Faire un 2ème Master 2 ?

Bretagne Nord. « Où en êtes-vous dans vos études » ? « Je soutiens mon mémoire de Master 2 en septembre. J’aurai alors deux masters ». Bretagne Sud. « Où en êtes-vous dans vos études » ? « Je commence un 2ème master à la rentrée ». Ces deux jeunes femmes, interrogées lors de dîners chez des amis, seront donc bientôt titulaires de deux masters professionnels.

Pourquoi ces poursuites d’études ? Plusieurs raisons invoquées : plaisir d’apprendre, souhait d’enrichir le « portefeuille » de compétences, volonté d’acquérir plus d’expériences professionnelles par un stage de plus, peur de se confronter trop vite au marché du travail. « Le marché de l’édition pour la jeunesse n’est pas facile » ; « le marché des politiques publiques urbaines est fort concurrentiel ». Pas de problèmes financiers pour faire une année d’études de plus ? « Non ». Les parents, présents, confirment, en souriant, qu’ils vont suivre ! Ils vont même financer encore plus car le 2ème master est localisé à Paris. Chacun connaît le prix des logements étudiants dans la capitale.

Je suis perplexe pour trois raisons. La première tient aux inégalités sociales observées dans les poursuites d’études : ces deux jeunes femmes ont des parents qui peuvent les aider financièrement car ils sont cadres ou professions intellectuelles supérieures ; est-ce un privilège social de pouvoir faire un 2ème master ? La deuxième raison tient au financement public : pourquoi l’Etat, la collectivité acceptent-il de financer une année d’études supplémentaire pour des étudiants titulaires d’un master pro ? Les droits d’inscription dans un 2ème master, préparé immédiatement après l’obtention d’un 1er, ne devraient-ils pas être beaucoup plus élevés, voire proches du coût réel de la formation ?

Troisième cause de perplexité : des questions pour lesquelles je n’ai pas de réponses. Le cas de ces deux jeunes femmes est-il fréquent ou rare ? Quels facteurs influencent ce type de poursuite d’études ? Quelle est la valeur ajoutée d’une 2ème master sur le marché du travail, en matière de salaire en particulier ? Faire figurer deux diplômes de master sur son CV est-il un handicap ou un atout au moment du recrutement ? Je pars à la recherche de données statistiques. L’enquête nationale sur le devenir des diplômés de master 2007 (enquête DGESIP) ne n’est pas intéressée à la question. Le CEREQ et sa Génération 2007 non plus. Chroniques sur le devenir professionnel des diplômés du supérieur. Et les observatoires universitaires ? Leur réseau (RESOSUP) est muet sur la question : ce serait intéressant qu’il engage une enquête coordonnée entre une dizaine d’observatoires.

L’OFIP de Lille 1 Sciences et Technologie est sans doute le premier observatoire à avoir publié les résultats de son enquête sur les 1027 diplômés de master professionnel 2008 (situation au 1er décembre 2010, soit environ trente mois après l’obtention du diplôme, OFIP PUB, n°71, mars 2011). Pas d’information sur les entrants en master 2 en 2007-2008 : combien étaient déjà titulaires d’un master ? Poursuites d’études après le master : « depuis l’obtention de leur master, 10% des diplômés se sont réinscrits dans l’enseignement supérieur… Pour l’année universitaire 2008-2009, 27% se sont réinscrits dans un autre master professionnel, 23% en doctorat [ce qui n’est pas une suite logique pour un diplômé de master professionnel], 14% en mastère ou école, 13% en préparation de concours, 6% en licence [ce qui représente quand même 6 individus !!!], 2% dans un master recherche, et le reste dans des formations diverses (diplôme étranger, cours de langue…) ». Valeur ajoutée de l’obtention d’un 2ème master ? « Les 29 diplômés ayant obtenu un diplôme supérieur ou égal au master (après celui obtenu à Lille 1 en 2008) ne sont pas pris en compte dans la suite de cette publication ». Dommage pour cette chronique !

L’OFIVE de Lille III (Lettres, langues, sciences humaines et sociales) a également publié les résultats pour ses 777 diplômés 2008 (OFIVE, n°33, mai 2011) ; masters professionnels et masters recherche ne sont pas distingués. Comme à Lille 1, pas d’informations sur les diplômes des entrants en master 2 et sur la valeur ajoutée d’un second master. Mais des informations intéressantes sur les poursuites d’études après l’obtention du master, poursuite d’études immédiates en 2008-2009 (13%) ou reprise d’études en 2009-2010 ou en 2010-2011. Globalement, 26% des diplômés de 2008 ont poursuivi des études entre 2008 et 2011. Parmi eux, 33% se sont inscrits à une préparation de concours, 24% dans un autre master, 19% en doctorat… Les taux de poursuite d’études sont fort différents d’une discipline à l’autre : 48% en Sciences historiques, 39% en Lettres, 34% en Arts contemporains et culture, mais seulement 9% en Sciences de l’information et de la communication.

