Strasbourg, 4 juin 2012, Michel Fichant a terminé sa dernière mission à l’université Sorbonne Abu Dhabi. Entretien pour dresser un bilan sans complaisance : points forts, opportunités à saisir pour le développement. Le professeur de philosophie, désormais en retraite, a été un acteur-clé de cette université au cours des 4 dernières années : membre du Management Council (trois français, trois émiriens), deux missions d’enseignement, 80 jours de mission et des souvenirs à la pelle.
Une image « choc » lui revient en mémoire : mai 2008, les premiers travaux pour le siège de l’université, le désert, la ronde des camions, la chaleur terrible, le vent de sable. Le nouveau bâtiment est inauguré en 2011 par François Fillon. Sorbonne Abu Dhabi est inscrit désormais dans la pierre, dans une zone d’urbanisation nouvelle, proche du centre ville (photos sur Google Images).
C’est en 2008 que Michel Fichant s’engage dans l’aventure de Sorbonne Abu Dhabi. Il s’est mobilisé pour que Georges Molinié soit élu président de Paris Sorbonne Paris IV contre Jean-Robert Pitte, candidat à sa réélection et un des initiateurs de l’université émirienne en 2006. « Georges Molinié n’était pas très chaud et je lui ai proposé de devenir son chargé de mission pour Abu Dhabi« . Photo : Georges Molinié au centre, Michel Fichant à droite.
« Le résultat dont nous sommes le plus satisfaits« : l’université Sorbonne Abu Dhabi est non seulement sur ses rails, mais est une université que les Emiriens se sont appropriés (« une université émirienne ayant une coopération exclusive avec la Sorbonne« ). Ils savent que le président Barthélémy Jobert poursuivra la même politique que Georges Molinié » (le mot du nouveau président). En 2016, la reconduction du Traité de coopération internationale créant l’université constituera une nouvelle étape, celle de la consolidation irréversible. Mais d’ici là des projets importants de développement doivent être concrétisés (cf. infra).
Les points forts. Les errements et les doutes de la première phase, dont ce blog s’est fait l’écho, appartiennent au passé. Le nombre d’étudiants progresse régulièrement : 800 étudiants espérés à la rentrée 2012 et un objectif réalisable de 1.000 avant 2016. Une répartition équilibrée en termes d’origine géographique : un tiers d’étudiants en provenance des émirats et pays voisins, un tiers venant du Moyen-Orient entendu au sens large, un tiers « autres », dont un noyau stable d’étudiants parisiens en mobilité de courte durée et de jeunes français dont les parents expatriés travaillent dans la zone. Tous les inscrits paient les mêmes droits d’inscription.
Une offre de formation diversifiée et adaptée, en licence (tronc commun en 1ère année) et en master. Formations en Humanités, Sciences humaines et sociales, Droit, économie et gestion (en coopération avec Paris 5 pour ces dernières disciplines). Une sorte d’année zéro pour l’apprentissage du français, langue des cours de licence. Une meilleure gestion des parcours étudiants : les formations qui n’ont pas cinq inscrits lors de la rentrée sont fermées temporairement et les étudiants sont aiguillés dans les filières proches. Des diplômes validés et édités par Paris.
Le corps professoral et technique. En déclin, les missions enseignantes de courte durée : recrutement plurisemestriel ou pluriannuel des enseignants français, directeurs et chefs de département à temps plein et présents sur place. Une équipe administrative en voie de renforcement. Des financements que la plupart des universités françaises aimeraient avoir et quelques retombées financières pour la Sorbonne.
De fort bonnes conditions pour les étudiants, niveau élevé des droits d’inscription oblige : formations aux effectifs limités, enseignants de qualité, auditorium de 700 places, équipements top niveau (en langues, en musicologie), bibliothèque aux fonds en constante progression, service Vie étudiante dont un service d’orientation, activités culturelles et sportives, résidence universitaire… On peut regretter toutefois l’absence de données sur le devenir professionnel des anciens élèves.
