Un salaire pour le président PDG ?

J’ai critiqué vertement le décret du 16 juin 2010 qui prévoit de verser à certains présidents d’université une indemnité mensuelle d’environ 3.000 euros (dont une partie liée aux résultats atteints en matière d’objectifs fixés par le ministre). Dans une première chronique du 27 juin (« La CPU. Mort annoncée ?« ), j’ai mis en avant plusieurs effets pervers possibles du décret : perte d’indépendance des présidents par rapport au ministère, inégalités indemnitaires entre les présidents, écarts importants de revenu mensuel entre les présidents et les directeurs des services (ex-secrétaires généraux), obligation pour les présidents de rechercher une autre fonction après leur mandat pour ne pas subir une perte de revenu de 3.000 euros (l’obtention de la fonction future obligeant par ailleurs à « se faire bien voir du ministère »).

Seconde chronique du 27 juin : « Lionel Collet : 210.000 euros par an« . Le président de la CPU n’est pas satisfait des montants indemnitaires prévues par le décret : “les présidents estiment ne pas abuser : la moitié de leurs homologues britanniques gagnent plus de 210 000 euros par an” (17.500 euros par mois). Sans vergogne !

Il faut attendre le 2 juillet 2010 pour que le président de la CPU adresse enfin un courrier à la ministre à propos du décret du 16 juin : cliquer ici. Courrier personnel ou prise de position de la CPU (pas de trace en tous cas du courrier sur le site de la Conférence : les positions de la CPU) ? Pas du tout content le président ! « La part variable de la prime et ses modalités d’attribution alimentent, inévitablement, injustement, stupidement, un procès en vénalité des présidents et en docilité à l’égard du gouvernement, que les opposants à la LRU continuent à instruire chaque fois qu’ils ont le sentiment d’en avoir l’occasion » (j’en conclus que Lionel Collet n’est pas un opposant de la LRU). Quelques adverbes ne suffisent pas : « la publication du décret alimente une polémique inutile, dérisoire, désobligeante pour la personne des présidents et dévalorisante pour leur fonction ». Vraiment très fâché le président !

Que propose-t-il ?  « Le montant de la prime d’administration doit être fixé nationalement et globalement, selon des règles qui n’impliquent ni une intervention du ministère, ni un vote du conseil d’administration, pour garantir l’indépendance des présidents et les mettre à l’abri des pressions et des soupçons ». Quel montant ? Lionel Collet ne précise pas ! Valérie Pécresse a-t-elle répondu à son courrier ? Est-elle prête à revenir sur le décret ? Fort peu probable !

Gilbert Béréziat, ancien président de Paris 6 Pierre et Marie Curie, dans sa chronique du 5 août (« LRU, 3ème anniversaire« ), revient sur la question de la prime des présidents. Tout le monde en prend pour son grade. « La querelle déclenchée par le blogueur Dubois fleure bon un certain populisme…; je ne peux le suivre sur un terrain où il se trompe de cible… La manière dont la ministre traite le problème de la rémunération des fonctions de président d’université est inadéquate… L’interventionnisme de la ministre qui s’érige en juge de paix de la manière de servir des présidents est une insulte à l’autonomie des universités et à leurs conseils d’administration… Cette affaire est d’ailleurs encore plus mal gérée par la CPU ».

Que propose Gilbert Béréziat ? Un salaire pour la fonction de président. Je partage quatre de ses considérations : 1. « Les responsabilités des présidents sont importantes », 2. Leur statut est fragile (voir « la procédure expéditive que vient de subir le président de l’université de Toulon, procédure qui n’a pas ému grand monde ». 3. « La plus grande anomalie réside dans le fait que les présidents ne soient pas payés pour les fonctions qu’ils occupent mais pour des fonctions qu’ils occupaient avant leur désignation comme président d’université. C’est ainsi, par exemple, qu’un hospitalo-universitaire conserve ses émoluments hospitaliers » (c’est le cas de Lionel Collet et c’était le cas pour Gilbert Béréziat)… 4. « Chacun voit bien que la charge de travail et les responsabilités afférentes ne sont pas les mêmes selon les universités ».

Je ne partage pas la 5ème considération : « il y a quelque chose d’éminemment choquant que certains présidents soient moins bien payés que le secrétaire général ou l’agent comptable de l’établissement qu’ils dirigent ». Ce n’est vrai que pour une minorité de présidents, ceux qui sont maîtres de conférences. Les directeurs des services et les agents comptables peuvent seulement parvenir à l’échelle B de la fonction publique ; leurs primes sont importantes mais ne sont pas supérieures aux 3.000 euros du décret de juin 2010.

