Hermann, Hoffmann, Lalique

Jean Hermann (1738-1800) et Jules Hoffmann (né en 1941) : “D’un zoologue à l’autre“. Deux professeurs de l’université de Strasbourg. Pourquoi y associer un autre nom prestigieux, René Lalique (1860-1945) ? Ce dernier n’a jamais obtenu de doctorat et n’a jamais été professeur d’université !

L’idée de les associer m’est venue aujourd’hui, en visitant le Musée Lalique à Wingen-sur-Moder, musée ouvert en juillet 2011. Il vaut le détour ! Collection Jean Hermann au Musée zoologique de Strasbourg, des centaines de créations Lalique dans la bourgade des Vosges du Nord. Pas suffisant pour associer Lalique aux deux professeurs de renom.

L’Alsace comme point commun ? Jules Hoffmann est né au Luxembourg et a fait sa carrière à Strasbourg. René Lalique est né en Champagne et a créé les verreries d’Alsace après la première guerre mondiale (il avait alors près de 60 ans). L’Alsace ? C’est encore insuffisant pour les associer vraiment.

Les mettre ensemble parce qu’ils ont fait, tous les trois, de la recherche ? Oui, René Lalique est aussi un chercheur ; on dirait aujourd’hui qu’il a fait de la Recherche & Développement. Entrepreneur privé entre les deux guerres, il a sans cesse déposé des brevets pour protéger ses inventions. La recherche ? Ce n’est pas ce qui m’a fait les associer !

Je les associe parce qu’ils ont eu très tôt une passion, une curiosité ciblée, une envie de découvrir et de se perfectionner, une volonté de progrès, un souci de faire partager le vrai et le beau. Ils ont “très tôt”… Voilà la clé de la comparaison : au 18ème siècle, au 19ème siècle, et jusque dans les années 60 du 20ème siècle, les trajectoires professionnelles, les carrières commencent très tôt.

Jean Hermann, né en 1738, soutient son doctorat en 1762. A 26 ans, il crée un cours d’Histoire naturelle et à 31 ans, il est professeur extraordinaire en médecine. René Lalique, né en 1860, est apprenti chez un joaillier à l’âge de 16 ans ; il se perfectionne, entre 16 et 20 ans, dans l’art de la joaillerie à l’Ecole des arts décos de Paris et en Angleterre au Sydenham College. A 22 ans, il est concepteur indépendant et, à 25 ans, il crée sa propre entreprise. Jules Hoffmann, né en 1941, publie un premier article à 18 ans, soutient un premier doctorat à 22 ans et devient attaché de recherche au CNRS à 23 ans.

Il faut s’interroger : pourquoi de telles carrières ne sont plus possibles aujourd’hui ? pourquoi devient-on chercheur, enseignant-chercheur, entrepreneur à un âge beaucoup plus avancé ? Hermann, Lalique, Hoffmann ont “travaillé” très tôt. Cela ne les a pas empêché de réussir brillamment.

Il est un second point commun entre eux et qui me questionne peut-être encore plus. C’est celle de la spécialisation croissante des disciplines et des métiers, des rebonds devenus difficiles hors de la discipline et du métier d’origine. Bref, c’est la question de la transdisciplinarité ou de la pluridisciplinarité. Hermann, Lalique, Hoffmann ont compris qu’il leur fallait élargir leur champ d’intérêts pour pouvoir mieux découvrir…

Jean Hermann, après avoir été professeur de médecine, devient professeur de philosophie à 40 ans et professeur de botanique à 51 ans. René Lalique fait ses preuves dans la joaillerie, mais il se diversifie et perce aussi dans la verrerie d’art mais aussi dans la verrerie en série. Et Jules Hoffmann, zoologue, biologiste, n’a-t-il pas obtenu un Nobel de médecine alors qu’il n’a aucun diplôme dans cette discipline ? Il faut féliciter le jury du prix Nobel pour une telle ouverture !

Je crains que le parcours de ces trois personnalités illustres, de ces trois savants soit devenu impossible aujourd’hui. Pourtant les années 60 du 20ème siècle, ce n’est pas si loin dans le temps ! Les jeunes enseignants-chercheurs et chercheurs, contraints de publier et encore publier, de répondre à des appels à projets sans prendre de risques (il faut publier utile pour se faire repérer par les Index de citations !), n’ont plus le temps de regarder ce qui se passe ailleurs que dans leur champ micro-disciplinaire. Il faut laisser du temps à la recherche, recruter plus tôt ceux qui s’y adonnent, leur donner des fonds récurrents.

Le lecteur assidu du blog ne sera pas étonné par ce dernier paragraphe. Les maîtres de conférences et les chercheurs doivent attendre aujourd’hui la trentaine pour avoir un poste stable. C’est honteux et suicidaire pour le pays. Je me bats pour la création des Instituts d’enseignement supérieur, pour que le corps professionnel de ces Instituts soit un corps d’agrégés, recrutés en moyenne à 23 ans. C’est parmi les agrégés qu’il faut recruter les doctorants (faire sa thèse en ayant un vrai salaire). C’est parmi les agrégés docteurs qu’il faut recruter les professeurs des universités. Le pays a besoin de professeurs d’université qui n’ont pas encore la trentaine. Faire confiance aux jeunes !

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Article du on Jeudi, octobre 6th, 2011 at 0:01 dans la rubrique Débattre. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

Un commentaire “Hermann, Hoffmann, Lalique”

  1. agnes simonyi dit:

    La passion de travail et de la décoverte comme nominateur commun entre ces trois personages pluridisciplinaires. Une bonne occasion a reflechir sur les trajectoires bloqués des jeunes d’aujord’hui.

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