L’OFIVE de Lille III mène désormais aussi des enquêtes 6 mois après l’obtention du master : il faut l’en féliciter. Les résultats sont connus pour les diplômés de 2009 et de 2010 (Les bulletins de l’OFIVE, n°32, avril 2011). Les poursuites immédiates d’études après l’obtention du master sont un peu moins importantes pour les diplômés 2009 (11,2%) et 2010 (11,9%) que pour les diplômés 2008 (13%). L’OFIVE distingue deux types de poursuites d’études : à temps plein ; celles-ci sont deux fois plus nombreuses que les poursuites conjuguant études et emploi. La poursuite d’études est toujours très variable d’une discipline à l’autre ; elle se fait en préparation de concours, en doctorat, ou en master (24 diplômés en 2009, 17 en 2010).

OFIPE de Marne-la-Vallée : enquête sur les 956 diplômés de master 2008 (situation au 1er décembre 2010, OFIPE, n°114, mai 2011). 8% de ces diplômés avaient déjà un master quand ils se sont inscrits en master à Marne et 7% étaient titulaires d’un diplôme d’ingénieur. L’année suivant l’obtention du diplôme, 8% des diplômés de master professionnel, 17% des diplômés de master professionnel et recherche, 54% des diplômés de master recherche ont poursuivi des études. Le taux n’est pas trop étonnant pour ces derniers : ils ont poursuivi en thèse ; le taux de 8% pour les masters professionnels est élevé. 30 mois après l’obtention du master, 10% des diplômés 2008 sont encore en études en 2010-2011 ; parmi eux, 15% sont en master, 10% en mastère spécialisé ; ces deux taux représentent une vingtaines de diplômés 2008… Ce n’est pas rien ! Valeur ajoutée d’une deuxième master ? L’OFIPE s’interroge : « reste à savoir quel gain pourront retirer ces diplômés de ce bagage supplémentaire  pour entrer sur le marché du travail en termes d’insertion professionnelle comme de conditions d’emploi ».

L’ORPEA de l’université de Bordeaux a enquêté 3.151 diplômés de master professionnel en 2007 (document de 2010). « L’année suivant l’obtention du diplôme, 17% des diplômés ont poursuivi des études. Parmi eux, 78% ont suivi une formation et 22% ont préparé un concours »… « Au moment de l’enquête (décembre 2009), 7% des diplômés (soit 153 individus) déclarent être en études. Parmi eux, 45% ont poursuivi en doctorat, 28% suivent une formation autre, 10% suivent une autre M2 [15 individus], 9% un diplôme de niveau inférieur au M2 [14 individus], 7% une formation de préparation au concours ».

Autre observatoire universitaire. L’ORESIPE de l’université de Strasbourg n’enquête pas les diplômés de master réinscrits dans l’enseignement supérieur l’année suivant l’obtention du diplôme (876 sur 2.926 diplômés en 2007) (Les données de l’observatoire, n°8, octobre 2010).

Les deux jeunes femmes rencontrées et qui seront diplômées de deux masters constituent un cas minoritaire mais non exceptionnel. Estimation du nombre de cas identiques : sûrement plusieurs centaines de diplômés chaque année, vraisemblablement plus d’un milliler, voire de quelques milliers. Les enquêtes des observatoires devraient s’intéresser à cette population. Quelles en sont les caractéristiques scolaires et sociales ? Motivations de ce type de poursuites d’études ? Valeur ajoutée ou non de l’obtention de deux masters ?

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Article du on Jeudi, septembre 1st, 2011 at 19:24 dans la rubrique C. Alsace, C. Aquitaine, C. Bretagne, Normandie, C. Nord Pas-de-Calais. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

9 commentaires “Faire un 2ème Master 2 ?”

  1. Damien dit:

    Enseignant dans une discipline où la très grande majorité des étudiants trouvent un emploi correspondant à leur qualification à la fin de leur master 2, je vois pour ma part des étudiants étrangers qui, en s’inscrivant dans un autre master 2, espèrent ainsi pouvoir rester en France. Je ne sais pas si cette situation est fréquente, mais je suppose qu’elle peut faire une proportion non négligeable dans les disciplines où les poursuites d’étude sont rares après le M2.

    Pour ce qui concerne le doctorat après un master pro, il faut noter que la distinction pro/recherche n’est pas toujours claire (il y a des masters « indifférenciés ») et tend à disparaître (à tort ou à raison).

