Fusion. Un ex 1er VP s’exprime

Troisième chronique sur les fusions en Alsace (chroniques précédentes). Fusion des universités de Strasbourg et de Haute-Alsace ? Alain Brillard va-t-il démissionner de la présidence lors du prochain Conseil d’administration de son université, le 13 décembre prochain, ouvrant la voie à des élections anticipées des 3 conseils et à celle d’un nouveau président ? Mais que prôneront ceux-ci ? La fusion ou le rattachement ? Dans une Alsace en fusion, ce serait bien qu’ils tordent définitivement le cou au concept « mou » de rattachement et qu’ils engagent avec Strasbourg la négociation pour fusionner dans les meilleurs délais et conditions pour les deux parties prenantes. Photo ci-dessous : siège de la présidence de l’université de Haute-Alsace à Mulhouse.

Témoignage de Pierre-Alain Muller, rencontré à Strasbourg le 18 octobre 2011 et contacté par téléphone la semaine dernière. Ce professeur d’informatique à l’université de Haute-Alsace a été vice-président en charge du système d’information de juillet 2007 à août 2008 et premier vice-président d’août 2008 à mars 2010, date à laquelle il a démissionné : désaccord avec Alain Brillard sur la stratégie de l’université de Haute-Alsace à l’égard de l’université de Strasbourg. « Plus personne n’ose discuter des relations avec Strasbourg ; il en résulte une dégradation des relations à Mulhouse« .

Qui est Pierre-Alain Muller ? Un professeur des universités à la trajectoire atypique (CV de 17 pages). 48 ans. Etudes à Mulhouse : DESS en informatique (logiciel des systèmes industriels) à 25 ans, doctorat « L’intégration dans les logiciels complexes » à 30 ans. « Expériences en enseignement, recherche et développement, conseil en informatique, management d’équipe, création d’entreprise, présidence et direction générale, pilotage d’université ». Et impliqué dans la valorisation et l’information scientifique et technique : il est l’auteur d’un ouvrage de référence sur la modélisation objet (Modélisation Objet avec UML), diffusé à plus de 60.000 exemplaires dans le monde. 

En cours de thèse, au tournant des années 90, il est Responsable du centre de support européen,puis consultant, Rational Software Corporation, Santa-Clara (Californie) et Paris. Il commence sa carrière localement, ATER puis maître de conférences de 31 ans à 36 ans. Recherche et Développement en logiciels intégrés.

A 36 ans, c’est le deuxième saut vers l’innovation et la StartUp : durant 3 ans (1999 à 2002), il est Président Directeur Général de SA ObjeXion Software (création puis pilotage d’une société innovante). En 2002, il revient à l’université pour enseigner le génie logiciel dans une des écoles d’ingénieurs. Mais l’innovation continue de le tarauder : il part deux ans (2004-2006) en délégation à l’INRIA de Rennes : projet Triskell, coordonnateur de la plateforme RNTL OpenEmbeDD. Ces deux ans lui fourniront les matériaux scientifiques nécessaires pour une HdR et lui permettront de devenir professeur

Rentré au bercail mulhousien, Pierre-Alain Muller accepte, en juillet 2007, d’entrer dans l’équipe du président Alain Brillard comme vice-président en charge du système d’information. Il décrit les tenants et aboutissants de sa mission aux pages 3 et 4 de son CV : passionnant. Puis, c’est l’accès à la 1ère vice-présidence et la démission après un an et demi. Et une nouvelle fois, l’attrait de la recherche et développement : il est aujourd’hui porteur du projet de valorisation Mind-Tracking. La semaine dernière après la possible démission d’Alain Brillard et la constitution d’une nouvelle équipe de direction, le choix de prendre le large demeure pour lui à l’ordre du jour. Est-ce un choix définitif ?

