Financiarisation des établissements

Samuel Bliman, professeur émérite, m’avait signalé un article qu’il avait publié en 2008 dans la Revue de la régulation. Capitalisme, institutions, pouvoirs, « Réformer la recherche : doit-on reproduire le modèle américain ?« . Sa réponse était : « non ! » Texte intégral de l’article.

Samuel Bliman vient de m’envoyer de nouveau un court article, « Que dire de la loi LRU ? » Merci, cher Collègue, pour votre coopération à ce blog. La note est écrite en décembre 2009, un peu plus de deux ans après la publication de la loi Libertés et Responsabilités des Universités. Samuel Bliman émet des hypothèses qui font système.

1. L’autonomie financière des universités (passage aux responsabilités et compétences élargies) devrait faire progresser le coût des services centraux, dédiés à la recherche de nouvelles ressources (fondation, budgets et finances, immobilier, recherche, valorisation). Actualisation (14 décembre) : le CA de l’université de La Réunion a rejeté à l’unanimité le passage aux RCE le 1er janvier 2012 (signalement par Michel Abhervé, blogueur EducPros). 2. Pour limiter le surcoût des services centraux, la logique serait de mutualiser les compétences « rares et chères » : les regroupements d’établissements, favorisés par ailleurs par les classements internationaux, auraient une belle vie devant eux.

Les effets prévisibles. 3. Le surcoût des services centraux pourrait être compensé par des économies salariales dans le champ de l’enseignement (arrêt du recrutement de fonctionnaires, recours à des vacataires, en particulier en licence) et par une progression des droits d’inscription. 4. La forte progression de l’effectif étudiant que les regroupements d’établissements engendreront pourrait fortement compliquer les différentes facettes de la gestion et être préjuciable aux étudiants, à ceux du 1er cycle en particulier. 5. La complexification de la gestion, le recrutement de cadres fort bien payés dans les services centraux affaibliraient le modèle traditionnel de la gouvernance des universités : les enseignants, présidents d’université, pourraient laisser la place à « des personnalités extérieures, expertes en gestion« .  

Toutes les hypothèses de Samuel Bliman, l’hypothèse 5 en particulier, ne se sont pas encore réalisées. Samuel Bliman n’en souhaite d’ailleurs pas la réalisation. Il estime que le modèle qui pourrait naître à terme sous l’impulsion de la LRU (« la financiarisation des établissements ») entraînerait la France vers un modèle d’université qui n’est pas, historiquement, le sien. Le modèle d’universités qui tirent une grande partie de leurs ressources du capital de leurs Fondations est fort fragile en cas de crise économique forte.   

En conclusion, Samuel Bliman, rappelle ce qu’écrivait en 2001, « AOKI Masahiko, économiste japonais, professeur à Stanford : tout système institutionnel d’un pays se construit sur fonds culturel, social et historique. Toute tentative de transposition vers un autre pays ne donnerait au mieux qu’un hybride des caractères du pays d’origine et du pays réceptacle ».

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Article du on Mardi, décembre 13th, 2011 at 17:50 dans la rubrique G. Divers. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

5 commentaires “Financiarisation des établissements”

  1. renaud dit:

    Regard de l’universitaire de base :
    La réforme Pécresse est bien une réforme de pouvoirs, d’agencement de pouvoirs et du pouvoir, elle évite les questions de fond qui fâchent. Elle entraîne un renforcement de la bureaucratie et du centralisme… le contraire de l’intelligence (souple, mobile, ouverte). C’est cela que j’appelle le soviétisme : une machine à gaz institutionnelle + une culture gestionnaire, fermée (autoritaire) et bureaucatique ; un fonctionnement qui fonctionne pour fonctionner, mais qui alimente des carrières (des hochets), des réunions, du temps perdu, de la paperasse, des statistiques, des instances, des règles, etc… une machine stérile… où le savoir et la connaissance sont oubliés.

    Doit-on s’effrayer de ce modèle ?

    Imaginons un conseil d’administration puissant, et un président représentant de ses pairs, qui embauchent et débauchent les cadres administratifs dirigeants (qui ne seraient plus d’inamovibles fonctionnaires) ; imaginons que les salaires des enseignants chercheurs soient décents (car bientôt ils gagneront moins que les cadres administratif) ; imaginons un allègement des procédures administratives (marchés publics, et aux règles de la fonction publique, avec un contrôle d’un commissaire aux compte) ; imaginons une mise en réseau de l’intendance (fédérations d’universités), alors pourquoi pas… imaginons surtout un financement crédible, pérenne, des universités par des fonds publics et privés (avec pour principe que toute mission imposée par l’Etat doit être financée par lui, politique sociale, démagogisme pédagogique, etc…)

    Le système actuel n’est pas satisfaisant, il repose sur une logique bien française de présidentialisme et de bureaucratisme : un président élu appuyé par des hauts fonctionnaires. Le vrai pouvoir a glissé progressivement dans les mains de bureaucratie universitaire avec la complicité de quelques élus, sans contre-pouvoir (élus) et sans contrôle (experts) (cf. le fonctionnement des collectivités locales, des entreprises publiques : les conseils sont des chambres d’enregistrement et des lieux de carrière).