Les projets de développement. Le bilan est fort satisfaisant. Plusieurs points cruciaux méritent, cependant et bien normalement, de trouver une issue consensuelle d’ici 2016. Le premier est celui des enseignements scientifiques. Les Émirats Arabes Unis semblent être intéressés par une extension des formations vers les Sciences. Paris 6 Pierre et Marie Curie a, dès le début 2010, montré qu’il était prêt à s’engager dans des conditions qui doivent encore être actées par les deux partenaires : cursus en mathématiques et physique, recrutements pluri-semestriels ou pluriannuels pour les enseignants français expatriés, enseignements en langue anglaise. Les enseignements pourraient commencer à la rentrée 2013.
Le deuxième point crucial est celui de la langue d’enseignement dans les cursus de licence de Lettres, Sciences humaines et sociales. Il serait paradoxal de faire ces enseignements en langue anglaise, contenus des enseignements et défense de la francophonie obligent.
Troisième point crucial : celui du développement des filières professionnelles pour mieux correspondre aux souhaits exprimés par les étudiants et par les partenaires émiriens. Développement qui induirait l’enseignement en langue anglaise, un investissement encore plus fort des chefs de département, une évolution de la composition du corps professoral (recrutement de professionnels autochtones). Une licence professionnelle Tourisme est annoncée mais son programme n’est pas, à ce jour, en ligne. Plusieurs masters ont déjà une orientation clairement professionnelle. Le Master Histoire de l’Art et Métiers des Musées a saisi une opportunité exceptionnelle : « Pas moins de sept musées, dont le Louvre Abu Dhabi, sont actuellement en chantier pour la seule ville d’Abu Dhabi« .
Quatrième point crucial : celui de la recherche. Sorbonne Abu Dhabi n’a pas de centre de recherche ; les projets ne sont encore qu’embryonnaires. « Les attentes locales ne se sont pas encore manifestées« , constate Michel Fichant.
Cinquième point crucial, un point franco-français qui devra être réglé avant la négociation de la reconduction du Traité de coopération. En 2006, les Emiriens connaissaient encore mal les universités parisiennes : ils ont alors, tout à fait logiquement, approché la Sorbonne. Le président de Sorbonne Abu Dhabi est donc le président de Paris 4. Pour les cursus en droit, économie et gestion, un accord a été passé avec Paris 5. Mais ces deux universités se retrouvent aujourd’hui dans deux PRES et deux IDEX différents. Quelle présidence française pour Sorbonne Abu Dhabi devenue, avec les sciences, une université pluridisciplinaire ?
Michel Fichant ne voit pas d’autre solution que celle d’une présidence assurée par Sorbonne Université : Paris 2, 4 et 6. Ce qui supposerait d’évincer courtoisement Paris 5 et de faire assurer les enseignements de droit par Paris 2 Panthéon Assas. Les statuts de ce PRES prévoient désormais que le président ne peut être président d’une des universités membres. C’est une fonction dessinée pour Louis Vogel qui, fin août 2012, ne sera plus président de Paris 2. Louis Vogel de nouveau président du PRES à compter de l’automne 2012 ; il pourrait devenir en 2016 président de Sorbonne Abu Dhabi. Louis Vogel au CV de quatre présidences : Paris 2 Panthéon Assas, CPU, PRES Sorbonne Universités, Sorbonne Abu Dhabi… Un programme, un défi, une ambition, une chance pour le professeur de droit privé ?
Strasbourg, 4 juin 2012. Michel Fichant au Café Brant et devant le Palais universitaire




Une vraie évaluation de ce projet, très controversé à la fois d’un point de vue universitaire et d’un point de vue diplomatique, s’impose. Elle ne peut être faite que par des experts indépendants.
C’est un problème universel que le contrôle de la qualité des établissements et programmes créés par les universités hors de leur pays d’origine. Pour l’instant, la seule institution qui devrait le faire est l’Aeres au titre de l’évaluation des institutions. Mais elle ne semble pas avoir une doctrine et des procédures adéquates pour faire face aux risques de dérives.
