être fait de manière à offrir des garanties dans ce domaine.
    Pour la seconde critique, qui concerne le coût du recrutement, il est indéniable que si on veut constituer des comités « idéaux », cela accroit les frais de déplacement et la complexité de l’organisation des sessions. Lorsqu’on recrute un maître de conférences, c’est pour 30 ans (dans l’université ou dans l’ensemble des établissements). Le recrutement est sans doute l’acte qui a le plus d’importance à moyen ou long terme pour une université. Les universités devraient avoir (ou se donner) les moyens de le faire correctement, comme les entreprises.
    Pour terminer ce commentaire un peu longuet, le seul aspect négatif que je vois à la nouvelle procédure et, en particulier, à la nécessité d’avoir une moitié au moins de membres extérieurs à chaque session, est que le recrutement peut être fait par un tout petit nombre d »intérieurs », ce qui ne permet pas d’impliquer les membres du département.
    Comme le suggère Christine Musselin, il faut assouplir certaines règles des sacro-saints concours de la fonction publique pour que les comités puissent faire venir les quelques candidats qui auront été retenus pour une audition pour une durée raisonnable (un à trois jours) afin qu’ils puissent rencontrer tous leurs futurs collègues, discuter avec eux en détails que questions pédagogiques ou de programmes de recherche. Cette solution, bien évidemment, allongerait la durée de la procédure et ne contribuerait pas à réduire les coûts engendrés par le recrutement.

  3. un lecteur dit:

    « comme cela était sensé se produire avec le passage aux RCE » : je me permets de suggérer « comme cela était annoncé avec le passage aux RCE ».

    La défonctionnarisation de l’enseignement supérieur me semble être, depuis 2007, un objectif évident du gouvernement. Tout l’indique au jour le jour (les « messages » passés lors des réunions de demandes de postes), en pleine cohérence avec la philosophie sarkozienne générale. Dans une réunion il y a quelques mois, le PDG de l’INRIA, à 3 mètres de moi, a expliqué que son institution est en avance, parce que les non fonctionnnaires y sont maintenant majoritaires. Il était clairement entendu que cet EPST est ainsi un exemple pour la ministre (je ne conteste pas la qualité de son travail, j’en suis, et, au delà d’une très belle façade et une réelle qualité scientifique, beaucoup de chercheurs disent que la boite marchait aussi bien il y a 15 ans, avec beaucoup moins de prétention technomanagériale).

    Sur le second point, oui, il y a en effet des risques de recrutement fortement piloté par la recherche. La question n’est pas juste numérique, c’est que bien des labos, je crains, n’aient de vision de l’enseignement qu’en termes de vivier pour leurs équipes. La perspective de masters payants, de hordes d’hypothétiques étrangers attirés par notre excellence et nos briques de grand emprunt, vont remplacer les locaux, nécessairement médiocres parce que locaux. J’entends encore récemment dans les couloirs qu’au moins, les doctorants chinois, ils travaillent le week-end. Sur les définition des profils, je suis 3 fois témoin cette année d’affirmations, par la pédagogie, qu’il y a tel ou tel manque dans l’enseignement, alors que je sais qu’il n’en est rien.

    Pour les dépenses, les déplacements sont-ils payés par les services centraux des universités ou par les composantes ? (qui préfèreront toujours payer qqs billets de train pour avoir des postes de fonctionnaires, plutôt que gérer des contrats ACERU).

  4. pdubois dit:

    @Septime. Merci pour vos commentaires réguliers et pertinents. J’ai, dans ma discipline, une expérience différente de la vôtre pour ce qui concerne la définition de la partie « enseignement » des profils de poste ; elle est absente ou figure pour ordre (sauf dans un cas : celui de l’enseignement des statistiques !). Le profil de recherche est devenu déterminant ; le recruté doit renforcer l’équipe de recherche et publier, publier.

    Tout se joue bien en amont des réunions des comités de sélection, i.e. au moment où sont écrits le/les profils des postes que l’université a accepté de mettre au concours. Qui décide ? Qui écrit ? Quels sont le candidat / les candidats qu’on veut recruter. Dans un nombre de cas significatif (aucune étude n’a jamais établi le taux), ce/ces candidats sont connus et ce n’est pas anormal : ils peuvent être « locaux » ou « extérieurs ».

    Quand les commissions de spécialistes existaient, il y avait de vrais débats voire des conflits quand il y avait concurrence entre plusieurs candidats. Avec les comités de sélection, ces conflits ne peuvent plus exister : la composition de chaque CdS ad hoc est verrouillée avant le débat. Si les membres extérieurs n’entrent pas dans le jeu qui est attendu d’eux, le CA en formation restreinte et fonctionnant en jury casse leurs propositions. Lire la chronique de François Vatin.

    Quant à l’affaire de Strasbourg, les raisons réelles de la décision du CA (deux annulations des propositions des Cds en sociologie) ne peuvent pas être celles qui sont annoncées officiellement. Je cherche !

  5. Simon dit:

    Je suis d’accord avec pas mal de vos critiques, mais il y en a une qui me semble traitée trop rapidement pour être correcte: celle du coût. 10000€ pour le seul poste de sociologie, ça paraît cher, certes. Mais au regard du fait qu’il s’agit de recruter un fonctionnaire c’est-à-dire quelqu’un qui, s’il s’avérait moins compétent que prévu, serait inamovible, je prefère largement qu’on se permette de dépenser cette somme (dérisoire par rapport au salaire annuel de la personne) si cela apporte quelque chose.

    Après, je ne dis pas que les modalités actuelles assurent mieux que les précédentes la qualité des personnes recrutées: mais l’argument du coût doit se formuler ainsi: l’augmentation substantielle du coût amène-t-elle une amélioration de la qualité du recrutement ?

  6. Norbert dit:

    La somme de 10.000 euros est d’autant moins importante qu’elle concernait en fait 5 postes… Et 10.000 euros pour 62 déplacements, avec un ou deux repas, c’est pas très cher: on a dû les faire voyager royalement en seconde classe, ce qui n’est pas très gentil pour des bénévoles!

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