La politique des pôles de compétitivité a été lancée en 2004. Il en existe 71 aujourd’hui. La deuxième phase de leur développement a été évaluée par des cabinets privés BearingPoint France SAS – Erdyn – Technopolis Group-ITD. Coût de l’opération ? Le rapport a été publié le 15 juin 2012 : synthèse (23 pages), rapport complet (180 pages). Il a fait l’objet de plusieurs communiqués de presse : 24 juillet, 30 juillet.
Les communiqués sont signés par la ministre de l’Égalité des territoires et du Logement, le ministre du Redressement productif, la ministre déléguée chargée des Petites et Moyennes Entreprises, de l’Innovation et de l’Économie numérique. Quiz : en avez-vous mémorisé les noms ? Geneviève Fioraso, ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, férue de R&D, d’innovation, n’est donc pas signataire. Étonnant, incompréhensible, voire inadmissible : le rapport d’évaluation ne figure pas sur le site du MESR. Geneviève Fioraso boude-t-elle de n’avoir pas eu les pôles de compétitivité dans son escarcelle ministérielle ? Rapport d’évaluation : « l’intervention du ministère en charge de la recherche et de l’enseignement supérieur pourrait être plus active ».
Avant de présenter les conclusions et les recommandations du rapport, les impacts et les effets des pôles de compétitivité, quelques exemples concrets en Alsace. La région est partie prenante de 5 pôles dont plusieurs en association avec la Lorraine ou la Franche-Comté. Alsace BioValley, sciences de la vie et de la santé. Véhicule du Futur, solutions pour véhicules & mobilités du futur (Franche-Comté/Alsace), photo prise à l’UTBM. Energivie, construire, rénover, économiser. Fibres, conception de nouveaux matériaux, innovants et verts (Lorraine/Alsace). Hydreos, qualité et gestion de l’eau (Alsace/Lorraine).
Ces 5 pôles de compétitivité sont-ils performants ? Sur le site Competitivite.gouv, je n’ai trouvé ni classement des 71 pôles de compétitivité, ni critères opérationnels de classement. Help au lecteur ! Les DNA du 31 juillet publient pourtant « Pôles de compétitivité alsaciens : peut mieux faire« . Aucun des 5 pôles dans la catégorie des « Très performants », les 3 premiers pôles cités sont « Performants », les deux derniers sont « Moins performants ».
Citations du rapport d’évaluation. 1. L’évaluation est un exercice fort difficile, voire impossible. « Il est difficile d’évaluer les effets et les impacts d’une politique de clusters pour au moins trois raisons, pour partie reliées entre elles. La première est que le succès d’un cluster repose très largement sur la densité et la qualité des interactions et synergies qui se créent et/ou se développent entre des différents types d’acteurs… : ces éléments demeurent complexes à apprécier tant ils relèvent en bonne part d’une appréciation qualitative. Par ailleurs, les impacts attendus de l’effet cluster sur la croissance et la compétitivité des entreprises, et par-delà sur l’emploi, se révèlent sur le moyen terme, voire le long terme. Enfin, nombre d’impacts micro-économiques comme macro-économiques peuvent être attribués à des facteurs multiples, dont la politique des pôles n’est qu’un élément. Il est donc délicat d’en estimer le poids relatif. Cette évaluation pourrait utilement être complétée à l’avenir par des études économétriques ».
2. Une frappe financière limitée. « Au total, ce sont donc 5,7 Milliards d’euros qui ont été investis dans les projets de R&D labellisés par les pôles de compétitivité en 4 ans ce qui correspond à 4,5% des dépenses nationales de R&D sur la période ».
3. Des financeurs multiples à ce point que les chercheurs des établissements s’y perdent. Faire compliqué quand on ne peut pas faire simple. « Si l’ensemble des financements FUI (Fonds unique interministériel), ANR et OSEO sont destinés, pour plus de la moitié, aux entreprises, ils sont affectés, pour une part non négligeable, aux acteurs de la recherche publique. Entre 2008 et 2011, 56% des financements ont été alloués à des entreprises et 44% aux organismes de recherche et de formation« .
« Le programme des Investissements d’Avenir avec ses multiples instruments (IRT, IEED, IHU, Labex, Equipex, PFMI, SATT,…) a accéléré le cycle de politiques publiques de soutien à l’innovation. Les opportunités du programme ont été saisies par la majorité des pôles. Néanmoins, le PIA a apporté une complexité supplémentaire dans le paysage du système d’aide à l’innovation pour les entreprises et les acteurs de la formation et de la recherche. L’émergence des IRT et IEED pose plus spécifiquement la question de leur articulation avec les pôles de compétitivité ».
4. Quelques effets mesurables : brevets et startsup. « Les projets de R&D ont conduit entre 2008 et 2011 au dépôt de près d’un millier de brevets surtout dans les TIC, biotechnologies / santé et l’énergie. 93 startups sont issues directement des projets de R&D, soit en flux annualisé 5% environ de la création annuelle d’entreprises innovantes en France ». Brevets en Alsace ? Selon les DNA : « 282 brevets ont été déposés par ou au nom d’inventeurs de la région, en hausse de 4,8 % par rapport à 2010 … Sur l’ensemble du territoire national, le nombre de brevets déposés reste stable à 14 547 en 20113.
