Dans ma chronique du 5 juin 2012, j’ai traité du recrutement d’un poste de professeur en Littérature française de la Renaissance à l’université de Strasbourg. Le Conseil d’administration a rejeté la proposition du comité de sélection qui avait classé 4 candidats « externes » et n’avait pas classé une candidature locale. Le CA a retiré du concours le poste de professeur.
Les questions posées dans cette chronique. La décision du CA est-elle liée à des difficultés financières de l’université, liées elles-mêmes au passage aux responsabilités et compétences élargies ? Les RCE induiraient-elle la priorité aux promotions internes et l’exclusion des candidatures externes ? Les RCE responsables de recrutements « localistes » ? En conclusion de cette chronique, quelques idées pour réformer le recrutement des enseignants-chercheurs.
L’affaire du recrutement annulé à Strasbourg commence à faire du bruit au niveau national. Elle est désormais l’objet de multiples critiques, de dénonciations des effets néfastes de la LRU. Le nouveau contexte politique y prête : la LRU devrait être remplacée par une nouvelle loi au début de 2013… si le gouvernement et la ministre Fioraso tiennent leurs promesses.
Qualité de la Science Française, communiqué du 7 juin 2012. « De l’autonomie au localisme : un nouveau cas singulier de recrutement avorté« . « QSF rappelle que l’article 46.3, utilisé en l’occurrence par l’Université de Strasbourg, est destiné aux concours sur emplois ouverts par l’établissement aux Maîtres de Conférences titulaires de l’Habilitation à Diriger des Recherches (HDR) ayant accompli au moins dix années de service. Il n’est en aucun cas réservé à une quelconque promotion locale, qui serait contraire à l’esprit et à la forme du recrutement universitaire ».
Membres du comité de sélection, lettre du 8 juin 2012. « La non-transmission des résultats au ministère équivaut de facto à la suppression du poste. Faut-il rappeler ici l’importance de cette chaire de XVIe siècle, la place essentielle de Strasbourg dans le monde de l’imprimerie, de l’humanisme et de la Réforme, la richesse des fonds des bibliothèques locales, l’importance qu’il y a à continuer à faire rayonner par les études universitaires ce centre culturel éminent à la Renaissance ? Nous dénonçons avec la plus grande vigueur ce procédé scandaleux qui crée un grave préjudice aux candidats et à l’université tout entière et demandons l’annulation de cette décision« .
SNESUP-FSU, communiqué du 9 juin 2012. « Le SNESUP de l’UDS demande que le Comité de sélection et l’ensemble des candidats classés par celui-ci soient respectés. A cette fin, il demande au CA de revenir sur sa décision et d’approuver le classement proposé par le jury. Sont en jeu l’honneur des universitaires, le respect de la démocratie ainsi que la pérennité, dans notre université, de la recherche et des formations dans le domaine de la culture et de la littérature humanistes ».
Pascal Maillard, secrétaire du SNESUP de l’UdS, chronique du 10 juin 2012 sur Médiapart. « Scandale à l’université de Strasbourg« . « L’affaire met en émoi le monde universitaire. L’annulation de l’élection d’un Professeur de Littérature française montre une fois de plus toute la nocivité de la loi LRU. Ses effets, conjugués avec l’état d’asphyxie financière des universités, conduit à des gels massifs ou des suppressions de postes. La loi LRU et tous les décrets qui en découlent doivent être abrogés au plus vite« .
Quelle réforme du recrutement des enseignants-chercheurs envisager ? Quelques idées pour recruter les meilleurs. 1. Confier le recrutement à un comité de sélection composé uniquement de membres externes à l’établissement ; le comité auditionne le directeur d’UFR et le directeur du centre de recherche pour se mettre bien en tête le profil de poste. 2.Pour un recrutement particulier, tirer au sort les membres du comité de sélection au sein d’une liste nationale d’aptitude. 3. Constituer ce vivier national d’experts par un appel à candidatures volontaires, y compris d’enseignants-chercheurs en retraite, ce vivier étant validé par la section correspondante du CNU. 4. Le classement des candidats par le Comité de sélection ne peut être invalidé par le CA…

Beaucoup plus simple : comme cela se pratique en informatique et en mathématiques (section 25-26-27-29), publier ouvertement sur un site dédié les résultats de tous les recrutements (voir http://postes.smai.emath.fr/).
