Les étudiants font le président (1)

Suite des chroniques sur les élections présidentielles dans les universités. Les étudiants font le président : illustration par deux cas (Paris-Est Marne-la-Vallée, Paris 5 René Descartes). Ce n’est pas un scoop ! Depuis que les présidents sont élus (i.e depuis la loi de 1968), les voix des étudiants élus dans les conseils sont souvent décisives. Il me paraît tout à fait normal que, dans le cadre d’une volonté politique de progrès de la démocratie dans les universités, les étudiants participent à l’élection de la présidente ou du président en fonction du programme que celle-ci ou celui-ci présente et en fonction de leur appartenance syndicale ou associative.

Par contre, je trouve hautement criticable les « petits arrangements entre amis » qui se déroulent dans les couloirs, après l’élection des conseils et avant l’élection du président. Je ne souhaite pas qu’un président, qui serait minoritaire chez les enseignants et personnels administratifs, soit élu grâce aux voix des élus étudiants. Un président des étudiants : non !

La gouvernance de la LRU a augmenté la marge de manoeuvre et le pouvoir de négociation des élus étudiants, en cas de plusieurs candidatures à la présidence. Pourquoi ? 1. A cause du calendrier des élections : l’élection des conseils avant l’élection du président rend possible une période de négociation entre le(s) candidat(s) à la présidence et les quelques élus étudiants au conseil d’administration : c’est le temps des arrangements, des promesses, des surenchères.

Exemples. Promettre de n’instaurer ni de droits spécifiques, ni la sélection à l’entrée de l’université ou du master. Attribuer plus de subventions et plus de locaux aux syndicats et associations représentatives. Augmenter les fonds du FSDIE. Créer une vice-présidente étudiante dans chaucn des trois conseils. Mettre en oeuvre des modalités de contrôle des connaissances spécifiques à l’établissement et plus favorables aux étudiants. Prendre en compte l’engagement étudiant dans ces modalités. Neutraliser une demi-journée ou une journée de cours pour les activités culturelles et sportives… La liste n’est pas exhaustive ! 

2. A cause du petit nombre d’élus étudiants au conseil d’administration (3 à 5 selon la taille du Conseil d’administration – 20 à 30 membres). 3 à 5 voix peuvent faire basculer une majorité. 3. Parce que les personnalités extérieures du CA ne participent pas à l’élection du Président. Il est plus facile pour les candidat(e)s à la présidence de rencontrer 3 à 5 élus étudiants et de négocier avec eux que de rencontrer les élus étudiants de toutes les composantes d’enseignement. 4. Parce que le scrutin est à bulletins secrets : personne ne peut prouver qu’un élu de la liste d’opposition a voté en fait pour le candidat de la liste adverse.

Débattre. Les étudiants doivent-ils participer à l’élection du président ? Effets positifs et négatifs induits par le fort petit nombre d’étudiants qui élisent le président dans le contexte LRU ? Le président devrait-il être élu avant que les élus dans les Conseils ne le soient ? Dans ce cas, peut-on envisager une élection sinon au suffrage universel par collèges (comme en Italie), tout au moins une élection mobilisant un collège électoral beaucoup plus large ? Dans la situation actuelle d’un CA électeur, composé d’environ 20 membres, le scrutin doit-il se faire à bulletins secrets ? …

Imbroglio à Paris-Est Marne-la-Vallée (chronique du 8 décembre 2011, actualisée le 19 décembre : « Gilles Roussel, vice-président sortant, qui ne s’est pas présenté aux suffrages des électeurs enseignants (commentaire 7), sera élu président de l’université le 17 janvier 2012. Les listes qui l’ont soutenu ont obtenu moins de suffrages dans les collèges enseignants et BIATOS que les listes de l’opposition (FSU SNESUP et CGT). Le communiqué de ces listes (commentaire 6) n’annonce pas de candidature à la présidence et semble se contenter d’une position future d’opposants ».

10 janvier 2012 : une semaine avant l’élection. Absence de communication sur le site de l’université : seulement un communiqué publiant les résultats du scrutin du 6 décembre 2011. Pas de profession de foi en ligne du ou des candidats à la présidence. Le SNESUP et la CGT présenteront-ils, en définitive, un candidat à la présidence ? Aucune information donnée par les élus étudiants : pour qui voteront les 3 élus UNEF au CA (site de l’UNEF de MLV) et l’élu Cé ? Les étudiants vont faire le président. Bref, l’UPEC Marne-la-Vallée ne pratique pas la transparence : l’exercice de la démocratie exige que l’université communique non seulement sur son site Intranet à l’intention des personnels et des étudiants, mais également et largement à l’extérieur.