« Les pôles parlent davantage de projets que d’innovations mises sur le marché, ayant des effets sur la croissance des entreprises adhérentes… Les missions de soutien à la mise sur le marché des innovations issues des projets (accès au financement, accompagnement à l’international des PME) ont donné lieu à des actions relativement modestes et peu nombreuses ».
5. Quelques recommandations. « La coordination interministérielle est perfectible avec les autres politiques de recherche et d’innovation, telles [sic] que le programme des investissements d’avenir et les dispositifs du ministère en charge de la recherche et de l’enseignement supérieur ».
« Les pôles restent encore largement dépendants des financements publics pour assurer leur fonctionnement. La part d’autofinancement (cotisations + prestations) des pôles a cependant progressé au cours de la période 2008-2011 pour s’établir à près de 30% en moyenne ».
« Nous proposons de reconduire la politique des pôles sur une période de 8 ans (2013-2020) une contractualisation en deux temps (2013-2016 et 2017-2020) avec une évaluation des pôles à mi-parcours… Il est nécessaire de mettre en place un instrument d’observation efficace et fiable concernant les « résultats » finaux des projets de R&D des pôles, ainsi que de toutes leurs actions susceptibles de déboucher sur des innovations (quel que soit leur type) ; envisager les mesures à même d’assurer leur commercialisation dans les meilleures conditions ».
Bref. La France ne possède pas d’instruments solides pour évaluer l’efficience et l’efficacité des pôles de compétitivité. Il faut donc poursuivre la politique des pôles pour savoir ce qu’il en sera dans les années à venir. Et bien sûr poursuivre les évaluations et les confier à des cabinets d’audit privés et « indépendants ». Pour le MESR, il est urgent d’attendre la tenue des Assises et les réflexions qui sortiront de la thématique 3. Bref encore : bien tristes vacances d’été ! Assises vagues et sans vagues.


» l’intervention du ministère en charge de la recherche et de l’enseignement supérieur pourrait être plus active »
Ce rapport a été remis le 15 juin 2012. Il a donc certainement été préparé
sous Wauquiez qui, ayant compris que le Ministère de l’ESR n’apporterait rien à sa carrière, n’y a rien fait.
PS. Le lien vers le rapport complet pointe sur la synthèse.
Inversement, le Ministère des Finances semble s’intéresser à des problèmes qui concernent directement l’ESR.
Voir la note de la Direction du Trésor :
” Y a-t-il un problème d’insertion des titulaires de doctorat dans les centres de R&D des entreprises ? ”
http://thesa.inist.fr/docs/RdoctoratSHS.pdf
Il y a beaucoup trop de pôles. Ils ont fleuri comme des p’tits pains. Et à peine une vingtaine ont une vocation mondiale.
D’ailleurs il se dit (dans les services de valo) que près de la moitié vont s’écrouler, car de moins en moins supportés (financièrement) par l’État.
Il est regrettable de ne pas avoir d’indicateurs fiables de la santé de ces pôles.
Notons tout de même de très belles réussites comme le pôle végétal à Angers qui rayonne à l’international ! : http://www.vegepolys.eu/
Oui, Végépolys est un très bon pôle (et bien géré).
Un récent audit pointe du doigt au moins seize pôles de compétitivité jugés « moins performants » que les autres : http://www.lesechos.fr/economie-politique/france/actu/0202199040595-un-audit-epingle-seize-poles-de-competitivite-juges-moins-performants-que-les-autres-349922.php
A propos de pôles de compétitivité et des liens avec l’enseignement supérieur et la recherche, je trouve un peu surprenant que le rapport Masson publié en décembre 2011 ait été quasiment passé sous silence et oublié.
On le trouve par exemple là : http://alternatives-economiques.fr/fic_bdd/article_pdf_fichier/1331913234_Rapport_poles_Masson_dec11.pdf
En prenant appui sur des comparaisons avec d’autres pays, Masson y pointe un certain nombre de faiblesses du dispositif actuel et propose des évolutions, l’une d’elles étant de « revisiter la cathédrale administrative de la politique des pôles et ses 56 outils et actions » !!
Masson souligne surtout une contradiction de base de la politique de pôles : elle a été définie de manière non totalement cohérente, en s’appuyant sur des rapports et recommandations parfois contradictoires, laissant en suspension des éléments clés comme le rôle des universités et organismes de recherche (faut-il centrer les pôles sur une interaction étroite avec le monde académique, ou ouvrir à toutes sortes de clusters ?), le côté structurant (une politique de clusters est-elle forcément une politique industrielle structurante ?), le nombre de pôles (quelques grands pôles à visibilité internationale, ou une foultitude de pôles pour répondre à tous les lobbys locaux ?), ou les mécanismes de financement auxquels adosser la politique de pôles. Autant d’éléments qui amènent maintenant des rapports comme celui de Masson à proposer de repenser cette politique, moins de dix ans après son initiation…