Insertion. Non et non, Valérie !

Ce blog a publié de nombreuses chroniques sur l’insertion professionnelle des diplômés du supérieur (sur Educpros et sur LeMonde.fr). Leur fil conducteur : 1. La connaissance du devenir des diplômés du supérieur par des enquêtes est absolument nécessaire ; la mission des universités inclut bien l’insertion professionnelle. 2. Les résultats doivent être communiqués en toute transparence aux universités, à leurs partenaires, aux étudiants et à leurs familles. 3. Les universités doivent utiliser les résultats de ces enquêtes pour optimiser leur offre de formation et pour éventuellement fermer des diplômes qui n’ont pas de débouchés. 4. La qualité de l’insertion peut et doit être à la base d’un financement – partiel – des universités selon la performance. Mais surtout, il ne faut pas faire n’importe quoi !

La Ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche est proche de faire n’importe quoi ! Elle communique trop et trop vite, et très mal quand elle parle de la performance. Une nouvelle preuve en est donnée par l’interview au Figaro Magazine, à paraître Samedi 16 octobre (très belle photo de la Ministre) : texte de l’interview. Le titre accrocheur : « Le premier palmarès des universités« . « Le Figaro Magazine publie en exclusivité le palmarès des performances par discipline et par université ». Quelles performances ? Les performances en matière d’insertion professionnelle des diplômés. En exclusivité ? Pas si sûr puisqu’on m’a communiqué l’article dans son intégralité et je ne dois pas être le seul à l’avoir. Encore des fuites ! Ce qui est sûr, c’est qu’aucune information ne figure encore à cette heure sur le site du MESR (ou sur le site de la Conférence des présidents d’université). Je n’apprécie pas que la priorité de publication de données statistiques nouvelles et fort sensibles soit donnée à un seul magazine.

Valérie Pécresse fait état des premiers résultats de l’enquête, menée de fin 2009 à avril 2010, par les observatoires universitaires, sur le devenir professionnel des diplômés de masters obtenus en 2007. Deux indicateurs – et seulement 2 – sont diffusés dans l’article. Le taux d’emploi moyen, par université et par discipline, 30 mois après l’obtention du diplôme ; le taux est de 91,4% (écarts entre universités : de 77,6% à 94,9% ; écarts entre universités selon les disciplines qu’elles enseignent : de 77,8% à 100%). Il n’est pas indiqué si les diplômés qui n’ont pas d’emploi et qui n’en recherchent pas (diplômés « inactifs ») ont été sortis du total ; si c’est le cas, le taux de chômage serait alors de 8,6%. Il serait en progression par rapport à celui observé pour les diplômés de 2004 enquêtés par le CEREQ en 2007 : 7% (document CEREQ, tableau 21 page 44 et chronique du blog : « Masters 2007 : chômage en hausse« ).

Deuxième indicateur : le taux de cadres parmi les diplômés en emploi. Il est, selon l’article du Figaro Magazine, de 79,7% en moyenne, les écarts allant de 57,1% en Lettres, langues et arts à 89,8% en Sciences de l’ingénieur. Ce taux est faux : le taux de cadres chez les diplômés de bac+5 de 2004 n’était que de 61%, 30 mois après l’obtention de leur diplôme en 2007, le taux de professions intermédiaires étant quant à lui de 31% (CEREQ, tableau 21 déjà cité). Impossible que la proportion de cadres ait progressé de près de 19 points en 3 ans. Le taux de 79,7% ne correspond d’ailleurs en rien aux taux publiés par 10 observatoires pour la même enquête (chronique : « Masters 2007. combien de cadres ? « ).

Le classement des universités selon le taux de chômage de leurs diplômés est juste bon à jeter à la poubelle. Malheureusement, il ne le sera pas : des universités se mettront en avant parce qu’elles arrivent en tête du classement ; d’autres, entre temps, auront été éclaboussées par un mauvais classement. Pourquoi un tel classement est-il scientifiquement déplorable et donc à proscrire ? Classer une université derrière une autre parce que son taux de chômage est supérieur de 0,1% relève de l’escroquerie intellectuelle (et dire que la ministre veut faire certifier ce type d’enquête par l’INSEE !). La variation du taux est sensible au taux de réponse à l’enquête et il est très différent d’une université à l’autre.

