Insertion. Féliciter Paris Sud 11 ?

Suite de la chronique : “Insertion. Non et non, Valérie !“. Le MESR a mis en ligne aujourd’hui sur son site certains des résultats de la “première enquête nationale d’insertion professionnelle des diplômés de Master“. Pour une fois, Valérie Pécresse n’accompagne pas la publication par des commentaires et c’est heureux. S’est-elle aperçue qu’elle a commis, depuis hier, plusieurs graves erreurs politiques ? Celle d’être interviewée par la Figaro Magazine, de laisser intituler ses propos par “le premier palmarès des universités“, celle d’entraîner la presse dans sa foulée (même le Monde épilogue sur  le “trio de tête”), celle de laisser croire que “les étudiants peuvent désormais connaître les diplômes qui marchent pour trouver un job”. La ministre s’abstient sur le site de commenter les résultats. La place est laissée aux professionnels : leur qualité est d’être sobres, d’expliquer la méthodologie, de livrer des tableaux sans commentaires. Je suppose qu’ils ont été malheureux quand ils ont lu l’article du Figaro Magazine ; je ne pousserai pas l’impudence jusqu’à leur demander de protester contre la communication de leur ministre. Tout est complexe dans les enquêtes statistiques et je reviendrai, dans d’autres chroniques, sur les points forts (oui, il y en a !) et les limites de cette première enquête.

Deux remarques méthodologiques seulement ce soir. 1. La population enquêtée (cliquer ici) : 22.696 répondants à l’enquête sur 42.996 diplômés concernés : pour moi, le taux de réponses est de 52,7% et non de 62,6% comme l’indique le site du MESR ; qui peut m’expliquer l’écart ? Combien de diplômés de master en 2007 ? 93.564 (chronique : “Masters 2007 : chômage en hausse“). La restriction - de fait de l’enquête à moins de 25% des diplômés de l’année - est loin d’être expliquée par la note méthodologique. 2. Absence de tableaux sur le taux de cadres et de professions intermédiaires. Rappelons-le, ce taux est le seul indicateur de performance retenu dans les lois de finances pour 2010 et 2011. Pourquoi une absence de tableau ? Est-ce parce que le taux, annoncé par Valérie Pécresse dans son interview d’hier à paraître demain (!), est visiblement faux (4ème paragraphe de ma chronique d’hier). Signalons aussi que la rémunération n’a pas fait l’objet de questions : elle n’est évidemment pas un problème pour les futurs diplômés ! A vrai dire, il s’agit là d’une question fort complexe.

La presse est relativement enthousiaste (ou tout au moins fort peu critique). Aucune protestation collective connue : ni des syndicats enseignants et étudiants, ni du collectif des Observatoires (RESOSUP), ni de la CPU. Pas de chance pour elle : elle publie le 15 octobre sa Lettre d’information n°55 (CPU Infos). Le titre d’un des articles est aguicheur : “Comment aller plus loin dans les classements des universités” ? Plusieurs classements sont discutés, sauf celui du MESR ! Quand la CPU sera-t-elle plus réactive ? CPU : Brèves du 14 octobre.

Pour démontrer que cette première enquête ne peut en aucun cas aider les étudiants à connaître “les diplômes qui marchent”, prenons le cas de l’université de Paris-Sud 11, dite aussi Orsay et demain Paris-Saclay. La presse l’a mise en tête du “Classement des universités” parce que le taux de chômage de ses diplômés de master, 30 mois après l’obtention de leur diplôme, n’est que de 5,1%. Dans un communiqué du 16 octobre, “l’université se réjouit d’être classée première. Ce résultat illustre sa performance dans le domaine de la formation et l’accompagnement des étudiants et complète ainsi son excellence déjà reconnue dans le domaine de la recherche scientifique”. Ce que j’avais prévu est immédiatement arrivé : les universités bien classées vont le faire savoir.

Ce communiqué ment et je vais le démontrer dans la suite de la chronique. Paris Sud 11 Orsay Saclay aurait dû au contraire faire profil bas, après avoir analysé attentivement les tableaux publiés par le MESR. Elle ne peut absolument pas se targuer d’être la 1ère. La CPU devrait la blâmer pour cette vantardise.

