2 présidents, agrégés et historiens

Guillaume Leyte et Jean-Michel Minovez partagent plusieurs points communs. Professeurs, ils ont été élus présidents de leur université en 2012 : Paris 2 Panthéon Assas pour le premier (cliquer ici), Toulouse 2 Le Mirail pour le second (cliquer ici).

Ils ont presque le même âge (nés en 1962 et en 1964). Ils sont tous deux historiens, spécialistes de la période moderne et contemporaine, en France. Quelques-uns de leurs ouvrages : Guillaume Leyte et Jean-Michel Minovez. Je ne doute pas que, pour écrire leurs livres, ils aient eu besoin de connaissances en histoire, en droit, en sciences politiques, en économie, en sociologie…

Ils sont tous deux agrégés mais, durant la majeure partie de leur vie active, ils n’auront pas du tout perçu les mêmes émoluments. Carrière rapide pour Guillaume Leyte : professeur à 31 ans en 1993. Carrière plus lente pour Jean-Michel Minovez : professeur à 44 ans en 2008, 44 ans, un âge plutôt jeune pour accéder au professorat d’histoire en université. Ces deux carrières inégales ne tiennent pas – a priori – aux qualités intrinsèques des deux professeurs, mais au système d’accès au professorat, différent d’une discipline à l’autre, « injuste » en termes salariaux. L’agrégation du supérieur permet d’accéder fort jeune au professorat des universités, ce que ne permet pas l’agrégation du secondaire.

Guillaume Leyte est agrégé du supérieur et Jean-Michel Minovez agrégé du secondaire. Le premier est juriste, rattaché à la section 03 du CNU, Histoire du droit et des institutions. Le second est historien, rattaché à la section 22 du CNU, Histoire des mondes modernes et contemporain. Notons que la plupart des professeurs d’histoire sont titulaires d’une agrégation du secondaire.

Faisons les comptes, en supposant, avec vraisemblance, que Guillaume Leyte, professeur depuis 19 ans, est aujourd’hui en classe exceptionnelle, que Jean-Michel Minovez, professeur depuis 4 ans, est en 2nde classe et qu’il accédera à la classe exceptionnelle dans 5 ans. Pendant 24 ans, Guillaume Leyte, parce qu’il est agrégé du supérieur, aura été payé plus que Jean-Michel Minovez, agrégé du secondaire. Estimons la différence salariale mensuelle nette à 1.500 euros. 1.500 euros x 12 mois x 24 ans = 432.000 euros de plus pour l’historien du droit.

Pas de « chance » pour les universités qui ont d’importantes composantes en droit (c’est le cas de Paris 2 Panthéon Assas). Depuis leur passage aux Responsabilités et compétences élargies, elles supportent des charges salariales plus élevées que les autres universités, à cause du système d’agrégation du supérieur !

Que penser des inégalités de « traitements » entre professeurs ? Je suis partisan, comme un certain nombre de syndicats d’enseignants-chercheurs, de supprimer les agrégations du supérieur. Débattre !

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Article du on Vendredi, juin 22nd, 2012 at 15:36 dans la rubrique Débattre. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

9 commentaires “2 présidents, agrégés et historiens”

  1. Doc dit:

    Si le Pr. Leyte est un historien… c’est un historien du droit ce qui n’est pas du tout la même chose. Si vous jetez un coup d’oeil sur l’agrégation d’histoire du droit vous observerez que d’une part les matières n’ont strictement rien à voir avec l’agrégation du secondaire et d’autre part le niveau n’est absolument pas le même et demande pour, l’agrégation du supérieure, un doctorat et de très solide connaissance d’un certain nombre de branches du droit. Par ailleurs, tous les enseignants-chercheurs juristes ne sont pas agrégés des facultés de droit, seuls 8 postes tous les 2 ans sont mis au concours pour les historiens du droit. Alors qu’en moyenne 50 postes de maître de conférence sont mis en concours chaque année pour chacune des trois premières sections du CNU.

    Néanmoins, on est d’accord sur le point que les agrégations, du secondaire comme du supérieure se justifient difficilement. Il ne me semble pas qu’un autre pays ait un système équivalent. A mon sens ce n’est pas le professeur des universités agrégé du supérieur le problème mais le principe de l’agrégation elle-même, supérieure et secondaire.

    A débattre.