Plus gravement. A plusieurs reprises, la DGESIP, en la personne de son directeur Patrick Hetzel (photo), s’était engagée à ne publier les résultats que « toutes choses étant égales par ailleurs ».Valérie Pécresse a oublié cet engagement : les taux publiés par le Figaro Magazine sont des taux bruts sans aucune valeur, sinon celle d’affaiblir, de fait, certaines universités. Le taux de chômage des diplômés d’une université donnée (mais aussi les autres indicateurs d’insertion) dépend 1. de l’offre de formation de cette université (plus vous avez de diplômés en ingénierie, plus votre taux de chômage est bas ; plus vous avez des diplômés en Lettres, plus…) ; l’article du Figaro ignore par ailleurs la différence entre les masters « professionnels » et les masters « recherche » (le taux de chômage de ces derniers est plus élevé). 2. des caractéristiques individuelles de la population étudiante : répartition par sexe, âge, type de bac, mention au baccalauréat, origine sociale, 3. des caractéristiques du marché du travail régional : la majorité des diplômés trouvent un emploi en région. Ne pas prendre en compte ces trois facteurs de l’insertion est une bévue scientifique de taille.

Il faut, en définitive, se poser la question. Pourquoi cet article dans Figaro Magazine ? Qui sert-il ? Valérie Pécresse doit croire que c’est bon pour elle et que cela lui procure un atout pour demeurer dans le gouvernement après le remaniement ; elle en a d’ailleurs exprimé le désir. A l’inverse, cet article, monté dans la crème de l’auto-satisfaction ministérielle, est contre-productif pour les universités, pour leurs observatoires, pour les partenaires des universités, pour les étudiants ; en aucun cas, ceux-ci ne pourront par cette enquête « connaître les diplômes qui marchent pour décrocher un job ». L’article du Figaro ment et ce par la faute de Valérie Pécresse. Et que de grossières erreurs énoncées par elle, persuadée qu’elle est la meilleure ministre depuis des décennies ! Elle reprend, par exemple, dans l’article ses propos sur les dégâts de 68, à savoir la création d’universités pluridisciplinaires décidée par Edgar Faure et Charles de Gaulle. Erreur de positionnement politique ! Les erreurs de l’article : lire le Figaro Magazine du samedi 16 octobre.

Finalement, Valérie Pécresse sabote elle-même toute possibilité de financement légitime des universités selon la performance de l’insertion de leurs diplômés. Elle scie la branche sur laquelle elle s’est perchée. Dommage car un tel financement – j’en approuve le principe – suppose des indicateurs rigoureux et acceptés par ceux qui en sont l’objet. Or, le classement publié va faire – fort légitimement – l’objet d’un tollé des présidents, des observatoires universitaires, des organisations étudiantes.

La ministre devrait quand même connaître le PAP de la MIRES pour 2010 et 2011 (chronique : « PAP de la MIRES : cible d’insertion« ). Le taux de chômage n’est pas retenu comme indicateur de performance des universités. La LOLF ne retient qu’un seul indicateur : « le taux de cadres et de professions intermédiaires observé chez les diplômés, titulaires d’un diplôme bac+5, 3 ans après l’obtention de leur diplôme ». Le taux cible pour 2010 et 2011 est « 86% ». Dans la chronique « Masters 2007 : combien de cadres ?« , nous observons que 3 universités dépassent ce taux et trois ne le dépassent pas.

Que conclure ? 1. La communication statistique est chose trop sérieuse pour être confiée à des ministres ; ils risquent toujours d’instrumenter la « statistique » pour justifier leur politique. 2. La statistique doit être confiée à un organisme indépendant du politique et non à une sous-direction de la DGESIP. 3. Les observatoires universitaires ne méritent pas d’avoir été mis sous pression pour faire abolument l’enquête Pécresse alors que certains n’en avaient aucune expérience. 4. Je m’étais posé en juin la question (chronique « Cohortes italiennes« ) : faut-il centraliser les enquêtes d’insertion et les faire réaliser par un organisme unique, expérimenté et indépendant ? Ma réponse est désormais « oui ». La balle est dans le camp du CEREQ : son directeur, Frédéric Wacheux, doit revendiquer l’organisation, le traitement et la publication de telles enquêtes. Certes, il s’agit pour le CEREQ d’un changement de dimension : l’enquête Génération (on attend les résultats de l’enquête Génération 2007) est basée sur un échantillon de diplômés de tout niveau scolaire ; la future enquête devrait être exhaustive (tous les diplômes de toutes les universités). Défi pour le CEREQ : il doit le relever. Une telle enquête est possible : elle est réalisée, depuis plus de 10 ans, en Italie par le consortium AlmaLaurea (enquêtes à un, trois et cinq ans après l’obtention du diplôme).

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Article du on Jeudi, octobre 14th, 2010 at 23:09 dans la rubrique A. S'indigner. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

8 commentaires “Insertion. Non et non, Valérie !”

  1. Professore dit:

    Comme le fait dire Michel Audiard au President dans le film du même nom (Denys de la Patellière) le langage des chiffres a ceci de commun avec le langage des fleurs, on lui fait dire ce que l’on veut.