Les données et les indicateurs sur Paris Sud sur le site du ministère. 1. 1er tableau : 738 diplômés de master en 2007 pris en compte par l’enquête (ce qui est fort peu par rapport à d’autres universités), 241 répondants (soit un taux de réponses de 39,7% ; pour ma part, je calcule un taux de 32,6%) ; il s’en est fallu d’un rien pour que l’université n’apparaisse pas dans les résultats de l’enquête. La DGESIP n’a en effet pas publié les résultats pour les enquêtes qui n’avaient pas obtenu un taux de 30%. Taux de chômage moyen : 5,1% ; taux de chômage en sciences, techniques et santé : 4% ; taux de chômage en droit, économie et gestion : 7,6% (bien des universités font “mieux” dans ces disciplines) ; en fait, le taux de 7,6% concerne les seuls masters de droit (pas de résultats donnés en économie et gestion). Le plus marrant - car il faut bien en rire -, c’est que le tableau publié dans Figaro Magazine (page 70) indique un taux de 100% d’insertion pour les masters de droit, économie et gestion de Paris Sud !!! 

Les autres tableaux ne distinguent pas les 2 grandes disciplines enseignées à Paris 11. Le tableau 2 n’est pas, pour la plupart des étudiants, d’un intérêt primordial. Que leur importe le type d’employeur qui les recrutera un jour ? Le tableau 3 est fort frustrant : il aurait pu indiquer la proportion de cadres et de professions intermédiaires, or il n’indique que le taux de professions libérales et de chefs d’entreprises (4% des débouchés observés !) ; il indique également le degré de précarité des emplois (contrats à durée indéterminée - CDI - et à durée déterminée) : 64,2% de CDI pour les diplômés de master, ce qui est nettement moins que dans d’autres universités. Oublions le tableau 4 : connaître les secteurs d’activité dans lesquels travaillent les diplômés de master n’est pas primordial pour choisir de suivre tel ou tel master. Bilan : Paris Sud 11 est projetée en tête du classement de l’enquête nationale parce que seulement 4% de ses diplômés de master en sciences, technologie et santé sont au chômage !

L’étudiant “partiellement rationnel” (partiellement car il est, quand même, impressionné par le faible taux de chômage des masters de sciences d’Orsay) va chercher à en savoir plus. Il va donc naviguer sur le site de l’université à la quête d’informations plus précises sur l’offre de formation en master de sciences. Il découvre qu’il a le choix entre 21 masters (cliquer ici). Il s’interroge donc sur les masters qui vont, avec une bonne probabilité, lui donner un bon emploi. Un master Biologie et Santé ? Il clique : 16 spécialités ! Un Master en Chimie ? Il clique : 12 spécialités ! Lequel choisir ? A qui ferez-vous croire, Valérie Pécresse, que l’enquête nationale va permettre aux étudiants de faire le meilleur choix !

Mais notre étudiant semi-rationnel ne s’avoue pas vaincu. Puisque Paris Sud 11 a le taux de chômage le plus faible de toutes les universités, il va rechercher l’enquête de l’Observatoire local. Il est persuadé qu’il va y trouver enfin des informations précises, fiables et qui vont lui permettre de faire un choix en connaissance de cause. Après plusieurs clics, il finit par trouver l’Observatoire Insertion Professionnelle. Chance : en page d’accueil, est mentionnée une enquête “Devenir des masters 2, promotions 2006, 2007, 2008″. Je vous laisse le bonheur de découvrir le résultat de son clic.

Bilan. “Valérie Pécresse, par vos excès de communication incontrôlée, vous tuez dans l’oeuf ce qui a été pourtant, de votre part, une bonne inititative : celle de construire des enquêtes représentatives, université par université, sur le devenir professionnel des diplômés, enquêtes nécessaires pour aider les étudiants dans le choix de leur formation et enquêtes nécessaires pour la stratégie de l’offre de formation des universités. Mais par vos propos, vous avez obtenu un résultat contraire. Votre objectif de financer partiellement les universités selon la performance de leurs diplômés sur le marché du travail s’éloigne”.