Frédéric Dardel, polytechnicien et professeur de biologie cellulaire et moléculaire à la faculté de pharmacie, a été élu, le 20 décembre 2011, président de l’université Paris Descartes, par 14 voix contre 8. Il succède ainsi à Axel Kahn (chronique : « le président n’est pas candidat« ). Communiqué en ligne sur le site de l’université, mais pas de professions de foi.

Dans les deux collèges enseignants, la liste soutenant Frédéric Dardel n’a obtenu que 6 sièges au Conseil d’administration, contre 7 à son concurrent Christian Boitard. Pour être élu par 14 voix, Frédéric Dardel a donc obtenu 8 des 9 voix des 3 élus BIATOSS, des 5 élus étudiants, et/ou d’un autre élu enseignant. N’ayant pas obtenu de majorité chez les enseignants, Frédéric Dardel est-il pour autant « mal élu » ? Pas si simple ! Paris 5 Descartes a toujours eu un président médecin, professeur des universités et professeur hospitalier (PU/PH). Frédéric Dardel ne l’est pas. Son élection est, dans ce contexte local et historique, une sorte de révolution.

Les élus étudiants ont fait le président Dardel. Les élus de la FAGE expliquent pourquoi dans un communiqué du 23 décembre 2011. « Le président Dardel s’est engagé à respecter le principe de l’université ouverte à tous, sans sélection préalable et en maintenant des frais d’inscription modiques et indexés sur l’inflation. Il s’est positionné pour donner les mêmes droits aux étudiants étrangers qu’à tous les étudiants de l’université… Il a réaffirmé le principe d’une formation adossée à la recherche et ce dès la licence. Il a enfin promis une mise à plat du PRES Sorbonne Paris Cité et de l’IDEX dès la rentrée 2012″… « Les promesses n’engagent que ceux qui y croient » !

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Article du on Mardi, janvier 10th, 2012 at 18:13 dans la rubrique A. Débattre, C. Ile-de-France. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

6 commentaires “Les étudiants font le président (1)”

  1. Ghislain Bourdilleau dit:

    Bonjour,

    Article très intéressant. Le pire est que nous ne connaissons pas les candidats avant les élections aux conseils dans la majorité des cas. A Poitiers, nous avons de la chance, plusieurs mois avant les élections nous connaissons deux candidats au poste. La démocratie peut déjà mieux s’inspirer.

    Deux remarques négatives pourtant.

    Les « petits arrangements entre amis » ne se déroulent-ils qu’avec les étudiants ? J’en doute fort, et au contraire la solidarité de liste existe bien mieux dans les listes étudiantes et syndicales.

    Plus grave, pourquoi la voix d’un professeur vaut-elle plus que celle d’un maître de conférences et beaucoup plus que celle d’un biats ? A Poitiers (même si le problème existe partout): 7 profs, 7 mcf, 3 biats : où est la démocratie ? Je ne parle même pas des vice-présidents.

    pourquoi maintenir Aristocratie et Plèbe ?

  2. vincent92 dit:

    Ah ben voilà! Le fait qu’on diminue la part des étudiants dans les CA ne vous dérangeait nullement, par contre, vous êtes contre que leur voix puisse peser sur l’élection des Présidents! On voit encore une fois,au vu de ce genre de réaction, combien les (ex ?)- défenseurs de la Loi LRU sont mandarinaux. Au fond, ils ne défendent pas l’autonomie des Universités mais le pouvoir des enseignants! Et peu importe que les étudiants représentent 90% du public qui fréquente l’Université!

  3. Irnerius dit:

    @ Ghislain. Le temps qui sépare l’élection des conseils et l’élection du Président est un temps propice pour la négociation voire « pour les petits arrangements entre amis » (cette formule est un terme générique). La négociation ne concerne pas que les étudiants : vous avez raison de le rappeler.

    « La voix d’un professeur compte plus que celle d’un maître de conférences » : c’est tout à fait vrai ; les professeurs moins nombreux que les MCF dans les universités ont plus de sièges dans les conseils qu’eux. Il faut en débattre car, comme vous le dites, les voix des MCF comptent plus que celles des BIATOSS…

    @ Vincent 92. S’il vous plaît, ne soyez pas outrageant à mon égard : je ne suis pas un défenseur de la LRU et je ne l’ai jamais été. Les plus de 1550 chroniques de ce blog le prouvent suffisamment ! Je ne sais si vous faites de l’humour quand vous suggérez que, puisque les étudiants constituent 90% des effectifs universitaires, il faudrait qu’ils aient 90% des sièges et qu’ils puissent élire en toute liberté le président. Pourquoi pas un président étudiant d’ailleurs ?

