Des référentiels. Pas de programmes

Très surprenante dans le projet d’arrêté de licence est la place accordée aux modalités de contrôle des connaissances (MCC). Les nouvelles MCC envisagées (dont la suppression des notes éliminatoires et la compensation annuelle) ont satisfait les organisations étudiantes ; elles ont voté en faveur de la « réforme pécressette ». Par ailleurs, PDE est une organisation particulièrement heureuse parce qu’elle a réussi à faire inscrire dans le projet d’arrêté l’association des organisations étudiantes à l’élaboration des référentiels de formation. Gloup !

Dans MCC, il y a « connaissances ». Quelles sont donc les connaissances qui doivent être acquises ? Article 2 : « la licence atteste l’acquisition d’un socle de connaissances et de compétences dans un champ disciplinaire ou pluridisciplinaire ». Si deux mots sont employés, on peut penser qu’ils ont un sens différent, qu’on ne passe pas sans apprentissages (comment ?) des connaissances aux compétences.

Pour le ministère, « compétences » semble désormais plus important que « connaissances ». Pour s’en convaincre, il suffit de lire ce qu’est un « référentiel de formation« , dit aussi « référentiel de compétences ». Celui-ci est censé permettre de définir l’objectif de la formation. Trois grands types de compétences sont identifiés : disciplinaires, transversales ou génériques, préprofessionnelles. Quels enseignants vont contrôler les acquisitions des compétences transversales ou génériques, préprofessionnelles ? Feront-ils partie de l’équipe pédagogique, équipe mise en valeur par le nouvel arrêté ? Certains parlent déjà d’une externalisation des contrôles des compétences autres que disciplinaires !

Vingt premiers référentiels sont en cours de construction. Deux sont donnés comme exemples sur le site du ministère : le référentiel pour la licence de droit, celui pour la licence d’histoire. Il faut lire attentivement ces deux référentiels, en se posant plusieurs questions clés. 1. En quoi un référentiel de master pourrait-il être différent d’un référentiel de licence ? Un master, est-ce être « un peu plus compétent » dans chacun des champs de compétences ? 2. Pourquoi les compétences disciplinaires constituent-elles la portion congrue des référentiels de compétences ? 3. Les compétences disciplinaires identifiées permettent-elles de construire des programmes relativement détaillés pour chacune des 3 années de formation de licence ?

Ma réponse à la troisième question est clairement « non » ! Le lecteur partage-t-il cet avis ? Autrement dit, chaque université, chaque équipe pédagogique ne pourra construire un programme de formation pour chacune des 3 années de licence à partir du référentiel national de compétences. Cela veut dire aussi que chaque équipe fera comme elle veut dans le contexte qui est le sien. Et ainsi, toutes les licences d’un même champ disciplinaire différeront d’une université à l’autre. Et pourtant le projet d’arrêté affirme vouloir rendre plus lisibles les licences par les étudiants et par les employeurs. A pleurer de rire !

Disons-le clairement. Accepter la logique des référentiels de formation ou de compétences est suicidaire pour les universités, pour les corps professionnels enseignants. Pour le comprendre, il faut relire de nouveau les deux référentiels de formation et s’arrêter sur ce qu’ils disent de l’insertion professionnelle. Plusieurs métiers sont chaque fois présentés. s’interroger : ces métiers sont-ils actuellement occupés par des étudiants de la discipline ? majoritairement ? minoritairement ? A ce niveau de formation – sans la spécialisation que peut donner une licence professionnelle et avec, par définition, un niveau limité de maîtrise de connaissances disciplinaires -, il me paraît clair que c’est la maîtrise des compétences transversales et préprofessionnelles – les mêmes dans toutes les disciplines – qui va attirer l’attention des recruteurs. Dès lors, la pression sera faite sur les universités et les enseignants pour réduire drastiquement l’offre de formations en licence. Sera fini le temps pour une université d’offrir 72 formations de 1ère année de licence !

Les référentiels de compétences sont nés dans les entreprises. Les copier bêtement dans les universités, c’est vouloir définitivement tuer la licence universitaire, c’est produire des diplômés qui ne seront prêts ni pour le marché du travail, ni pour la poursuite d’études ! Certains commentaires à des chroniques de ce blog me font penser que des lecteurs assimilent « référentiels nationaux de formation et de compétences » et « programmes nationaux ». Archi faux ! Le projet de réforme de la licence ne reconstruit absolument pas des programmes nationaux comme il en existe pour les autres filières post-bac (CPGE, BTS, DUT).

Chemins sournois d’une politique libérale pour l’enseignement supérieur. Faire croire que la réglementation va de nouveau prescrire des programmes nationaux alors qu’elle va laisser se dépêtrer les équipes pédagogiques. Réglementer pour obliger la maîtrise de compétences transversales et préprofessionnelles, insister sur la nécessaire employabilité des diplômés, mais en définitive laisser faire le marché, vouloir que se développe une concurrence sauvage entre les diplômés pour le plus grand bonheur des recruteurs des entreprises privées. Syndicats étudiants, n’est-ce pas le temps d’en prendre conscience au lieu d’avoir le nez sur le guidon des modalités de contrôle des connaissances ?

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Article du on Lundi, juillet 18th, 2011 at 15:15 dans la rubrique A. S'indigner. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

3 commentaires “Des référentiels. Pas de programmes”

  1. vincent92 dit:

    Certes, mais ça ne changerait pas grand chose car c’est déjà le cas actuellement, les diplômes diffèrent déjà largement d’une fac à l’autre! L’existence d’un référentiel n’est pas en soi une régression puisqu’on part de quasiment rien. L’important, ce sera le contenu de ces référentiels : plus il cadreront les choses et moins les équipes pédagogiques auront à se dépatouiller!

  2. jako dit:

    « Il s’agit d’assurer le socle des compétences et des connaissances acquises dans une licence, parce que la qualité de la licence, c’est d’abord la qualité de son exigence académique – sans pour autant définir au niveau national les maquettes dans le détail – et de donner une visibilité aux employeurs. Pour cela, il faut identifier, au-delà du champ disciplinaire, des compétences transverses qui sont les grilles de lecture des employeurs : la capacité à travailler en groupe, à exercer son esprit critique, à faire de la prospective, à rédiger des projets ou des rapports… »
    http://www.letudiant.fr/actualite/laurent-wauquiez-il-faut-remettre-l-etudiant-au-coeur-de-la-licence.html
    Voilà donc à quoi / qui doit servir une licence! A pleurer!
    A Salamanque, voilà à quoi ressemble le plan du licenciado en filologia francesa:
    http://www.usal.es/webusal/files/plan_estudios_filologia_francesa_0.pdf
    Mais ces espagnols n’ont rien compris: ils ont oublié les référentiels et fait l’impasse sur ce qui devrait constituer le fondement de la licence!!!: rédiger un CV, rédiger un rapport, et utiliser internet!

  3. vincent92 dit:

    Au fait, M. Dubois, vous serait-il possible de publier la version adoptée par le CNESER ?

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