Une conclusion pour les observatoires qui ont joué le jeu de votre enquête. Oseront-ils collectivement vous critiquer ? Les présidents des universités orchestreront-ils leurs plaintes ? Des observatoires font un excellent travail d’information pour l’orientation des étudiants. Un seul exemple, celui de l’Université de Saint-Etienne. Cette université n’a peut-être pas les meilleures insertions, mais son observatoire a commencé un travail de fond, un travail dont les étudiants ont besoin : il publie les résultats détaillés, master par master. Les observatoires performants doivent publier des répertoires d’emplois !

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Article du on Samedi, octobre 16th, 2010 at 0:33 dans la rubrique Insertion professionnelle. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

5 commentaires “Insertion. Féliciter Paris Sud 11 ?”

  1. Travailler sa recherche d’emploi | Histoires d'universités dit:

    [...] Par contre, les universités doivent prendre leurs responsabilités en matière de préparation des étudiants à l’emploi, à la recherche d’emploi. La loi LRU a insisté sur leur mission d’insertion professionnelle ; elle a créé les bureaux d’aide à l’insertion professionnelle (BAIP). En octobre 2008, Valérie Pécresse avait promis 55 millions d’euros en 5 ans pour la création et le fonctionnement des BAIP ; elle n’a pas tenu sa promesse financière. Les BAIP ont pourtant été créés et ce blog a mis en valeur leur rôle crucial, même s’ils ont encore des progrès à faire. Quelques exemples de BAIP efficaces : universités de Lorraine (ici), Lille 3 (ici), Strasbourg (ici), Besançon (ici), Evry (ici), Mulhouse (ici)… A l’inverse, le Service Stages et Insertion professionnelle de Paris Sud 11 ne brille pas par le nombre de ses initiatives d’accompagnement des étudiants vers l’emploi (ici). Pas besoin : l’université ne se targue-t-elle pas d’être classé 1ère pour l’insertion de ses étudiants (chronique : “Insertion. Féliciter Paris Sud 11 ?“). [...]

  2. Stimpfling Michel dit:

    Excellent Pierre, continue ! L’affaire de l’insertion professionnelle des étudiants est trop sérieuse pour la laisser aux mains d’amateurs ou de mal intentionnés ! Un jeune retraité du BAIP de l’Université de Franche-Comté
    PS : je t’avais promis un texte, il est prêt, j’attendais la retraite pour te l’adresser

  3. Boudier dit:

    Bonjour,

    Juste pour indiquer que RESOSUP (RESeau des Observatoires de l’enseignement SUPérieur) a publié un communiqué dès hier soir pour s’étonner (le mot est faible) de la communication ministérielle.
    Il est disponible sur le site de l’association (http://www.resosup.fr/-L-actu-de-Resosup-.html)

    Marc Boudier
    Président de RESOSUP

  4. François Glotin dit:

    Je ne sais pas si la page citée de Paris-Sud a été réactualisée récemment (je ne crois pas), mais si l’on clique sur le lien “Enquêtes” dans le bandeau à gauche plutôt que sur les liens en évidence plus bas concernant les enquêtes *en cours*, le résultat est tout de suite plus satisfaisant. Lien direct :
    http://www.u-psud.fr/fr/l_universite/organisation_generale/services/service_d_insertion_professionnelle/observatoire_insertion_professionnelle/enquetes.html

    Mais il est vrai que cette présentation porte à confusion.

    Cordialement,
    FG (de Paris-Sud 11, mais qui n’est pour rien dans cette enquête)

  5. pdubois dit:

    @François Glotin. Les enquêtes que vous signalez concernent bien les diplômés de master 2007, mais elles portent sur leur devenir dans l’année qui suit l’obtention de leur diplômés. Elles sont datées de décembre 2008. Il ne s’agit donc pas des résultats de l’enquête DGESIP.

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