    Alors oui, la question de la gouvernance de l’université mérite d’être posée. Le modèle LRU n’est pas bon. On ne peut singer un système libéral dans un carcan étatisé (règles de gestion etc…). Alors pourquoi pas, un modèle inspiré de l’Amérique, mais il faut que les responsables administratifs soient responsables, donc licenciables, si les objectifs (de gestion) ne sont pas remplis… Ca ne me choque pas, je n’ai pas fait l’ENA ou de la gestion, je ne sais pas faire… je préfère laisser faire le technicien, à qui je donne des directive, que je contrôle (ou fait contrôler) et que je vire si ça ne fa pas. J’ai l’auctoritas, il a la postestas. J’ai le pouvoir décisionnel,

    Et avant toute réforme, il faut mettre sur la table les vraies questions… poser des principes (quid de l’Université ? Primauté de la recherche, du savoir et de la connaissance) et ensuite adapter le fonctionnement (les logiques administratives et gestionnaires) aux principes… et non l’inverse. On aura alors un modèle français cohérent, accepté par les enseignants chercheurs… de base.

  2. Dubois dit:

    Grand merci, Renaud, pour cette analyse d’un enseignant de base. « Enseignant de base » ? Si tous les enseignants de base pouvaient développer une analyse aussi charpentée, avec des arguments en cohérence entre eux et parvenir au scénario que vous estimez possible, sinon souhaitable, alors, certainement, la situation des universités ne serait ni la situation présente, ni la situation à venir.

    Je partage très largement votre analyse : « présidentialisme et bureaucratie »… « On ne peut singer un modèle libéral dans un carcan étatisé ».

    L’université est une organisation unique, à quatre dimensions qu’il faut tenir ensemble. Elle est une institution publique qui a la mission de défendre et de faire progresser les valeurs républicaines. Parce que publique, elle ne peut échapper à être une bureaucratie (fixation de règles par la puissance publique). Elle est, depuis toujours, un ensemble de corps professionnels au coeur de la production et de la diffusion de connaissances et qui sont les tenants fort légitimes du pouvoir d’organisation de l’enseignement et de la recherche. Elle est, depuis plus récemment, une entreprise qui se fixe des objectifs à atteindre, qui doit optimiser ses ressources pour atteindre les meilleurs résultats possibles. Ces quatre dimensions sont là et de manière incontournable. Comment les faire tenir ensemble ? Comment ne pas désaxer l’université vers l’une ou l’autre de ces dimensions ?

    L’université est une entreprise. Mais si elle n’est qu’une entreprise, elle va à sa mort certaine. L’université est un ensemble de corps professionnels, mais si elle n’est qu’un ensemble de corps professionnels éclatés dans des sous-disciplines de sous-disciplines, elle est paralysée par l’incapacité à prendre des décisions nécessaires. L’université est une bureaucratie, mais si elle n’est qu’une bureaucratie centralisée, il faut que les EC la fuient à grande vitesse…

    Qu’inventer comme modèle de gouvernance qui articule, de manière acceptable par tous, les quatre dimensions ? Je me sens bien incapable d’inventer un modèle applicable dans la réalité ! J’aime bien le titre de la loi LRU : libertés et responsabilités. Je n’aime que le titre car la mise en oeuvre de la loi n’a rien à voir avec les libertés et responsabilités. La LRU, comme vous le dites, est bureaucratie + présidentialisme d’un président absolutiste, non compétent en gestion et qui se coupe progressivement des enseignants de base. Bref, la pire articulation qui soit des quatre dimensions de l’université. Il faut abroger la LRU et les plus rapidement possible. Certes, mais pour faire quoi ?

  3. Renaud dit:

    Bien évidemment, l’Université n’est pas une entreprise. Et si elle l’était, personne ne voudrait en devenir actionnaire et elle serait immédiatement en faillite. Le discours entrepreneurial, c’est donc bien du « foutage de gueule ». Je ne sais pas ce qu’est le savoir rentable. L’histoire, la poésie, l’art, bien des sciences ne sont pas rentables… donc il faut les supprimer. C’est à partir des missions, du rôle de l’université, que le fonctionnement doit être organisé.

    L’Université n’est pas seulement une machine productrice de savoirs exploitables économiquement, elle est aussi le conservatoire de la culture, un lieu de mémoires (conserver la mémoire de la connaissance) et de création. Donc une institution culturelle. Jadis, les petits souverains qui créaient leur Etat, voulaient une Université, signe de prestige, de rayonnement… donc l’Université n’est pas une institution rentable, selon les critères entrepreneuriaux, c’est un phare, un des bijoux de l’Etat, comme un musée (le rassemblement des muses), totalement inutile (humour). Même le savoir économiquement rentable a besoin de l’Université.

