Mesurer les inégalités sociales, sources des inégalités scolaires, est une question essentielle et récurrente. Y a-t-il démocratisation de l’accès et de la réussite au baccalauréat, puis aux études supérieures ? Mais ! Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué, en utilisant par exemple des « odds ratio » ? Démonstration par François, commentateur et chroniqueur fidèle du blog.
Texte envoyé par François. « Comment les « odds ratio » amènent Laurent Bigorgne, directeur de l’Institut Montaigne, ex-directeur des études de Sciences Po Paris, à faire des déclarations aberrantes au Monde ? Cités par des intervenants ignorant tout des probabilités et des statistiques, les résultats obtenus en utilisant les « odds ratio » deviennent de remarquables éléments de désinformation.
A partir de ce qui semble une réalité et qui figure dans un article du 5 juillet 2011 de l’Observatoire des inégalités, 90,6% des enfants d’enseignants et 40,7% des enfants d’ouvriers non-qualifiés ont obtenu leur bac en 2002, l’Observatoire titre: « Les enfants d’enseignants ont 14 fois plus de chances que ceux d’ouvriers non-qualifiés d’être titulaires du bac ».
Affirmation a priori stupéfiante. De toute évidence, les enfants d’enseignants n’ont que 90,6 / 40,7 = 2,2 fois plus de chances que ceux d’ouvriers non-qualifiés d’être titulaires du bac. Et non 14 : si 40,7% des enfants d’ouvriers non-qualifiés obtiennent leur bac, il faudrait pour atteindre ce rapport que … 570% des enfants d’enseignants l’obtiennent également, ce qui n’a aucun sens.
En fait, ce qui est égal à 14 est le rapport entre les chances d’avoir le bac PLUTÔT QUE DE NE PAS L’AVOIR (odds ratio ) pour chacune des deux catégories (90,6 / 9,4 = 9,64 pour le fils d’enseignant et 40,7 / 59,3 = 0,69 pour le fils d’ouvrier non-qualifié), ce qui n’a rien à voir. Or dire qu’en 2002 « les enfants d’enseignants ont 14 fois plus de chances que ceux d’ouvriers non-qualifiés d’être titulaires du bac », n’est pas innocent, c’est pratiquement appeler à une insurrection justifiée … Si le rapport est 2,2, c’est simplement affirmer aux pouvoirs publics : « peut et doit mieux faire ».
On pourrait se demander si l’Observatoire des inégalités a écrit son titre en faisant preuve d’une malhonnêteté intellectuelle délibérée ou par ignorance des rudiments des probabilités et des statistiques. Je penche plutôt pour la deuxième hypothèse (ou un mélange des deux …), car l’Observatoire parle dans le même article d’une probabilité égale à 9 … donc d’un événement 9 fois plus probable qu’un élément certain…
Le titre de l’Observatoire des inégalités a été repris un mois plus tard, légèrement modifié, dans une interview de Laurent Bigorgne, parue dans le Monde du 2 août 2011 : « … il y a toujours ces deux équations insupportables : la première, c’est qu’un fils d’ouvrier a quatorze fois moins de chances qu’un fils de cadre de décrocher le bac, … Si on cherche à nier ces réalités-là, on se plante« .
Là je crois que c’est bien Laurent Bigorgne qui s’est planté, sans doute par la faute de l’Observatoire des inégalités et des odds ratio »… Comment utiliser les statistiques dans le débat public ? Il faut en débattre.

mon impression à 2 centimes, un peu parano mais pas inexpérimentée :
L’institut Montaigne est de cette branche de la droite dont annonce, dans ses objectifs,
l’égalité des chances, louable intention. Cet axe figure clairement parmi dans les thèmes majeurs
des documents UMP pour 2012 (ceux qui n’ont guère servi, très bien ainsi). Je crois qu’une partie pas marginale de la droite instrumentalise « l’égalité des chances », pour donner le change vis-à-vis de à son indifférence face aux inégalités de places. L’égalités des chances, c’est vouloir que la fille d’ouvrier et le fils de profs aient les mêmes chances de réussite, mais c’est aussi, trop souvent, concevoir un jeu où on souhaite qu’il y a de nets gagnants et de nets perdants. La guerre est souhaitable, mais la guerre à armes égales… Il manque un Romain Rolland à l’institut Montaigne….
Une question : l’observatoire des inégalités titre aujourd’hui : « les enfants d’enseignants ont 14 fois plus de chances relatives d’avoir le bac que ceux d’ouvriers non-qualifiés. » Est-ce une modification par rapport au titre indiqué “Les enfants d’enseignants ont 14 fois plus de chances que ceux d’ouvriers non-qualifiés d’être titulaires du bac” ? Si c’est bien le cas, c’est une reconnaissance qu’il y a bien un problème de communication.
