Eric Martin, président puis recteur

Eric Martin, recteur de l’académie de Besançon depuis mars 2010, a été décoré « chevalier de la légion d’honneur » le 14 juillet dernier. Un poste de recteur pour un ancien président d’université, ce n’est pas inhabituel. Mais, en novembre 2009, Eric Martin, encore président de l’université de Bretagne Sud (site de l’UBS), déclarait au Télégramme de Brest : “Quel est votre avenir ? Un départ vers un ministère ? Une autre université” ? “Un ministère, je n’ai pas cette prétention ! Une autre université… Je pense que la charge ne dépend que de la quantité de projets que l’on met sur le feu et pas de la taille de l’université. En tant que président sortant, j’ai droit à un an de congé sabbatique. Ce qui va me permettre de me ressourcer pour la recherche et mes cours. Et ensuite, je retrouverai ma paillasse. Entre nous, être chercheur est beaucoup plus gratifiant que n’importe quelle autre fonction” (quiz du 10 août). Evidemment, un président qui espère devenir recteur d’académie ne va pas le crier sur les toits ! Mais il ne dit pas dans ce cas que rien n’est plus gratifiant que la fonction de chercheur.

Qui est Eric Martin ? Doit-il sa nomination comme recteur à ses affinités politiques et/ou à d’autres réseaux et/ou aux compétences, à l’efficience et à l’efficacité qu’il a démontrées comme président d’université ? CV sur EducPros, CV sur le site de l’université, CV sur le site de l’académie de Besançon.

1961, naissance à Quimper : René Martin est donc breton. 49 ans en 2010. Retraçons sa trajectoire. 1984 (23 ans) : élève de l’ENS Cachan, il obtient l’agrégation de génie électrique en 1984 (l’ENS Cachan est hégémonique pour les agrégations techniques : chronique « Agrégation en péril »). 1986 : thèse en électronique à Paris Sud ; agrégé docteur à 25 ans, pas mal du tout. Le profil professionnel s’affiche : celui des sciences de l’ingénieur.

Trou dans le CV de 1986 à 1993. On sait seulement qu’il a participé à la création de l’école d’ingénieurs de Monastir en Tunisie. Est-il alors en coopération dans ce pays ? Il mène certainement des recherches puisqu’il est habilité à en diriger des recherches en traitement du signal. HdR à Rennes 1 en 1993, à 32 ans : une étoile filante en recherche.

1994. Eric Martin est nommé professeur à 33 ans (33 ans, c’est l’âge moyen aujourd’hui d’accès à un poste de maître de conférences). L’université de nomination : Bretagne Sud, qui sera officiellement créée en janvier 1995 sur deux sites, Lorient et Vannes. Eric Martin va y déployer une activité intensive et créatrice durant 15 ans. Ses recherches portent sur la « conception des systèmes électroniques dédiés ». Il publie en 1996 Ingénierie des systèmes à microprocesseurs (collection technique et scientifique des télécommunications, édition Masson). En 1998 (37 ans), il participe à la création de l’ENSSAT, école d’ingénieurs de Lannion (université de Rennes 1).

Le temps des responsabilités commence dès la nomination comme professeur. Eric Martin n’est pas un homme qui fuit les responsabilités ; sans doute les recherche-t-il ! Ce n’est pas un défaut. Responsabilités internes à l’université, pédagogiques et de recherche. « Il crée et dirige durant dix ans le laboratoire de recherche LESTER, intégré en 2008 dans l’UMR Laboratoire des sciences et techniques de l’information, de la communication et de la connaissance » (Lab-STICC)… « Il créé et assure la direction de l’IUP Génie des systèmes industriels (GSI), du DESS Gestion et pilotage de la production de 1995 à 2000 ; ces formations sont intégrées en 2010 à l’ENSIBS. Il crée et dirige de 2000 à 2004 la première école doctorale pluridisciplinaire de l’Université de Bretagne Sud ». Pour sa part, « il a formé près de trente docteurs dont la moitié est actuellement recrutée en entreprises, l’autre ayant rejoint la recherche publique ».