    Je confirme que je ne souhaite pas que les élus étudiants fassent l’élection du président, en faisant élire la tête de liste enseignante battue aux élections. Ce n’est pas sain !

    Je préférerais de loin que les étudiants n’aient plus de représentants au conseil d’administration et qu’il y ait un conseil composé uniquement d’étudiants, ce conseil étant consulté obligatoirement sur toutes les questions débattues en CA. Pour chacune de ces questions et en introduction, le président devrait lire l’avis du conseil étudiant donné par écrit. Je crois que les étudiants seraient davantage entendus que dans un CA où ils ne le sont guère.

  4. Réponse à l’article : « Les étudiants font le président » | AGEP dit:

    […] Réponse d’Adrian Brun, Vice-Président Etudiant de l’Université Paris Descartes à l’article « Les Etudiants font le président » posté par Pierre Dubois sur son blog (http://blog.educpros.fr/pierredubois/2012/01/10/les-etudiants-font-le-president/) […]

  5. Claire Guichet dit:

    Donc, Monsieur Dubois, si je comprends bien, sur la base de deux exemples, vous généralisez à l’ensemble du processus d’élections des présidents d’université ?
    C’est fort dommage car je pourrai vous présenter moi aussi nombre d’exemples où la « prime majoritaire » aux listes enseignantes cadenasse toute possibilité de ne serait ce que PARTICIPER à l’élection du Président, de fait déjà élu au sortir des élections (citons au hasard l’UDS, ou l’UHP (paix à son à âme !)

    Pour que le poids des étudiants dont vous vous offusquez se concrétise, il faut une réunion de plusieurs facteurs:
    – tout d’abord une liste étudiante qui décroche una majorité absolue de ses 5 sièges possibles (ce qui n’est pas toujours le cas. En l’absence de cette configuration, si chaque liste se retrouve avec 1 ou 2 élus (sur 5 étudiants, et en général 30 administrateurs au total) ; je vous rassure, il ne s’agit pas d’une conspiration estudiantine contre le monde et il est rare qu’ils votent tous la même chose)
    – que les listes enseignantes soient divisées et que la majorité ne soit pas suffisamment claire pour l’emporter de manière indiscutable, ce qui avec la prime majoritaire est somme toute également assez rare.
    – que les listes enseignantes n’aient pas pris la peine de tenter de créer des ponts avec des listes de personnels BIATOSS. Et alors là… Là j’ai envie de dire qu’on ne peut quand même pas faire de petits arrangements entre amis dans les couloirs et espérer que tout le monde les valide ensuite !

    Donc résumons la situation: des enseignants divisés, tout juste capables d’établir une majorité, sans contacts avec les BIATOSS qui sont pourtant leurs collègues et en face des étudiants qui gagnent une claire majorité, se serrent les coudes et votent pour celui qui leur semble avoir le meilleur programme… (ils ne sont d’ailleurs à ce jeu pas plus bêtes que les autres, votre dernière remarque étant de fait paternaliste et assez fumeuse: en période électorale, il faut bien choisir et donc en croire un plus que l’autre. Ou nous dites vous que pendant que nous utopistes votons pour ceux qui nous promettent l’université qui correspond à nos programmes, les enseignants votent par cynisme et opportunité ?)

    Vous avez raison, cette situation est un vrai scandale ! Salauds de jeunes ! Mais soyez bon joueur, elle n’arrive quasiment jamais :)

    (Au passage, je propose au blogueur, pour reposer un peu les étudiants, de s’intéresser au fait que ce phénomène existe aussi avec les BIATOSS (un président des administratifs ?? Ah ça, Non !) et globalement pour l’élection de tout président de conseil d’administration dans toutes les entreprises et toutes les assemblées de France: faut il interdire à tout ceux dont le collège de représentation est faible (les syndicats dans les entreprises?) de participer au vote dès que leur voix peut changer quelque chose ? Après tout, si on en met 5 sur 30, c’est quand même pas pour qu’ils puissent faire pencher la balance, que diable !

  6. vincent92 dit:

    Voilà! Les masques tombent! Au fond, les étudiants doivent avoir seulement une voix consultative pour vous. Droit d’être consulté mais pas de décider. On voit tout de suite les nostalgiques des années 60! Après tout, pourquoi associer les étudiants aux décisions ? Ils ont qu’à étudier et à se taire!

    Désolé d’être aussi direct, mais c’est quand même une drôle de conception de la démocratie! Non, les étudiants ne réclament pas 90% des sièges mais ils demandent d’avoir voix au chapitre dans le CA (alors que la Loi LRU a fait reculé leur place dans les conseils)!

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