Pierre Mercklé a parlé dans le Monde de cette question mais il faut voir la version étendue de sa réflexion à l’adresse http://pierremerckle.fr/2012/06/les-inegalites-scolaires-ont-elles-diminue/ (où François intervient également sur le problème cité ici)
J’ai également commenté ce texte à l’adresse http://quanti.hypotheses.org/608/ pour essayer de répondre à la question posée de savoir si l’Odds ratio conduisait à une vision « rose » ou « noire » des choses.
Le titre figurant sur le site de l’Observatoire des inégalités depuis juillet 2011 était bien » les enfants d’enseignants ont 14 fois plus de chances d’avoir le bac que ceux d’ouvriers non-qualifiés « . C’est cette affirmation spectaculaire (qui nous ramène plus de 50 an en arrière) qui a ensuite ensuite connu une large diffusion via Le Monde (sous une forme légèrement modifiée) :
« … toujours ces deux équations insupportables : la première, c’est qu’un fils d’ouvrier a quatorze fois moins de chances qu’un fils de cadre de décrocher le bac, … Si on cherche à nier ces réalités-là, on se plante“ (interview de Laurent Bigorgne par Maryline Baumard début août 2011).
Le titre de l’Observatoire n’a été rectifié qu’il y a quelques jours (ajout du mot » relatives » après chances) par Louis Maurin à la suite de mon intervention sur le blog de Pierre Mercklé.
Ma remarque sur le blog de Pierre Dubois portait sur le fait qu’au-delà du débat entre spécialistes pour savoir si les « odds ratios » donnent une vue noire ou rose des situations, il me semble que cette méthode est dangereuse et permet toutes les manipulations si elle est utilisée dans la communication vis-à-vis du grand public (qui ne fera aucune différence entre des « chances » et des « chances relatives »).
J’ajoute qu’avant de lire l’article de Pierre Mercklé, n’étant pas sociologue, je ne connaissais pas l’existence des « odds ratios » et que c’est en consultant son site que j’ai enfin compris d’où venait le fameux rapport « 14″ cité dans le Monde d’août 2011 !
De manière générale, j’ai été surpris par le manque de rigueur des textes figurant dans l’Observatoire des inégalités lorsqu’ils ne se contentent pas de reproduire des tableaux venant de sources officielles.
Un exemple parmi d’autres : « Les enfants d’enseignants sont 90 % à être bacheliers. La probabilité qu’un enfant de cette catégorie soit bachelier est donc de 90 (avoir son bac) divisé par 10 (ne pas l’avoir) = 9. » Je me suis un peu moqué d’eux en les félicitant d’avoir inventé les hyper-probabilités supérieures à 1 !
@Philippe Cibois.
- Aujourd’hui l’inégalité garçons/filles la plus importante (et la plus dramatique) n’est plus au niveau du bac (cf votre texte http://quanti.hypotheses.org/608/) mais au niveau des enfants qui quittent le système scolaire avec un simple brevet ou aucun diplôme.
Sont dans ce cas (rapport RERS 2011 de la DEPP page 263) :
23% des garçons et seulement 12% des filles.
Là, paraphrasant Laurent Bigorgne, on pourrait vraiment dire : » Si on cherche à nier cette réalité-là, on se plante « . Mais je trouve que politiques et médias en parlent assez peu.
- Au niveau des comparaisons au niveau du bac, vos chiffres anciens tiennent-ils compte du brevet supérieur, qui était un diplôme de niveau équivalent passé en particulier par les élèves des Écoles normales (et où peut-être, même à cette époque, y avait-il un déséquilibre entre sexes)?
[...] blog.educpros.fr – Today, 8:32 AM [...]
@François
L’exemple des disparités de sexe au bac avait pour seul but, en réponse à l’article de Pierre Mercklé, de montrer que l’odds ratio peut être interprété aussi bien d’un point de vue optimiste que pessimiste.
Les chiffres dont je dispose ne tiennent pas compte du brevet supérieur.
@Philippe Cibois. J’ai bien compris que vous n’aviez utilisé la disparité de sexe au bac que comme un exemple pour montrer comment on pouvait interpréter les odds ratio.
Néanmoins je trouve que cet exemple suscite un rappel historique intéressant : jusqu’en 1924, il n’existait pas de véritable préparation des jeunes filles au baccalauréat; elles devaient généralement se contenter du brevet supérieur (qui ne donnait pas accès à l’université) afin de ne pas concurrencer les garçons dans les formations supérieures .
Puis « la réforme du 25 mars 1924 de Léon Bérard, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, ouvre la voie à l’alignement des programmes d’enseignement des lycées de jeunes filles sur ceux des garçons. Les lycées de jeunes filles vont ainsi être autorisés à préparer officiellement le baccalauréat et donc à demander l’ouverture des classes de sixième et de septième année (terminale). » (Wikipédia)