Signer une publication

« Signer » une publication (un rapport, un article, un livre, un chapitre d’ouvrage) est crucial dans la recherche. Non pas pour les droits d’auteur : ils sont devenus négligeables ou ont disparu ; pour les livres, les auteurs doivent très souvent rechercher une subvention.

« Signer » devient par contre de plus en en plus important pour le CV (« Publier pour le CV« ), pour la carrière (recrutement, promotion). Il faut signer pour être cité, apparaître dans les index de citations. La pression à publier s’intensifie : elle s’exerce sur les individus et sur les équipes de recherche. Il y a désormais des « non-publiants« .

Quelles sont les règles de signature pour les recherches qui sont le fruit d’un travail collectif ? Dans les sciences, elles semblent très formalisées : nombre et ordre des signataires ; le patron de l’équipe ou du labo signe la plupart du temps. Régles formalisées, cela ne veut évidemment pas dire qu’il n’y a pas de conflits, ouverts ou larvés !

Dans les sciences humaines et sociales, il n’y a pas de règles formalisées. Certes, il n’y en a pas besoin pour les recherches individuelles. Qu’en est-il en cas de travail et de publication collectifs ? Ordre alphabétique des auteurs (à tour de rôle) ? Signature des ingénieurs d’études et de recherche qui ont réalisé le travail sous la conduite de l’enseignant-chercheur (« avec la coopération de… ») ?

Je veux attirer l’attention aujourd’hui sur la participation des étudiants de Master à des travaux d’études et de recherches dirigés par des enseignants-chercheurs. Certains d’entre eux s’approprieraient-ils, pour leurs propres publications, les matériaux collectés, analysés et rédigés par les étudiants ?

Un cas de ce type – il date du 26 novembre 2007 – a fait l’objet d’un jugement de la section disciplinaire du CNESER en date du 19 janvier 2010 (dossiers 694, 695, 696). Il concerne 3 étudiants de 1ère année de master (dénommés « XXX ») et un maître de conférences de sociologie de l’université de Strasbourg, Jean-Yves Causer. Celui-ci avait porté plainte contre les étudiants XXX pour injures et menaces. En janvier 2010, ceux-ci ont été relaxés au bénéfice du doute.

L’objet du conflit : la préparation, la rédaction et la publication d’un livre en hommage à Christian de Montlibert, professeur de sociologie en partance pour la retraite. Etudiant XXX au CNESER : « Tout nous indiquait que monsieur Causer ne suivait pas ce que nous faisions et qu’il ne connaissait pas l’état de l’avancement de nos travaux. Après deux années de confiance, Jean-Yves Causer a eu un changement d’attitude, et c’est par un message électronique qu’il nous a indiqué qu’il irait rencontrer le responsable des Presses universitaires de Strasbourg (PUS), qu’il y aurait des changements, qu’il reprenait l’ouvrage en main, qu’il gérerait seul désormais l’ouvrage et qu’il signerait seul la coordination de cette publication »… « XXX a pénétré dans le bureau de l’enseignant, heurtant au passage une porte d’armoire, sans aucune violence physique ». De Montlibert, témoin au CNESER, dit avoir joué le médiateur dans cet affaire ». « Ayant lui-même rencontré monsieur Causer qui lui a dit refuser de signer avec des étudiants et avoir besoin d’un ouvrage dans sa bibliographie (qui dans sa spécialité, la sociologie du travail, avait peu ou pas de publications ni de travaux de terrain depuis 12 ans). Bref, le professeur soutient les étudiants.

Jean-Yves Causer, lors de son audition au CNESER), « expose que messieurs XXX, XXX et XXX ont fait irruption dans son bureau, de force, qu’ils l’ont insulté, monsieur XXX se montrant le plus virulent des trois est allé jusqu’à le menacer ; qu’il a en effet été amené à supprimer deux articles de l’ouvrage à la demande des presses (PUS)…, que lui-même a bien participé au projet en le finalisant, en recherchant des auteurs, qu’il s’est bien investi dans ce travail de publication, qu’il a bien passé du temps à ce travail ».

L’ouvrage en question apparaît dans la liste des publications du CRESS et de Jean-Yves Causer (automne 2008) : « Le raisonnement sociologique. Autour de Chistian de Montlibert » est annoncé à paraître en 2007. Il ne figure pas au catalogue des Presses de l’université de Strasbourg. A-t-il été publié ?

J’ai voulu en savoir davantage sur Jean-Yves Causer que je ne connaissais pas jusqu’alors. Il est membre de l’UFR de Sciences sociales (SSPSD) de l’université de Strasbourg : sa page personnellle et ses publications (ici). Il est membre du Centre de recherche et d’étude en sciences sociales (CRESS). Depuis février 2010, il est membre coopté, dans le collège des maîtres de conférences, de la section 19 – sociologie démographie – du CNU (source : ASES). Enfin, il a conduit la liste du Front de Gauche aux dernières élections régionales en Alsace (Source France 3 Alsace).

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Article du on Mardi, juin 29th, 2010 at 17:50 dans la rubrique A. S'indigner, C. Alsace. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

3 commentaires “Signer une publication”

  1. Gizmo dit:

    Pourquoi les étudiants xxx sont ils protégés par l’anonymat et l’EC est il jeté en pâture ? Le billet aurait eu plus de force si l’on en était resté aux positions de principe et non au cas d’espèce.

  2. pdubois dit:

    @Gizmo. La réponse à votre question est simple. Relisez le jugement de la section disciplinaire du CNESER. Les étudiants ayant été relaxés de l’accusation portée contre eux, il est normal que le CNESER préserve leur anonymat. C’est Jean-Yves Causer qui a porté plainte ; sa plainte a été déboutée. Le jugement du CNESER cite son nom : pourquoi me serais-je abstenu de le faire ? La question de la signature des publications, quand des étudiants ont effectué un travail important, est suffisamment importante pour qu’on ne se cache pas derrière un anonymat hypocrite. C’est en tout cas ma déontologie.

  3. PR27 dit:

    1) l’enseignant-chercheur qui aurait fait publier un groupe d’étudiants en master aurait là suggéré une bonne aptitude à former des jeunes chercheurs, à les tirer vers le haut. Dommage que la joie de chercher et trouver ensemble avec exigence ne prime pas, ces questions d’image et de CV occupent bien trop les esprits.

    2) les non-publiants s’appellent maintenant « non produisants », selon l’AERES. En fait, le changement de terme vient de ce que la production inclut maintenant des éléments plus divers : logiciels, fouilles, montages expérimentaux. Les consignes de l’AERES sont d’être assez souple concernant la diversité des natures des contributions scientifiques. « non produisant » est très négatif, mais en termes de recherche, il ne me paraît pas injuste.

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