Les carrières ont-elles un sexe ?

20ème Congrès du Réseau des IAE. Table ronde : « Les carrières professionnelles ont-elles un sexe » ? Tous les dispositifs réglementaires ont jusqu’ici échoué à supprimer les disparités salariales entre hommes et femmes pour des postes identiques. Celles-ci s’observent dès le premier emploi et se poursuivent tout au long de la carrière. Tout le monde connaît maintenant l’expression : « les femmes se heurtent à un plafond de verre« . Elles demeurent minoritaires dans les plus hautes fonctions et responsabilités tant dans l’entreprise et l’administration que dans la politique. Et pourtant, en début de carrière, les jeunes femmes sont aujourd’hui aussi diplômées du supérieur que les hommes.

Cliquer ici pour accéder au diaporama présenté dans la table ronde. Cette étude m’a enchanté car elle a mobilisé un outil – la méthode des scénarios – peu ou pas utilisé dans les enquêtes d’insertion, dans la construction des projets professionnels des étudiants en dernière année d’études. Coordonnée et animée par Isabelle Barth, professeur de gestion et titulaire de la chaire du Management de la diversité à l’Ecole de Management de Strasbourg, cette étude est tout à fait originale. Elle a concerné plus de 300 nouveaux diplômés de cette école.

Plusieurs situations d’emploi vraisemblables ont été construites avec des professionnels du recrutement dont Anne-Sophie Segenreich et Guillaume Facchi, « grands témoins » dans la table ronde. Anne-Sophie, DRH dans la grande distribution, se bat pour donner confiance aux femmes (chez Leroy-Merlin, les commissions de recrutement sont mixtes). Guillaume est un peu plus perplexe : il est consultant pour l’ingénierie du bâtiment, secteur hyper-masculinisé !

Plusieurs situations scénarisées ont été proposées aux répondants à l’enquête en ligne (grande performance de ce type d’enquête) et à une cinquantaine de recruteurs : choisir entre deux offres pour le 1er emploi, faire ses premiers pas dans l’entreprise (réagir à l’arrivée d’une concurrente), répondre à la proposition d’un poste très rémunérateur et très impliquant, gérer une promotion, annoncer une grossesse, gérer le CV de Dominique Martin (un homme ou une femme ?), faire face à l’opportunité, au bout de 10 ans, de prendre un travail moins payé dans le développement durable. Pour chaque scénario, 4 possibilités de choix et impossibilité de ne pas choisir.

L’intérêt de la méthode des scénarios et de leur quatre réponses possibles a été de connaître non seulement les choix des jeunes diplômés, les représentations qu’ils ont des choix de l’autre sexe mais aussi les conseils que donnerait leur entourage proche, les représentations qu’ont les professionnels du recrutement des choix et des représentations des jeunes.

Les résultats ? Il Serait trop long de les présenter ici tant ils questionnent et sont d’une grande richesse. Il faut évidemment les lire dans le diaporama joint et dans les publications. Ce qu’on peut dire cependant, c’est que les stéréotypes concernant les comportements et compétences, masculins et féminins, ont la vie dure et ce dans les 3 catégories (chez les jeunes, dans leur entourage, chez les recruteurs). La majorité des jeunes femmes semblent partir « battues » dès le départ de leur carrière ; la majorité des jeunes hommes semblent les enfermer dans une défaite annoncée en matière de carrière et donc d’égalité salariale ; la majorité des entourages modèrent les choix, ne poussent pas les femmes à se battre.

Les disparités salariales ne seraient-elles donc pas seulement la conséquence de discriminations portées par les politiques de ressources humaines des différentes organisations productives ? Ne seraient-elles pas aussi le fruit des représentations, produites par la socialisation dans la famille et à l’école ? Les discriminations objectives ne seraient-elles pas donc aussi dues à des auto-discriminations, à des stéréotypes non questionnés, non remis en cause ? Certes, cette interprétation n’est pas populaire chez les sociologues critiques, mais ne faut-il pas aussi l’entendre ?

Et c’est là que cette étude est percutente car elle donne à la construction du projet professionnel au cours des études supérieures une fonction encore plus névralgique : celle de questionner, de déconstruire les stéréotypes sur les « métiers masculins et féminins », sur les compétences professionnelles des unes et des uns, sur ce que les unes et les uns attendent du travail et de la carrière. Une question et une réponse d’une jeune femme présente dans l’amphi : l’attente d’une autonomie dans le travail n’apparaît pas dans l’étude : les jeunes ont intégré que l’autonomie, à ce niveau de qualification, était une contrainte pour toutes et tous. Et aussi : comprendre rapidement les règles du jeu de l’entreprise dans laquelle on commence à travailler.

De plus, cette étude fournit en creux des espoirs de changement. Les choix et représentations « traditionnels » attirent les choix de la majorité des répondants, mais, dans chacun des scénarios, la « minorité » de choix et de représentations moins « inégalitaires » n’est jamais négligeable. Annie Cornet a tout à fait raison de dire qu’il faut travailler sur les répondants « minoritaires » : qui sont-ils ? pourquoi ne sont-ils pas dans la « case » attendue ? La professeur de HEC Liège attire aussi l’attention sur un évènement qui perturbe les trajectoires professionnelles masculines et féminines : la séparation du couple et la recomposition familiale ; elles semblent fragiliser les hommes plus que les femmes.

Cette étude doit être poursuivie : quelles réponses aux scénarios donneront les jeunes diplômés quand, dans deux ans, ils seront en emploi ? Elle devrait également être amplifiée dans son nombre de répondants (une extension est déjà prévue avec SupTélécom et l’IAE Lyon). Dans l’étude, les réponses ne sont rapportées qu’au genre (H/F de même niveau de diplôme).Isabelle Barth, dans sa réponse à une question, dit que l’origine sociale n’influençe pas les réponses. Pas de différences entre les françaises et les français issus de l’immigration (… à supposer qu’il y en ait dans les diplômés de l’EM Strasbourg) ? Entre diplômés issus des classes préparatoires et ceux qui ont fait un premier cycle universitaire ? En résumé, bravo et merci, Isabelle Barth, pour cette étude.

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Article du on Jeudi, septembre 2nd, 2010 at 22:09 dans la rubrique A. Initiatives excellentes, B. Photos. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

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