Gilbert Béréziat : « dès lors je milite pour que la fonction de président d’université, qui s’apparente plus à celle d’un PDG qu’à celle d’un président de conseil d’administration (CA), soit rémunérée comme telle. A charge pour l’institution, via son conseil d’administration, de définir le montant de cette rémunération ou de définir une procédure de négociation de ce montant. Le président serait ainsi mis en position de détachement pendant la durée de son mandat, et les instances de l’université pourraient ultérieurement reconnaître son investissement en lui assurant, lors de sa réintégration à l’issue de son mandat, une promotion accélérée sur le contingent relevant de sa responsabilité ».

La proposition de Gilbert Béréziat est cohérente avec son combat pour l’autonomie totale des universités : pourquoi celles-ci ne pourraient-elles pas décider de la rémunération de leurs présidents ? N’ont-elles pas des responsabilités et compétences élargies ? L’ancien président de Paris 6 va plus loin en écrivant que la fonction de président d’université s’apparente à celle d’un PDG ; cela supposerait que le président PDG n’ait plus un mandat à durée limitée (4 ans renouvelable une fois) et qu’il puisse être remercié par le CA en cas de défaillance ou d’absence de résultats ? D’accord avec cela, Gilbert Béréziat ?

Le président PDG, selon la proposition de Gilbert Béréziat, négocierait son salaire avec le CA. On peut supposer qu’un professeur praticien hospitalier (PU/PH) négocierait un salaire plus élevé que celui qu’il percevait auparavant et que son successeur non PU/PH, ayant les mêmes responsabilités, revendiquerait un salaire au moins équivalent. La proposition de Gilbert Béréziat pousserait donc à la hausse les salaires des présidents de toutes les universités, par effet d’imitation (pourquoi lui et pas moi ?). Tous les présidents à plus de 10.000 euros par mois et pourquoi pas à plus de 15.000 euros ! Et on retomberait donc sur le problème de l’après-présidence pour les présidents qui ne souhaiteraient être PDG de leur université que pour un temps ! Leur accorder seulement une promotion accélérée ne serait qu’un bien faible pis-aller. Pour les autres, Gilbert Béréziat envisage un corps professionnel de présidents PDG, mobiles d’une université à l’autre… et gagnant toujours plus ?

Bref, la proposition de Gilbert Béréziat suppose un changement profond de la gouvernance des universités ; elle exigerait une loi modifiant les articles de LRU sur la gouvernance des universitiés et explicitant, entre autres, quelques règles pour la négociation du salaire des présidents PDG. La CPU n’est pas favorable à une réécriture de la loi sur ce point : « la majorité des présidents d’université estiment qu’il ne faut pas toucher dans l’immédiat à cette loi, même s’il y a des élments qui posent problème. Il est préférable d’avoir une certaine stabilité. En clair, prenons le temps avant d’effectuer des modifications » (Simone Bonnafous, vice-présidente de la CPU, Contre-enquête « Les universités tirent-elles profit de leur autonomie ? », Le Monde, 7 août 2010).

Je renverrais volontiers à Gilbert Béréziat la phrase qu’il m’a envoyée : « je ne peux vous suivre sur un terrain où vous vous trompez de cible ». La cible n’est pas la rémunération des présidents, mais leur légitimité à devenir et demeurer un temps présidents. S’ils demeurent élus par les personnels et par les étudiants, leur rémunération d’avant leur présidence ne doit guère être modifiée et leur fonction doit rester à durée limitée. Il faut par contre qu’ils aient les moyens financiers suffisants (budget de la présidence) pour assumer dignement et efficacement leur fonction. Il faut que les présidents donnent l’exemple à tous du désintéressement et du dévouement : rien de pire pour l’Université si chacun monnaie sans cesse une rétribution pour une contribution.

Par ailleurs, sauf à changer totalement de système d’enseignement supérieur, les présidents ne sauraient devenir des professionnels de la fonction présidentielle universitaire. Je ne souhaite pas qu’ils deviennent les PDG de leur université ! Par contre, l’université a grandement besoin de dirigeants, professionnels et non-enseignants, fort compétents et mieux payés qu’ils ne le sont actuellement.

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Article du on Vendredi, août 13th, 2010 at 22:19 dans la rubrique A. S'indigner, C. Ile-de-France. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

Un commentaire “Un salaire pour le président PDG ?”

  1. Valérie encline à prescrire | Histoires d'universités dit:

    […] Le président de la CPU s’est prononcée contre cet article du décret (chronique : “Un salaire pour le président PDG ?“). A ma connaissance, cet article du décret n’a pas été aboli. Les présidents qui […]

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