Ce n’est vraisemblablement pas de gaité de coeur qu’Eric Martin, président, devra accepter, dans le cadre du processus de fusion d’écoles doctorales, l’intégration de cette école dans quatre écoles co-accréditées avec les autres universités bretonnes. Insertion professionnelle des docteurs bretons ? Lire l’enquête du PRES.

Responsabilités dites « administratives » au sein de l’université UBS. Dès 1995 (34 ans), « il a en charge le développement du secteur des sciences pour l’ingénieur ». Puis, « il assure, en 2003, la vice-présidence aux nouveaux apprentissages, domaine comprenant à la fois les technologies de l’information et de la communication pour l’éducation (TICE) et la formation tout au long de la vie ».

Éric Martin, seul candidat en lice, est élu président de l’Université Bretagne Sud le 3 décembre 2004, par 80 voix sur 106 électeurs. Il prend la succession de Gilles Prado, premier président de l’université ; celui-ci est nommé recteur de Corse en 2006. Eric Martin a 43 ans ; c’est un fort jeune président. Son programme : développer la recherche (niches d’excellence et réseaux de recherche), la vie étudiante, ouvrir l’université à l’international et entreprendre une démarche qualité.

La LRU l’obligeant, Eric Martin doit faire confirmer son mandat par le CA nouvellement élu : c’est chose faite en mars 2008. L’élection est moins « confortable » qu’en 2005 : 16 voix « pour », 8 « contre » et 3 « blanc ». Après les élections du CA LRU, Eric Martin demeure l’élu des professeurs ; il n’est plus celui des maîtres de conférences (la liste qui le soutenait est battue dans ce collège). Est-ce ce demi-échec qui l’amènera à ne pas demander un renouvellement de son mandat au début 2010 ? Olivier Sire devient le 3ème président de l’université de Bretagne Sud.

« Durant son mandat, Eric Martin a développé les partenariats avec les entreprises, les collectivités et les autres établissements de formation » (CV sur le site du rectorat). Premières années de mandat. En 2006, vote d’une motion d’opposition au Contrat première embauche. 2006 et 2007 : « Eric Martin est président du réseau des universités de l’ouest atlantique (RUOA) et des associations Ouest Recherche et Université de Bretagne, cette dernière ayant été préconfigurative » du PRES Université Européenne de Bretagne (UEB) », créé dès mars 2007 ; il s’agit d’un PRES non fusionnel. Et aussi en 2007 : l’université expérimente le Dossier Diagnostic Universitaire, une orientation active avant la lettre.

L’année 2009, dernière année du mandat et après le semi-échec de la confirmation à la présidence en 2008, est contrastée. Opposition au ministère : les 3 conseils votent en février une motion décidant de ne pas remonter au ministère les maquettes de masters « Education et formation » et une motion demandant le retrait du décret sur les enseignants-chercheurs. Soutien aux initiatives de la ministre : ouverture d’une Classe préparatoire économique et commerciale au sein de l’université (CPGE ouverte aux bacheliers professionnels), création de la Fondation universitaire de Bretagne Sud, rapport favorable de l’IGAENR qui permet le passage de l’université aux responsabilités et compétences élargies de la LRU au 1er janvier 2010.

Responsabilités nationales enfin. Au sein de la Conférence des présidents d’université (CPU) tout d’abord : « Membre actif de la conférence des présidents d’universités (CPU), il a été élu à son conseil d’administration de 2006 à 2010. Il a piloté au nom de la CPU le comité de pilotage des systèmes d’informations et participé au S3IT, schéma stratégique des systèmes d’information et des télécommunications ». Par ailleurs, « Éric Martin est expert scientifique auprès de l’Agence de l’évaluation de l’enseignement supérieur et de la recherche (AERES) ; il a été président du comité de programme « architectures du futur » de l’agence nationale de la recherche (ANR) ». Les responsabilités nationales créent le réseau.