  2. Sébastien dit:

    Je trouve que votre article ne met pas l’accent sur un point qui me semble pourtant fondamental : la transdisciplinarité.
    En effet, il est courant, pour trouver un emploi, de devoir afficher un CV comportant plusieurs compétences. Un exemple : un DRH doit avoir des compétences en gestion, en psychologie et en droit du travail.
    Or, l’université française ne propose que très peu de diplômes transcisciplinaires (à la différence de la Grande-Bretagne par exemple).
    Queqlu’un qui fait deux M2 peut donc tout simplement vouloir acquérir des compétences supplémentaires qui sont indispensables pour son futur métier mais qui ne lui ont pas été dispensées, ou de manière très parcellaire. Pour reprendre mon exemple, les études de psycho ou de droit du travail sont très chiches en enseignements poussés de gestion et, à l’inverse, le nombre d’heures de cours en droit du travail est clairement insuffisant dans des diplômes de GRH.
    Du coup, j’ai vu l’an dernier une étudiante titulaire d’un M2 de droit du travail qui voulait s’inscrire… en Licence Pro RH ! Elle a été refusée, mais cet exemple montre le désarroi de certains étudiants qui sentent bien qu’ils sont formés de manière parcellaire.

  3. Damien dit:

    Le but d’une formation professionnelle est d’offrir les compétences nécessaires pour s’intégrer dans le marché du travail. Dans ce cadre, une formation trop « disciplinaires » qui ne fournirait pas les compétences complémentaires nécessaires n’est pas une bonne formation. Il ne s’agit même pas de faire une formation « transdisciplinaire », juste de faire une formation correcte. Les IUT ou les écoles d’ingénieur le font, et les Master devraient le faire (avec le problème toutefois qu’un master « recherche » ne doit pas donner les mêmes compétences complémentaires qu’un master « pro »).
    Je sais qu’il peut y avoir un problème de nombre d’heures (mais je pense que c’est nettement plus critique en licence), mais pas seulement. Je connais trop de collègues qui ne comprennent même pas que dans un master de A on puisse demander aux étudiants de faire un peu de B.

    Bref, si effectivement un master pro a un taux trop élevé de poursuite d’étude « pour gagner d’autres compétences », je pense que ça dénote un problème dans le contenu ou la finalité du master pro.

  4. Dubois dit:

    @Damien et à Sébastien. Merci pour vos commentaires. Cette chronique, à partir de deux rencontres, interroge les données disponibles : qui fait un deuxième master ? Pourquoi ? Quelle est la valeur ajoutée de deux masters sur le marché du travail ? Les données actuelles sont très parcellaires. Une enquête coordonnée d’une dizaine d’observatoires universitaires devrait permettre de répondre plus rigoureusement aux questions posées et de ne pas fonder des analyses sur des cas particuliers. Je souhaite que cette enquête ait lieu.

    Damien donne une piste intéressante : il y a des étudiants étrangers qui font un deuxième master pour pouvoir rester en France. A confirmer par l’enquête souhaitée.

    Sébastien émet lui aussi une hypothèse intéressante : un niveau de compétences insuffisant pour accéder au marché du travail à partir d’un master trop « disciplinaire ». Damien lui répond : les responsables de master qui observent des poursuites d’études en nombre significatif devraient s’interroger sur le contenu de leur offre de formation. L’OFIVE de Lille III observe par exemple des taux très inégaux de poursuites d’études selon les masters. Une enquête approfondie devrait permettre de voir plus clair : beaucoup de poursuites d’études en cas de masters qui ne correspondent pas bien aux exigences de la fonction exercée dans un marché du travail réel ? ou en cas de masters produisant trop de diplômés par rapport aux recrutements réels du marché du travail. Il s’agit là de deux questions différentes.

    Par ailleurs d’accord avec Damien. L’OFIPE de Marne-la-Vallée distingue 3 types de masters : masters pros, masters indifférenciés, masters « recherche ». Tous les observatoires ne font pas cette différenciation, d’où des problèmes de comparaisons d’une université à l’autre. L’enquête souhaitée devrait, là aussi, permettre d’y voir plus clair

  5. vincent92 dit:

    Il y a aussi des étudiants qui, ayant fait un Master recherche, veulent être pris en Master pro. La division entre Master pro et Master recherche est débile, tout diplômé de Master devrait pouvoir avoir l’opportunité soit de s’insérer sur le marché du travail, soit de continuer en thèse. Le système est tellement absurde que les « meilleurs » candidats pour les Masters pros sont ceux qui ont déjà un Master recherche (au détriment des diplômés de Maîtrise!)