Pierre-Alain Muller et le rattachement. Il ne veut pas d’un rattachement « contre » Strasbourg. Il pense que la solution n’est pas d’être « contre » Strasbourg, ni d’être « sans » Strasbourg et qu’il faut trouver comment être « avec » Strasbourg mais sans être « mangé » par Strasbourg. Il pense aussi que « la diffficulté, c’est de ne pas être « oublié » par Strasbourg au quotidien, juste parce qu’on sera un peu loin, juste parce qu’on ne se croisera pas au café, juste parce qu’ils n’ont pas vraiment besoin de nous ». Pierre-Alain Mulller est hostile à une fusion qui signifierait une absorption du « petit » par le « gros »,à un démantèlement de son université, les Strasbourgois venant y faire leur marché (récolte de pépites, achat par appartements). Il admettrait par contre une fusion qui respecterait les Haut-Rhinois, qui ne les inférioriserait pas, qui leur permettrait de continuer à exercer honorablement leurs fonctions. Pour lui, « le moyen d’avoir cela passe peut-être par le rattachement (qui, du coup, n’est pas une fusion-absorption) ».

L’ancien 1er vice-président revient plusieurs fois sur la notion d’honneur. « La logique de l’excellence qui s’impose de nos jours est dévastatrice car elle exclut la plupart des personnels. Par contre, on doit pouvoir exiger de tous les personnels, enseignants et non-enseignants, d’exercer leurs fonctions avec honneur ; « je suis fier d’exercer mon travail dans l’honneur ; je suis fier que vous exerciez votre travail dans l’honneur ». Les conditions d’une fusion qui se ferait dans l’honneur, « dans la bonne humeur et dans la joie », ne sont pas encore réunies. Personne ne peut encore y donner un sens positif, a fortiori en montrer un fruit. Personne ne sait réellement pourquoi on la ferait. Et pourtant elle se fera (c’est le blogueur qui s’exprime).

Pierre-Alain Muller dresse un état des lieux… triste. « Dans une petite université, il est difficile d’exercer honorablement son métier au quotidien, de monter des projets, d’être crédible ; c’est particulièrement vrai pour les professeurs ; à Mulhouse, je n’ai jamais obtenu un contrat pour un doctorant. L’université avait la réputation d’être une université réactive, dynamique, agile… une université incarnant l’escalier social (escalier et non ascenseur : gravir un escalier demande des efforts). Elle joue encore le rôle d’université de proximité, mais où les étudiants vont-ils après la licence ? La zone de chalandise de Mulhouse est étroite et les temps de transport pour la Suisse, l’Allemagne, Strasbourg, la Franche-Comté et la Bourgogne se sont réduits. L’université bouge encore vite mais elle s’essouffle plus vite qu’avant. Trop peu de personnes doivent faire trop de choses. L’épuisement gagne. On ne peut survivre longtemps à des efforts intenses ».

« Depuis ma démission de la 1ère vice-présidence en mars 2010, je ne suis plus « aux affaires ». Dès lors, je peux observer une absence de communication au sein de l’université, d’une communication sur l’identité en particulier. Rattachement ou fusion ? C’est devenu le projet de quelques-uns seulement ; chacun comprend certes les mouvements de fond dans le supérieur, mais pourquoi Mulhouse devrait-elle en faire les frais ? Actuellement les personnels estiment qu’ils travaillent dans un bon environnement. Par bon environnement, ils entendent un bureau, un couloir, un bâtiment. Ils ne pensent pas environnement immatériel, lieu d’échanges d’idées et de projets ».

« Je ne peux aujourd’hui exercer mon métier dans l’honneur car on me donne des objectifs d’excellence inatteignables dans un contexte de contraintes fortes. J’ai été en position de délégation à l’INRIA à Rennes (août 2004 à août 2006), mon champ de possibles s’est élargi. Avec la fusion, je voudrais que mon champ de possibles s’ouvre. Dans une petite université, c’est l’inverse qui se produit souvent ».

« A Mulhouse, l’informatique est coupée en deux : informaticiens mathématiciens versus informaticiens électroniciens automaticiens. Ils s’observent de loin, car ils travaillent dans des bâtiments différents de composantes différentes. Un point commun : ils n’ont pas voulu fusionner au sein d’une seule et même composante… J’avais émis l’idée d’installer un télécabine pour faciliter les déplacements entre les campus. Les collègues ont rigolé. J’ai compris que la plupart des gens estiment que ceux qui émettent des idées sortant de l’ordinaire sont dangereux… Ceux qui font des trucs exceptionnels le paient toujours après ».