En résumé. Une fort belle carrière professionnelle, des réalisations conséquentes en sciences de l’ingénieur, une montée cohérente vers la présidence de l’université grâce à de multiples initiatives pédagogiques et de recherche, grâce à la prise de responsabilités dans l’université. Mais quand même une bizarrerie dans la trajectoire : ne pas solliciter un second mandat alors qu’on a seulement 49 ans. En novembre 2009, quand il parlait de retourner à la paillasse de son labo, Eric Martin savait-il qu’il pourrait être nommé recteur ? Le souhaitait-il ? Avait-il des assurances de l’être ?

L’ancien président de Bretagne Sud n’affiche pas d’affinités politiques (ou tout au moins, je n’en ai pas trouvées sur la toile). Mais parce que c’est un fonceur qui veut changer les choses, il a procuré du bon pain blanc à la droite. Il s’est en effet comporté en bon soldat pour la création du PRES, d’une Fondation, d’une classe prépa en université, pour le passage aux RCE… Etre toujours parmi les premiers. Valérie Pécresse doit l’apprécier et a dû apporter son soutien pour sa nomination dans l’académie de Franche-Comté. Eric Martin a accepté la nomination dans une terre fort lointaine de son Quimper natal. Son CV sur le site de l’université dit qu’il est marié et père de trois enfants. Comment sa famille apprécie-t-elle la vie à Besançon ?

Que veut faire le recteur dans son académie ? Son programme me plaît bien, même si je sais qu’un recteur n’a aucune autonomie pour développer une politique personnelle. En voici quelques extraits sur le site du rectorat. « La réussite et l’accompagnement des élèves et des étudiants tout au long de leur cursus d’études est le but vers lequel doivent converger toutes les énergies »… « Assurer la réussite de tous et de chacun, c’est tout d’abord prendre fortement en compte les périodes de fragilisation des élèves. Je veux parler des périodes de transitions qui existent à chaque niveau de la scolarité : passage… du lycée et du lycée professionnel aux études supérieures ou au monde du travail »… « À tous les niveaux de la scolarité, jusqu’aux premiers pas dans l’enseignement supérieur se mettent en place des dispositifs d’aide personnalisée, en complément des enseignements obligatoires »… « Le temps des études, c’est aussi celui de l’ouverture culturelle, de la pratique du sport, de l’éducation à la santé et à la citoyenneté »… « Une orientation plus fluide, mieux accompagnée permettra à nos élèves d’éviter les points de blocages parfois irréversibles, afin d’aller toujours de l’avant dans leurs projets d’études et de vie ». Des projets totalement pertinents, mais tout de suite confrontés à la vie quotidienne, beaucoup plus prosaïque : de visites d’établissements en visite de ceci ou cela, de prises de parole en début de colloque en inaugurations de ceci ou cela, de réunions en réunions. Seul un conflit dans son académie révèlera réellement Eric Martin.

Une question. Eric Martin s’est-il rendu dans l’université de Franche-Comté pour y rencontrer le président Condé ? Pas de trace sur Google, sur le site de l’université, sur le site du rectorat (cliquer pour la liste des visites faites par le recteur). L’absence de rencontres dans l’université ne contredirait-elle pas le programme annoncé par le recteur ?

Chroniques de ce blog sur l’université de Franche-Comté : « Université de Franche-Comté« , « Président Condé« , « L’UFC en 300 photos« , « Université fédérale« , « Planifier l’offre« , « Le PRES et ses ED« , « Franche-Comté. Le BAIP« , « Franche-Comté, l’observatoire« .

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Article du on Samedi, août 21st, 2010 at 22:41 dans la rubrique C. Bourgogne, Franche-Comté, C. Bretagne, Normandie. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

2 commentaires “Eric Martin, président puis recteur”

  1. temps dit:

    Un plan de carrière bien mené.
    Cordialement

  2. Jeune MCF dit:

    Jeune MCF, j’ai eu la chance de connaitre Eric Martin comme directeur de these.
    C’est une personne fort agreable au quotidien, et travailler avec E.Martin est formidablement formateur.
    Je garde d’excellents souvenir de cette periode.

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