  6. Ariel dit:

    « Les droits d’inscription dans un 2ème master, préparé immédiatement après l’obtention d’un 1er, ne devraient-ils pas être beaucoup plus élevés, voire proches du coût réel de la formation ? »

    … et les droits d’inscriptions pour un premier master, juste après une licence?…. ou d’une licence, juste après le bac? La question des droits d’inscriptions se pose aujourd’hui en France et personne ne veut vraiment y faire face. Ceux qui ont les moyens devraient payer a la hauteur du cout réel de l’éducation (ça évite les abus du système), et ceux qui on du potentiel mais n’ont pas les moyens devraient obtenir de VRAIES bourses et non pas seulement des frais exonérés.

  7. DoubleMasterisé dit:

    J’ai également deux Master 2. Tous les deux « pro » et tous les deux dans le domaine des sciences humaines et du patrimoine.
    Le choix de faire un second master a été très simple pour moi. A 24ans je ne voyais aucune offre d’emploi et je me suis dit « inscrit toi dans un second master si tu trouves un job prends le et abandonne ce second master le premier te suffira. »
    J’ai continuer à répondre à des offres d’emploi, j’ai passé plusieurs entretiens mais n’ai rien obtenu, j’ai donc poursuivi mon second master.
    Un master professionnel c’est aussi la possibilité de faire des stages.
    Alors j’ai essayé de rendre mon CV « parfait » avoir à la fois une bonne formation et plusieurs expériences professionnelles.
    A la fin de mon second master 2, à mes 25ans j’avais effectué, lorsqu’on additionne tout, presque 2 ans de stage.
    J’ai pu trouver un CDD de 2mois après ce second master mais suis actuellement au chômage.

    D’autre part, lorsque j’ai fini mon premier master 2 j’avais 24ans, j’avais occupé tous mes étés précédents à effectuer des stages, je n’avais donc ni droit au chômage car je n’avais pas assez cotisé, (les stages ne comptant pas pour une cotisation) et je n’avais pas droit au RSA car j’avais moins de 25ans.
    Reprendre un master été aussi la possibilité de rester dans un régime moins précaire que celui de jeune diplômé sans aucune aide financière.
    De plus, On se dit que c’est toujours mieux d’apprendre quelque chose que de ne rien faire en attendant un job ou de devoir faire un job alimentaire alors que j’ai passé toutes ces années de ma vie à étudier pour faire le métier dont je rêvais.

    Pour finir mon père est ouvrier et ma mère est au chômage, ils n’ont pas fait des études eux-mêmes. je n’ai pas l’impression de venir d’un milieu à priori privilégié.

  8. Bloc-notes dit:

    Je suis tout à fait d’accord avec Damien et Sébastien. Parmi ceux qui font un deuxième master, il y a ceux qui veulent acquérir une double compétence. Effectivement, les masters ne sont pas assez transdisciplinaires. Il faut aussi se demander pourquoi un étudiant choisi de faire un deuxième master parce qu’il reste plusieurs mois sans trouver de travail. Beaucoup de masters pro ne correspondent pas à la demande du marché. En ce qui concerne les frais de scolarité, il faut penser à ceux qui sont à la limite et qui font partie de la classe moyenne. C’est à dire, qui n’ont pas le droit aux bourses mais qui n’ont pas les mêmes moyens que les enfants de cadre sup ou profession libérale. Ma fille est étudiante. Elle n’est pas boursière car nous gagnons « trop » avec mon mari pour avoir le droit aux bourses par contre, nous n’avons pas les moyens de payer jusqu’à 10000 euros comme certains parents médecins, avocats,… pour des écoles privées. L’égalité n’est pas encore là !

  9. JMM dit:

    Je vois se multiplier les CV de candidats ayant fait un master pro et un master recherche dans ma profession (archéologie). Quel intérêt : A mon sens aucun, sauf s’ils ont commis l’erreur de faire un master recherche sur un sujet ne concernant pas la France métropolitaine.
    Ils restent juste une ou 2 années de plus avant de pouvoir chercher à être intégrés dans le monde professionnel où ils découvrent pour certains qu’ils devront encore faire leur preuve longtemps avant de se voir confier des responsabilités correspondant à leur diplomes. Ils seront recrutés à un niveau correspondant à un catégorie B de la fonction publique et non en A… De plus ils ne savent pas, s’ils veulent intégrer la fonction publique d’Etat ou de coll. terr. qu’ils devront préparer et passer un concours, dont la fréquence n’est que tous les 3 ans (attaché de conservation du patrimoine), et qu’ils auraient pu préparer pendant la fac… (Mais pour ne pas être reçu collés, il leur faut aussi une expérience professionnelle, et donc la encore perte de temps…)

    Bref pour moi, les universités sont en faute, et n’informent pas leurs étudiant suffisamment, en tout cas dans mon domaine de compétence.

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