Aghion. Le triangle du « matching »

La 2ème partie du rapport Aghion vient d’être remise à Valérie Pécresse (télécharger le rapport). Elle est encore plus criticable que la 1ère partie remise en janvier 2010. Lire les 3 critiques sur cette 1ère partie : « Organiser l’excellence« , « Critiquer Aghion. Urgent« , « Les oeillères d’Aghion« . Le tryptique gagnant pour être une université d’excellence : des moyens financiers élevés, l’autonomie des universités (un gouvernement dirigé par un « board of trustees ») et un système d’incitation (financement de la recherche sur appels à projets).

Ce tryptique gagnant n’est évidemment pas remis en question dans la 2ème partie du rapport, intitulée « L’excellence universitaire et l’insertion professionnelle« . Le site du Ministère en résume les conclusions et en reprend les recommandations. Le rapport se « consacre aux conditions de la performance des universités en matière d’insertion professionnelle et d’adéquation des formations au marché du travail (« matching »). A cette occasion, la ministre a mis en avant trois principes d’action : organiser le premier cycle universitaire en intégrant une spécialisation progressive des étudiants, favoriser la fluidité et la flexibilité des parcours avec la possibilité de passer d’un système à l’autre et d’affiner son projet sur la base d’un socle de formation, et informer toujours plus et mieux les étudiants« . Ces 3 principes d’action sont d’une banalité affligeante : ils figurent dans les discours de tous les ministres de l’enseignement supérieur depuis la loi Faure de 1968.

Comment concrétiser ces 3 principes d’action ? La recommandation 3 du rapport (page 48) propose de « favoriser l’émergence progressive de collèges universitaires qui regrouperaient les formations universitaires générales (avec spécialisation et orientation progressives), les formations professionnelles courtes (avec passerelles les reliant aux formations générales), des formations préparatoires aux grandes écoles. Le « grand emprunt » pourrait financer cette « solution innovante » que serait la création de Collèges universitaires.

Le « Collège universitaire » d’Aghion ressemble à l’Institut d’enseignement supérieur (IES) que je préconise dans les chroniques de ce blog, mais il n’en est que le « Canada dry ». Valérie Pécresse a déjà proposé aux universités d’ouvrir des Classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE) ; elle ne recherche absolument pas l’intégration des CPGE et des STS dans les universités. A l’inverse, l’IES les intégrerait dans un établissement public unique, distinct des lycées et des universités, et dédié à de 2 ou 3 voies longues et à 2 ou 3 voies professionnelles : lire la chronique : « L’IES. Les formations« .

Philippe Aghion a recherché des expériences étrangères ad hoc et proposé dans son rapport ce que Valérie Pécresse avait envie d’entendre. Mais là n’est pas le plus grave : ce rapport est, au plan scientifique, une honte absolue. En voici plusieurs preuves, liées au fait que les conclusions se fondent sur des analyses de régression absolument inacceptables. L’étudiant de Master qui ferait la même erreur serait recalé ! Tout étudiant sait en effet qu’une « corrélation » entre deux variables ne signifie pas qu’il y ait « causalité » entre elles.

Comment procède l’auteur du rapport pour démontrer que « la perspective de bonnes performances en matière d’insertion professionnelle serait facilitée par un socle constitué par les moyens investis dans l’enseignement supérieur…, par l’autonomie des établissements, notamment en matière de gestion des ressources humaines…, et par la stratégie du « matching » (diversité et flexibilité des parcours, spécialisation progressive, information des étudiants) ? Il met en relation certaines statistiques de l’OCDE (essentiellement la dépense annuelle par étudiant) et certaines données sur l’insertion professionnelle (essentiellement le taux de chômage des diplômés du supérieur, or ce n’est qu’un des taux pour mesurer la qualité de l’insertion professionnelle ! ). Et c’est là que les soit-disant preuves du rapport s’effondrent les unes après les autres.

Page 14. Mise en relation de l’investissement annuel par étudiant et du taux de chômage des diplômés du supérieur âgés de 25 à 29 ans. Conclusion : « l’investissement public dans l’enseignement supérieur est un des facteurs nettement favorables à l’insertion des jeunes diplômés sur le marché du travail ». Erreur sur le choix des deux variables mobilisées pour l’analyse : l’investissement public est une moyenne (or il varie très fortement d’une filière et d’un niveau de l’enseignement supérieur à l’autre) ; le taux de chômage des 25-29 ans agrège des diplômés qui sont depuis plusieurs années sur le marché du travail (les diplômés du supérieur court) et des diplômés qui viennent d’y accéder ; recourir à un taux de chômage moyen est un non-sens.

Page 15. Destruction de l’argument précédent par l’auteur lui-même. Mise en relation de l’investissement public annuel par étudiant et du taux de chômage des diplômés du supérieur et des diplômés du secondaire. Ces derniers connaissent un taux de chômage supérieur à celui des diplômés du supérieur ; or l’investissement par étudiant est supérieur dans le secondaire en France. Le professeur conclut donc que l’investissement public ne suffit pas à expliquer la performance en matière d’insertion professionnelle !!! Dont acte, évidemment !

A partir de la page 16, le rapporteur utilise, pour de nombreuses démonstrations, les résultats de l’enquête CHEERS réalisée en 1999 auprès d’étudiants qui ont été diplômés en… 1995, oui en 1995, i.e. avant la réforme dite de Bologne, avant la mise en oeuvre du LMD en France. Il met ainsi en relation le degré de satisfaction dans l’emploi exprimé par ces diplômés et l’investissement public pour conclure : « les moyens investis permettent d’améliorer la satisfaction des jeunes salariés quelques années après le début de leur vie professionnelle ». N’importe quoi !

J’arrête là mais après avoir ajouté un seul point. La pauvreté des indicateurs mobilisés (quelques-uns seulement tant pour ce qui concerne les facteurs explicatifs que pour la variable à expliquer à savoir l’insertion professionnelle des diplômés) est à elle-même un indicateur-clé d’un rapport scientifiquement déplorable.

Je suis sûr que mon ami Mora sera scandalisé de l’utilisation des résultats de l’enquête CHEERS par un professeur dénué de tout scrupule scientifique et donc bas serviteur de la Ministre qui lui a confié la mission. D’ailleurs, quel a été le coût total de cette mission et combien Philippe Agion lui-même a-t-il perçu pour la réaliser ? Franchement, j’ai honte d’avoir dû lire « L’excellence universitaire et l’insertion professionnelle » dont le rapport « qualité-prix » est scandaleux !   

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Article du on Lundi, juillet 19th, 2010 at 21:51 dans la rubrique A. Débattre, A. S'indigner. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

Un commentaire “Aghion. Le triangle du « matching »”

  1. Refonder le 1er cycle | Histoires d'universités dit:

    […] de la seconde partie du rapport “Aghion” en juillet 2010 (chronique : “Le triangle du matching“). Elle a mis alors en avant trois principes d’action : organiser le premier cycle […]

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