  2. Y. Le Long dit:

    pas toujours d’accord avec tes prises de position mais Bravo Pierre pour cet article !
    la malhonnêteté est totale : à côté de l’utilisation frauduleuse et politique des stats, on nous a réunis à Paris pour nous dire qu’il n’était pas question de classement, que les établissements seraient associés à la publication avec possibilité et droit de réponse … rien de tout cela n’a eu lieu (en tous cas, c’est trop tard), le SIES s’est empressé de classer les établissements pour abonder le discours Pécressien…
    On arrive au fameux classement inéluctable … puis localement, il va nous falloir répondre aux classement des médias sur nos spécificités et spécialités locales … (faire comprendre que c’est une enquête à 30 mois et non une insertion qui a pris 30 mois est déjà une gageüre !)

    Mon sentiment c’est qu’il ne faut plus participer à ces enquêtes qui nous ont instrumentalisé, refusé la dotation ministérielle d’accompagnement. Attendons de voir ce que fera la CPU, mais on l’avait vue peu active sur la mise en route … alors désormais qu’en sera t il ?

  3. FSK dit:

    Oui je suis proprement atterrée par cette utilisation politique de données brutes ! Quel exemple ! et nous qui expliquons à nos étudiants la totale relativité de telles données, l’obligation de les rapporter à leurs contextes, les précautions qui doivent entourer leur communication… Et c’est la patronne du ministère des établissements supérieurs et de la recherche en personne qui communique dans le Figaro (?) des résultats partiels, hors contexte, etc… ! L’objectif : créer une fois de plus une concurrence entre établissements à n’importe quel prix, en l’occurrence sur la base de données incomplètes. Et pourtant ce même ministère avait fait une étude intéressante analysant les types de classements, leurs critères et leurs limites : sa production est-elle réduite à la communication politique ? Qu’en pensent les statisticiens, économistes et consorts ? et la CPU ? C’est franchement décourageant !

  4. sara35 dit:

    tout à fait d’accord avec ce qui est dit sur l’instrumentalisation de ces données! Moi j’ai une question: j’ai obtenue une licence à Rennes 1, un M1 à Rennes 2 et un M2 à Paris XI. Je suis classée ou??? Ce qui m’étonne c’est que toutes les disciplines ne soient pas chiffrées, par ex paris XI baisserait véritablement si elle intégrait les données de ces étudiants en STAPS…

  5. Idiot dit:

    N’entrait dans la population-cible de ce sondage de très bas étage que la population ayant suivi toutes ses études dans la même université. Et le taux de réponse a naturellement été très variable (de l’ordre de 10% des diplômés). Bref, ces chiffres ne veulent pas dire grand chose, mais sont plutôt flatteurs (à tort) pour l’université : les taux de réponses concernent surtout les étudiants insérés professionnellement.

  6. NOWIK Laurent dit:

    Bravo Pierre pour cette critique rigoureuse qui va me contraindre à acheter le Figaro ce week-end !
    Non seulement, cette publication (et certainement d’autres à venir !) posera aux universités (ou au moins à celles qui seront les moins bien artificiellement « classées ») – et aux OVE! – de sérieuses interrogations sur le sens du travail effectué, mais elle découragera au final une partie de nos étudiants « avertis » à nous répondre (Cf. la remarque de Sara35).
    Nous essayons aussi de faire en sorte que les enseignants-chercheurs soient des relais auprès des étudiants pour que nous puissions, après la sortie de l’université, avoir les meilleurs taux possibles de réponse. C’est peine perdue avec une telle instrumentalisation.
    Vive les dotations ministérielles !
    Bien à vous
    Laurent Nowik
    Directeur de l’OVE de Tours

  7. Gildas Loirand dit:

    La publication de statistiques sur l’insertion des étudiants et le classement des universités à l’aune des « performances » différenciées en la matière a quand même un immense mérite au regard des critiques formulées : elle tend à faire perdre de vue ce qu’est ou devrait rester l’université ! A lire ces critiques, il semble que se soit durablement installé dans les catégories de perception universitaires que l’université puisse avoir pour première mission l’insertion des étudiants, de préférence sous statut cadre ! Ce qui est en effet critiqué, c’est la légitimité scientifique des chiffres produits et affichés et non pas ce sur quoi ils portent, ceci étant manifestement hors du débat. Or, une université c’est avant tout une usine qui produit de la connaissance et ses « performances » difficilement mesurables sont en lien avec sa capacité à faire profiter le monde social des savoirs produits… Ne l’oublions pas trop facilement en se focalisant sur la seule « qualité » d’une mesure.

    G. Loirand – Université de Nantes

  8. Jean Frédéric Overstein dit:

    Aujourd’hui, même manoeuvre de Luc avec l’enquête d’insertion du Cereq que Valérie avec l’enquête d’insertion du ministère : une longue interview au Figaro (encore), une grande photo (encore) et en échange, quelques résultats en primeurs d’une enquête dont on attend toujours les résultats. Alors arrêtez de nous vendre le CEREQ comme pilier possible d’un système vertueux indépendant et transparent ! Ce seront les mêmes manip politiques.

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