La question est en définitive celle de l’émergence d’un nouveau modèle d’université, plus ouverte sur le monde. Créée en 1975, l’université de Haute-Alsace a pleinement saisi les opportunités de la période ; elle a réussi le modèle de l’université professionnalisante de proximité ; elle a permis la démocratisation de l’accès et de la réussite dans l’enseignement supérieur. Les IUT et les écoles d’ingénieurs ont réussi à maintenir ce modèle, par ailleurs fortement identitaire pour les personnels. La génération qui a créé l’université, les présidents successifs et leurs équipes, les personnels des services centraux, les vacataires sans statut universitaire (« ils font beaucoup d’heures, sont dévoués, mais n’en ont rien à faire de l’université ») n’ont pas vu que le modèle originel s’affaiblissait avec l’éclatement des campus et l’explosion de l’offre de formation. Pouvoir penser l’avenir quand on est sur le déclin ! Très difficile !

Pierre-Alain Muller appartient à un autre monde : il donne un exemple de trajectoire professionnelle dans et dehors de l’université. « Bien que je sois « natif » de Mulhouse », mes accointances scientifiques, les collègues avec qui je travaille ne sont pas mulhousiens ; ils sont rennais, toulousains »… Le professeur d’informatique prendra-t-il le large comme il le m’a dit ? Ou restera-t-il sur les bords de l’Ill pour engager avec une majorité de ses collègues et les Strasbourgeois une nouvelle aventure ? Celle de l’Alsace en fusion, celle d’une Région qui va de l’avant en innovant, un pas devant les autres, celle d’une université où l’on se sent bien dans son métier.

Tags: , , , , , ,

Article du on Lundi, décembre 5th, 2011 at 19:29 dans la rubrique C. Alsace. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

7 commentaires “Fusion. Un ex 1er VP s’exprime”

  1. Renaud dit:

    Aux fusions (big is beautifull) et la tentation soviétique, technocratique, bureaucratique (les « machins », il faut préférer la logique des réseaux, de la coopération, pour mettre en commun ce qui peut être mis en commun (PRES, université fédérale, etc…) : on aurait dit ailleurs et autrement, principe de subsidiarité et de complémentarité. La technocratie aime le « gros », vecteur de puissance (Macht ou Pracht), de centralisation, de brillantes carrières d’apparatchiks… or, certains domaines ne peuvent être centralisés, bureaucratisés : la science, le savoir, l’art, la création… il y a presque un rêve « orwellien », une hybris conceptuelle, dans la fusion universitaire… on y reviendra dans dix ou vingt ans : la décentralisation reviendra à la mode…. lorsque des unités privées souples et intelligentes se seront créées en marge des mastodontes universitaires publics.

    Etrange argument que celui de la préférence de la Région qui ne veut discuter qu’avec une seule entité… elle discute bien avec plusieurs entités et acteurs économiques, plusieurs entreprises, plusieurs voisins, etc… elle peut donc bien faire avec deux universités.

  2. PR27 dit:

    Renaud, je me suis aussi souvent posé cette question de la Région qui veut avoir un interlocuteur unique. Notamment pour cette raison, nous avons une fédération de recherche cnrs dont cet interface est le rôle réel principal. Au delà de se simplifier la vie, l’argument donné par la Région chez nous est qu’ils souhaitent que les acteurs de l’ESR s’organisent entre eux, ils savent mieux comment le faire que la Région. La Région soutiendra, si la proposition montée entre les acteurs articule bien les forces en présence. Tout repose donc sur la qualité d’animateur/monteur de cette personne-interface entre la Région et les labos.

    J’ai un peu suivi la carrière de PA Muller, il en a fait des choses pour l’informatique….
    Le paragraphe sur l’honneur est très bien fait, il dit beaucoup.

  3. mabherve dit:

    A Renaud et PR 27

    C’est un constat : toute institution politique tend à privilégier des organisationss organisés selon le même territoire qu’elle
    Ce n’est pas un problème juridique, mais une tendance que devraient bien expliquer les sociologues des organisations

  4. Dubois dit:

    @ Renaud. 1. Oui, je suis partisan de la fusion des deux universités de Strasbourg et d’Alsace. Je ne suis pas pour une concurrence exacerbée entre deux universités qui luttent aujourd’hui avec des armes inégales.

    2. Comme vous, je ne suis pas partisan de méga-universités. Et vous le savez fort bien. Je défends en effet le projet d’Instituts d’enseignement supérieur, dédiés au 1er cycle de l’enseignement supérieur. J’ai même dressé une première esquisse de la carte des IES en Alsace.
    http://blog.educpros.fr/pierredubois/2011/11/02/dresser-la-carte-des-ies/
    L’université fusionnée Strasbourg-Mulhouse n’aura ainsi qu’une vingtaine de milliers d’étudiants.