  2. Dubois dit:

    Bien sûr, Doc, il ne s’agit pas du même type d’agrégation ; l’objet de la chronique n’est pas d’en comparer le contenu, la difficulté, les conditions d’accès…

    Je veux attirer l’attention sur le fait que les deux agrégations différencient nettement les trajectoires salariales des professeurs des universités, au bénéfice des agrégés du supérieur. La présidente de l’université de Limoges a obtenu l’agrégation de droit à l’âge de 25 ans ; elle est professeur sans être passéé par la case « Maître de conférences »

    Ce parcours est impossible pour les professeurs des Humanités : on exige d’eux qu’ils aient l’agrégation du secondaire ; certains font ensuite le PRAG en université, passent leur thèse, deviennent maîtres de conférences, soutiennent leur HdR, et seulement ensuite deviennent professeurs.

    Qu’est-ce qui fonde cette inégalité de traitement et de traitements ? Ce ne sont certainement pas des raisons scientifiques !

  3. Sébastien dit:

    La conclusion de votre billet, le fait qu’il existe des « inégalités de traitements » entre professeurs, c’est un fait.
    Que celles-ci ne soient la résultante que de l’existence d’un concours d’agrégation du supérieur dans les sections 1 à 6 du CNU, en revanche, me semble fort critiquable…

    Si l’on observe les trois grandes entités disciplinaires :
    - En eco/droit/gestion, avec l’agrégation du supérieur, on peut effectivement devenir professeur jeune, et donc percevoir un traitement plus élevé plus tôt (cela dit, ce que vous écrivez sur la classe ex est parfaitement erroné, seule une infime proportion des professeurs passent à la classe exceptionnelle, qu’ils soient passés professeurs jeunes ou pas…) ;
    - en Sciences, pas d’agrégation du supérieur, et pourtant on peut aussi devenir professeur très jeune ! Votre raisonnement (ou plutôt votre attaque en règle du concours d’agrégation) tombe à l’eau…
    - en SHS, pas de concours d’agrégation du supérieur, une quasi obligation d’avoir l’agrégaton du secondaire, et il est très rare de devenir professeur jeune. Au regard de ce qui se passe en Sciences, ce « retard » dans le fait de devenir professeur pour les meilleurs profils résulte-t-il de la méchante agrégation du supérieur dans les sections 1 à 6 du CNU, ou plutôt des us et coutumes archaïques de ces disciplines, qui imposent l’agrégation du secondaire alors que rien n’oblige dans les textes un docteur à l’avoir pour devenir MCF ? A qui est imputable le parcours classique (et délirant) pour devenir professeur en SHS, que vous rappelez (agrégation du secondaire, PRAG, doctorat pas toujours financé, MCF puis, très tardivement, professeur), sinon à vos pairs ?

    Pour finir, je ne comprends pas votre obstination anti-agrégation. Il s’agit d’un concours républicain, avec des épreuves écrites et orales susceptibles de déceler les meilleurs profils, comme tous les concours de la fonction publique. En homme de gauche, vous ne préférez pas de tels concours à la « voie normale » pour devenir PR en SHS, qui repose sur le mandarinat, la cooptation, les magouilles, les petites stratégies locales, etc. ? Je ne vous suis pas…

  4. dedenn dit:

    @ sebastien:
    en sciences, on peut devenir maitre de conf très jeune, pas professeur des universités. Question salaire, la différence est notable…

    Il y a probablement une part de démographie pour les SHS: trop de docteurs pour trop peu de postes d’EC, d’où un embouteillage qui crée ce statut de « post doc officieux » durant de longues années. Et ces disciplines ont besoin de sous traiter à l’agreg du secondaire l’évaluation de la qualité d’une personne, puisqu’un doctorant pondra une grosse thèse que même son jury de thèse lira à peine, thèse que personne n’osera véritablement juger.
    Il y aurait moins de problèmes si l’entrée en doctorat devenait vraiment sélective, en adéquation avec les débouchés.

  5. Dubois dit:

    @ Sébastien. Merci pour votre commentaire qui invite à débattre du recrutement et de la carrière des professeurs des universités. Bien d’accord avec vous pour dire que les carrières, les inégalités de traitements ne dépendent pas seulement de l’existence du concours d’agrégation du supérieur. Toutefois, celui-ci exerce une influence certaine comme le démontrent les données ci-dessous. Pas sûr que mon raisonnement contre l’agrégation du supérieur tombe à l’eau !

    Vos remarques sur les 3 grandes entités disciplinaires. Source statistique. Les personnels de l’enseignement supérieur en 2009-2010 http://media.enseignementsup-recherche.gouv.fr/file/2011/56/7/NIMESR1106_176567.pdf

    Tableau 3. Proportion de professeurs de 39 ans et moins (dont professeurs de 34 ans et moins). 13% en Droit, éco, gestion (2,8%); 6,2% en sciences (0,4%); 1,3% en Santé (0%) ; 1,1% en Lettres et sciences sociales (0,2%)

    Tableau 7. Age moyen de recrutement des professeurs. 39,9 mois en droit, éco, gestion ; 42,2 mois en sciences ; 44 ans en médecine ; 48,8 mois en Lettres et sciences sociales.