    Concrètement, en droit constitutionnel, le contrôle du pouvoir s’organise, parce que le pouvoir corrompt par nature (Montesquieu) et amène les abus. Il faut donc organiser l’Université avec des contrôles de pouvoir et de la responsabilité devant les élus : pouvoir des conseils, commissaire aux comptes indépendant, responsabilité du président (motion de défiance et démission automatique) et des hauts fonctionnaires de l’Université ;interdiction du cumel des mandats dans le temps et des carrières adminitratives, le cursus honorum (les responsabilité sont temporaires, après les avoir exercées, l’enseignant chercheur revient dans son albo et devant ses étudiants). Et surtout : allègement des procédures quotidiennes. Et moins de paperasse, c’est plus de liberté.

    Dans une université soviétisée, la plupart des universitaires feront bien leur travail, en se désintéressant d’une institution, qui d’ailleurs s’intéresse si peu à eux : nous serons alors de bons fonctionnaires… Les apparatchik s’occuperont de nous, détiendront la vérité, et amnégeront leur carrière et leurs privilèges (datchas, etc…)

    je n’aborderai pas ici la question de fond : l’université aristocratique de jadis est devenue démocratique (et de masse), irrémédiablement, donc sous la dépendance de la société, de la demande sociale… Par exemple, les parents veulent des diplômes pour leurs enfants, les entreprises veulent des brevets, l’Etat veut des résultats, des objectifs et des statistiques pour briller dans les classements… De plus, le temps de production du savoir n’est pas celui des productions industrielle… et notre société rentable a du mal avec le temps…

  4. Dubois dit:

    Merci, Renaud, pour votre analyse fort éclairante et stimulante. Je la partage presque totalement. L’articulation actuelle des quatre dimensions de l’organisation universitaire montre chaque jour ses limites et ses impasses.

    Vous avez totalement raison quand vous dites, il faut partir des missions de l’université, mais celles-ci sont devenues fort nombreuses : formation initiale et continue, recherche fondamentale et appliquée, valorisation, culture, insertion professionnelle, développement du territoire, citoyenneté… Faut-il restreindre les missions ? Ou bien chaque université peut-elle, doit-elle établir des priorités dans la mise en oeuvre de ces missions ?

    C’est sur la dimension « entreprise » que je ne vous suis pas pleinement. Il me semble qu’aujourd’hui cette dimension ne peut pas être évacuée. Des missions déclinées en objectifs et en activités, ressources, et résultats. Il ne s’agit pas de viser la rentabilité ; je suis bien entendu d’accord avec vous. Les entreprises ou les fondations à but non lucratif existent !

    La question est que l’université-entreprise court à sa perte si elle est en parallèle une entreprise enserrée dans des régles bureaucratiques fixées par l’Etat et managée par des autocrates universitaires. Il faut donc une université qui s’appuie sur des enseignants pleinement libres et responsables, qui décident de la priorisation des objectifs et des activités, qui en délèguent, sous leur contrôle et leur pouvoir, le management à des spécialistes… Si les enseignants-chercheurs laissent assassiner leurs libertés et responsabilités, alors, d’accord, on n’a plus affaire à l’Université. L’Université est morte.

  5. Renaud dit:

    Ne vous méprenez pas, je ne conteste pas la dimension entreprise ou utilitariste de l’Université, elle est bien évidemment nécessaire… ce ne peut pas être la seule… comme le fait penser le discours managérial ambiant. Les université doivent coopérer avec les entreprises (et le tabou est brisé pour la plupart d’entre nous) et les entreprises doivent coopérer avec l’Université (et là, ce n’est pas toujours la culture du monde de l’entreprise).

    Lorsque des partenariats sont établis avec le monde de l’entreprise, il faut des règles claires… et une responsabilité partagées, synallagmatique dirai-je.

    La démarche à partir des missions est la plus rationnelle :mission; moyens (et qui paye), objectif, bilan, récompense. Des missions à moduler selon les universités qui ne se ressemblent pas et qui ne sont pas situées dans le même contexte géographique, historique, démographique, économique.

    Je suis heureux de voir qu’un universitaire qui, comme vous, a eu un long parcours et une riche expérience, rejoigne mon constat de béotien et nous nous retrouvons sur votre conclusion.

    Petit à petit, nous parviendrons peut être, dans ce blog, à établir les lignes d’une réforme de l’Université, acceptable et adaptée à ce que nous sommes et devons être. Nous irons alors la proposer aux collègues, à la CPU, au syndicats, aux politiques… et c’est là que cela deviendra plus difficile et aussi plus drôle.

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