En particulier, calculer et publier l’AMI (Indice de Mobilité Académique – Academic Mobility Index), (voir http://postes.smai.emath.fr/apres/ami/).
Cela ne coûte rien (sauf qu’il faut trouver les bénévoles volontaires), cela n’entraîne aucune contrainte légale particulière, cela ne dépend pas d’une autorité quelconque; il suffit qu’une part significative de la communauté en ait envie, et se donne les moyens de le faire. On a au moins la preuve que, dans certaines sections, c’est possible; et on peut vérifier que c’est efficace pour limiter le recrutement local, qui a nettement baissé depuis que cet indice existe.
Si, dans une section, un nombre significatif d’universitaires veut vraiment limiter ces pratiques, ils n’ont pas besoin d’attendre qu’une autorité supérieure prenne à leur place une décision légale : il leur suffit de rejoindre l’opération postes.
Le scandale de Strasbourg n’est pas le seul du genre. Je vous en livre un autre. En 2011 était mis au concours un poste de professeur en italien avec un certain profil dans une université parisienne : or, contrairemement aux « pronostics » et aux « prévisions », qui laissaient prévoir une victoire facile d’un candidat local, le président du comité de sélection avait dû faire usage de sa voix prépondérante pour faire passer « son » candidat à cause de l’audition d’un trouble-fête trop brillant qui avait fait osciller le comité. Quoi qu’il en fût, l’an dernier le CA de ladite université cassa ce concours qui s’était déroulé de façon pour le moins curieuse. Ce qui est intéressant est à suivre. Une fois le poste remis au concours cette année avec un profil à peu près identique, le comité de sélection de ladite université a trouvé une solution idéale pour ne pas se trouver face à un pareil dilemne (…et accessoirement réussir enfin à faire passer son candidat local) : ne pas convoquer à audition le candidat gêneur qui aurait pu de nouveau entraver les beaux plans préparés. Ce qui rend la chose particulièrement ridicule pour celles et ceux qui ont cautionné ce petit jeu, c’est que cette année, contrairement à l’an dernier, il n’y avait pas un seul mais trois postes de professeurs avec un profil semblable, à Paris. Or dans les deux autres le résultat a été le même et a été placé à la première place le candidat que la première université citée n’avait pas jugé bon d’auditionner de nouveau… CQFD
Jean-Louis Fournel
@ Pierre 2. Belle initiative que le site AMI http://postes.smai.emath.fr/apres/ami/
« AMI (Indice de mobilite Académique) est le nombre de chercheurs et
enseignants chercheurs permanents (MC, PR, CR, DR) dans un laboratoire
qui ont ete formés et ont passé leur thèse dans un autre établissement (pour les MC et CR) ou qui ont été MC ou CR ailleurs (pour les PR et DR),
divisé par le nombre total de permanents ». Le taux d’AMI est élevé et en progression : dont acte.
Cependant. Il doit être possible de distinguer deux AMI : celui pour les MCF et CR) et celui pour les PR et DR). Je suis curieux de savoir si ces deux AMI sont au même niveau ! Je fais l’hypothèse que pour les PR et DR, l’AMI est inférieur à la moyenne !
@ Fournel. Quelle fort belle histoire horrible ! Un souvenir : j’ai réussi une fois à faire remonter en audition un dossier de MCF qui en avait été exclu. Le candidat (externe) a fait une bonne prestation et a été recruté. J’aurais pu en être fier ! Ce ne fut pas le cas : le nouveau MCF n’a pas tenu ses promesses et nous fûmes fort contents quand il a demandé et obtenu une mutation !
@irnerius Pour les profs/MC, je ne sais pas. Il faudrait le courage de faire les calculs… Et les effectifs risquent d’être trop faibles pour être significatifs. Mais l’indice global donne déjà de bonnes indications, et je crois que c’est au niveau MC que c’est le plus important : il est anormal qu’une université recrute ses thésards.