    Concernant l’accession à la classe exceptionnelle, vous ne pouvez dire, faute de l’existence de données publiées, que mon analyse est erronée. Prouvez-moi que des professeurs, recrutés à moins de 40 ans, ne terminent pas leur carrière en classe exceptionnelle !

    Concernant l’âge élevé de l’accès au professorat en Lettres et Sciences humaines (données ci-dessus), je partage votre analyse. Le retard de promotion est largement dû aux pratiques des disciplines en question.

    Je souhaite l’abrogation des agrégations du supérieur parce qu’elles créent des inégalités de traitements entre professeurs. Quel mode de recrutement pour les professeurs ? Vous le savez, mon projet d’Instituts d’enseignement supérieur (IES) défend le principe d’un concours national. Le corps professoral dans les IES est composé uniquement d’agrégés. Je suis comme vous partisan de concours nationaux.

    Pour le recrutement des professeurs dans les universités de 2ème et 3ème cycles, j’estime, comme vous, que les points faibles de la double étape du processus (qualification par le CNU, puis proposition de recrutement par un comité de sélection) sont aujourd’hui plus nombreux que les points forts.

    Le recrutement des professeurs doit être réformé. Je souhaite une procédure de recrutement qui soit la même pour toutes les disciplines.
    Mais je ne rêve pas : ni la CPU, ni le nouveau gouvernement n’ont avancé de propositions pour cette réforme nécessaire.

  6. Renaud dit:

    Feu sur l’agrégation du supérieur… le tir à vue est ouvert… Et si le vrai problème était la rémunération des univeristaires en général… et la France est bien ingrate. Il est vrai que le lobby Educ-nat du primaire et du secondaire est plus fort (les enfants sont mineurs, et que faire d’eux les jours de grève ?). L’Etat n’a pas de politique dynamique de RH, ne sait pas récompenser ses savants… et le nivellement généralisé proposé par certains n’est pas pour lui déplaire… ça coûtera moins cher. Il suffit,pour commencer d’augmenter les salaires ou de donner des primes à la publication, à la participation à des jurys de thèse, afin de récompenser le travail… univeristaire…

  7. Costik dit:

    La différence d’âge dans l’accès au grade de professeur ne tient pas uniquement à la question de l’Agrégation du secondaire pour les humanités. Dans l’absolu, une telle Agrégation ne fait « perde » qu’un an à quelqu’un qui la réussit du premier coup, et qui peut ensuite obtenir un détachement pour faire sa thèse et être recruté, donc, presque aussi rapidement qu dans les autres disciplines.
    Actuellement, la pénurie de postes rend les recrutements de MCF eux-mêmes tardifs: il n’est pas rare que l’on recrute dans ces disciplines des MCF de plus de 35 ans.
    Un autre facteur à prendre en compte est le type de travail de thèse: jusqu’à présent (c’est en train de changer, mais c’est une autre affaire), une thèse en lettre, histoire, philo, se faisait rarement en 3 ans, vu l’ampleur des sujets.

  8. damien dit:

    Bonjour,
    Personnellement, je suis agrégé des facultés de droit (comme Guillaume Leyte qui n’a, au passage, jamais demandé à être cité par vous).
    Je me permettrais tout d’abord une remarque : vous comparez à mauvais titre les agrégations du supérieur et du secondaire. Il faut bien comprendre qu’elles n’ont que le nom en commun. L’un est un concours du supérieur, l’autre du secondaire. Quand vous expliquez, faussement naïf, que deux « agrégés » reçoivent des traitement inégaux (bien que tous deux « agrégés »), vous maniez, pardonnez-moi, magnifiquement le sophisme.
    Par ailleurs, je reste tout à fait lucide sur l’agrégation du supérieur, bien que l’ayant réussie. C’est un concours non exempt de critiques, au fonctionnement opaque, qui offre par conséquent son flanc à toutes les spéculations, rumeurs, scandales… et comme tous les concours il n’est pas sans injustices.
    Je remarque également que la plupart des personnes qui s’en plaignent connaissent bien souvent des blessures narcissiques liées au fait que le concours les a rejetées, malgré leur brio…
    Je reste persuadé que ce système n’est pas sans mérites : il évite le localisme et le mandarinat. Voyez-vous, dans la faculté où j’ai été nommé en tant que Pr., la presque intégralité (oui oui) des MCF ont été recrutés localement (par des comités de sélection présidés par leurs directeurs de thèse..). Au final, il s’agit de presque 50 enseignants-chercheurs.. qui ne fichent pas grand chose car médiocres mais sauvés des eaux grâce au mandarinat (ce n’est pas le manque de perspectives professionnelles qui les démotive et les empêche de travailler, c’est, grosso modo, leur fainéantise, permise par un statut relativement avantageux et peu contraignant, ou alors leurs activités professionnelles parallèles). Je constate que n’importe quel MCF, a contrario, qui travaille régulièrement et publie, a toute les chances d’accéder au professorat. Il n’y a que très rarement d’injustices.
    Pour ma part, issu d’une faculté parisienne, je ne suis parvenu à me faire recruter comme MCF (avant l’agrégation donc) qu’au prix d’un parcours du combattant de plusieurs années : en comité de sélection, en province, je me voyais systématiquement barrer la route par des locaux pistonnés (qui n’ont jamais eu le courage depuis, pour la plupart, de se présenter à Paris pour passer l’agrégation du supérieur, bien trop peureux de quitter la région dont ils sont issus et où ils ont été recrutés). Il faut donc bien voir que grâce au localisme, certaines personnes obtiennent une allocation de recherche, passent leur doctorat, sont Ater, puis MCF dans la MEME faculté. Au bout de 20 ans, s’ils ont bien travaillé, ils y passent Professeur..
    Pour ma part, j’ai couru les facultés pour y assurer des TD, obtenu un Atérat en province bien que résidant à Paris, obtenu un Atérat post-doc dans une autre ville de province, obtenu une maîtrise de conférence « contractuelle » encore ailleurs, puis un poste de MCF dans une nouvelle région. Au bout d’un an, j’ai obtenu l’agrégation du supérieur à ma deuxième tentative et ai été muté comme Professeur à 900 kms de mon ancien poste, et ce en raison de mon « mauvais » classement qui ne m’a pas laissé de véritable choix. L’agrégation m’a donc sauvé. Elle a rétabli l’injustice que j’ai subie en tant que parisien, en province face à des locaux qui n’auraient jamais pu être recrutés ailleurs que dans leur faculté d’origine. A chaque promotion, ce concours permet également que soit recruté (jeune il est vrai, mais « Ã  une âme bien née, la valeur n’attend point le nombre des années »..)un ou une jeune Pr. que la province localiste a rejeté injustement.
    Pour en revenir à mon cas, finalement, l’agrégation du supérieur me coûte (puisque la question salariale est le principal motif de vos plaintes) : j’ai été obligé de déménager, ma femme, de démissionner, se retrouvant au chômage aujourd’hui. Je me retrouve dans une ville où je ne connais personne, loin de tous mes proches, famille, amis.. En tant que tout jeune Pr., mon salaire s’élève à 2600 euros net par mois (supplément familial de traitement pour deux enfants compris). En raison de mes multiples déménagements, je suis actuellement en train d’élaborer mon 16eme cours magistral en 4 ans (4 années au cours desquelles j’ai passé deux agrégations du supérieur (ce qui occupe au moins 6 mois de l’année) et passé un nombre incalculable de comités de sélection (ce qui m’a coûté une petite fortune).).. ma recherche, en pâtit quelque peu pour être franc. J’ose le dire, il en faut du courage pour se présenter à l’agrégation dans de telles conditions comme je l’ai fait !
    Au regard d’un vieux MCF exerçant par exemple la profession d’avocat en parallèle, qui n’a rien publié en 20 ans, qui ne manifeste aucun type d’ambition que ce soit, et perçoit 3500 euros net d’argent de poche par mois pour dispenser 120 h de CM annuels, et qui bien sûr a été recruté à une époque où les postes étaient nombreux, et bien sûr, localement, je ne ne me sens aucunement privilégié. Quels sont les MCF « locaux » pourrissant sur pied qui ont eu à subir le début de carrière que je vis??? Pour eux, tout a souvent été bien facile, d’où leur frustration lorsqu’ils voient débarquer de jeunes agrégés fraichement émoulus (et parfois arrogants)..
    Alors oui, le système est injuste, mais bien moins que celui de la maîtrise de conférence et de la « voie longue ».
    Réformez le recrutement de la maîtrise de conférence, il sera ensuite alors temps de réformer la voie d’accès au professorat.

    ps: Guillaume Leyte, je le précise, a exercé les fonctions de professeur à Strasbourg, Amiens, Paris V puis Paris II. Je serai intéressé de savoir si Jean-Michel Minovez a eu à subir autant déménagements…

  9. Cassandre dit:

    Très bonne remarque de Damien, je pense qu’il serait bon de généraliser tout d’abord à toutes les disciplines ce qui existe déjà en sciences dures comme règle non écrite mais appliquée dans 99% des cas: L’interdiction de recruter un maître de conférences dans son université d’origine (lieu de soutenance du doctorat). Le localisme se trouverait ainsi coupé à la source.

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