    3. Cette université sera multisites. Dédiée aux seuls masters, écoles et doctorats, cette université fonctionnera évidemment sur des coopérations en réseaux.

    4. Je suis d’accord avec PR27 et Michel Abhervé. Une seule région, une seule université : ce sera plus efficient et plus efficace. Les coûts de coordination (les pertes de temps en de multiples réunions, traitant d’innombrables dossiers redondants) en seraient réduits. De même que les saupoudrages d’argent public sur plusieurs entités d’enseignement supérieur.

    Qu’en disent les sociologues des organisations ? Ils disent qu’il y a encore, dans les bureaucraties publiques, des acteurs qui ont le sens de l’intérêt général et qui veulent tout faire pour ne pas gaspiller le temps et l’argent de leurs concitoyens !

  5. Alsace6768 dit:

    Blog intéressant mais dont l’auteur semble ignorer une certaine réalité de la politique locale.
    La volonté hégémonique de l’UdS (et de Strasbourg en général) est une triste réalité dont quiconque ayant eu à gérer des projets régionaux en Alsace peut malheureusement attester….
    Une fusion UdS-UHA se traduira par un appauvrissement de l’UHA en termes financiers, d’offre de formation, et de recherche. Comme il est dit dans un autre blog, l’UdS se la joue perso…
    La première réunion commune des CEVU de l’UHA et de l’UdS à Strasbourg a été édifiante de ce point de vue. Il y avait plus d’élus CEVU de l’UHA que de l’UdS semble-til (Note importante : la réunion avait lieu à… Strasbourg….)

    Du coté recherche, il est intéressant de noter par ailleurs que tous les labos de l’UHA ont de très bons contacts et des collaborations avec des labos de Strasbourg, ce qui signifie qu’il faut réfléchir à ces constructions en consultant les acteurs de la base, ce qui n’est pas prévu actuellement.

    Quand à l’efficience et à l’efficacité : 1h30 à 1h45 de transport pour aller de l’UdS à l’UHA (et non pas 50mn de train pour faire Mulhouse-Strasbourg comme le clame la SNCF….). Si on veut gaspiller de l’argent et faire perdre du temps, rien de mieux que de faire se promener constamment les gens d’un site à l’autre…. ce qui sera une obligation pour les personnels de l’UHA. Comme on dit dans la région : Mulhouse->Strasbourg 100km, Strabourg->Mulhouse: 200km, et en plus ça monte….. :-)

  6. Dubois dit:

    @ Alsace6768. L’Université de Haute-alsace a voté son rattachement à l’université de Strasbourg. Le regrettez-vous ? Si non, comment pensez-vous pouvoir l’organiser dans le respect des Haut-Rhinois. Cela vous semble-t-il impossible ?

  7. Diderot (en Verres Miroirs) dit:

    Ce petit commentaire arrive en retard, je le regrête. Il vise à montrer un point de vue certes beaucoup plus idéaliste, mais également pour dessiner une carte des possibles. Je comprends l’ensemble de vos critiques et les partage pour une bonne part. Cependant, il est possible de jouer contre l’hégémonie de l’UdS : avec des « antihégémonistes », ou avec ceux qui pensent que cette hégémonie ne serait pas entre de bonnes mains. Au delà d’une structure centralisée et centralisatrice, il y a des gens (et même des VPs) qui ou bien ne sont pas d’accord, ou bien ont leur propre carte politique à jouer. On le voit en interne à plusieurs endroits.
    J’ajouterai que, en tant qu’enseignant vacataire dans cette très vieille dame, je pense qu’un sang neuf (Mulhouse) sera synonyme de progrès, à la fois scientifiquement et culturellement. Vu de Strasbourg, nous avons besoin de jeunesse (au sens universitaire, pas au sens humain). Cette vieille dame percluse de réflexes conservateurs doit changer : merci de nous aider !
    PS. Je ne travaulle quasiment qu’à distance. Et malgré que ce soit parfois dur, les liens de réseau restent possibles, il est juste plus difficile de les construire et de les entretenir. Alors, bienvenue et bon courage.

Laisser un commentaire