D’accord et pas d’accord avec vous, Sirius. Les institutions d’enseignement supérieur et leurs programmes de formation doivent être évalués : oui et oui. Et donc faire l’objet d’une évaluation externe : oui et oui !
Mais les évaluations externes sont, la plupart du temps, précédées d’évaluations internes, d’auto-évaluations. C’est l’exercice pratiqué par Michel Fichant dans cette chronique.
Faire opérer l’évaluation externe par l’AERES me paraît fort difficile, voire impossible. Sorbonne Abu Dhabi n’est pas une antenne de la Sorbonne, mais une université émirienne. De quel droit l’AERES interviendrait-elle ?
Bien sûr, on peut souhaiter qu’avant la reconduction en 2016 du Traité international de coopération soit pratiqué un audit international indépendant. Les parties prenantes y ont tout intérêt !
Nous sommes en accord sur le principe de l’évaluation externe. Mais, en l’occurrence, il y a deux malentendus dans votre réponse.
D’une part une interview, aussi intéressante qu’elle soit, ne saurait être considérée comme une évaluation interne. Ce qui caractérise les évaluations externes sérieuses est qu’elles reposent sur une évaluation interne préalable. Mais celle-ci est codifiée par l’évaluateur externe : périmètre, questions, définitions des items, indicateurs, etc. Et les responsables de l’établissement certifient leurs réponses en sachant que celles-ci seront vérifiées par l’évaluation externe. Ce qui change tout.
D’autre part l’AERES est fondée juridiquement à évaluer la « Sorbonne Abu Dhabi » à travers l’Université Paris IV (et accessoirement Paris V). Il y a pour elle deux « entrées ». Les diplômes étant délivrés par Paris IV, l’AERES est fondée à les évaluer au même titre que les autres diplômes de cette université. En tant qu’institution Paris IV a passé une convention avec Sorbonne Abu Dhabi, qui lui verse des redevances pour usage de son nom, de son logo, etc. A ce titre l’AERES est fondée (la Cour des Comptes aussi) à analyser les contre-parties de ces recettes budgétaires au titre de l’évaluation de l’institution.
L’entretien que j’ai eu avec Pierre Dubois ne constitue en rien et n’a pas à constituer une « évaluation ». C’est un témoignage personnel de quelqu’un qui a été en responsabilité, rien de moins ni surtout de plus. L’AERES n’a rien à faire à Paris-Sorbonne Abu Dhabi qui n’est pas une université française. La Cour des comptes encore moins. Les évaluations externes, administratives, financières, académiques, sont néanmoins très nombreuses et quasi-permanentes, à l’initiative de l’ADEC (Abu Dhabi Education Council) et de la part de cabinets d’audit externes indépendants. A la rigueur, il serait concevable que l’ADEC fasse un jour appel à l’AERES, mais cette usine à gaz bien française a-t-elle prouvé qu’elle mériterait cette confiance ? J’en doute fortement.
Le bémol dans ce beau tableau dressé par Michel Fichant c’est le bilan de la gestion administrative de cette institution, part résolument sombre d’un projet dont on ne voudrait voir que les réussites. C’est oublier que la direction de l’établissement (dont Michel Fichant fait partie de même que le directeur Jean-Yves de Cara) fait l’objet de plusieurs plaintes devant le tribunal de travail d’Abu Dhabi pour non respect du droit social. Un procès a été remporté au printemps 2012 devant la cour de cassation d’Abu dhabi par un professeur français envoyé en mission sur place pour gérer le département d’histoire ; un autre est en attente devant la même cour de cassation après avoir été remporté devant le tribunal du travail par une ancienne responsable administrative. Bien des employés français ou étrangers se sont plaints à la direction parisienne de la Sorbonne et à l’ambassade française de méthodes de gestion du personnel pour le moins contestables. Bref, la Sorbonne aux Emirats a tout d’un petit fief colonial défendu bec et ongles par ceux qui en profitent.